CHSLD, l’équation inexistante

Ça y est, après des semaines d’incursion en CHSLD, l’équation résidents-soignants-visiteurs n’existe plus. On ne fraye plus à égalité, ni librement. Le droit à la sauvegarde de la santé des plus vulnérables a supplanté les droits individuels, dont celui de demeurer pleinement le fils de, la fille de…

L’expérience entourant les visites en CHSLD n’est donc plus la même depuis l’assouplissement des directives en mai et en juin. Il me semble plus ardu de définir le rôle qu’on peut encore jouer, en tant que membres des familles, alias proches aidants significatifs, dans cet univers devenu une forteresse anti-COVID.

Le plus difficile est ce cons-tant impératif de se distancier d’un être cher pour son propre bien, alors même que la communication verbale n’est plus du tout fluide. Oublions de caresser les épaules de la maman inquiète, qui craint d’être abandonnée ou de mourir seule. Mais alors, que faisons-nous encore là, auprès d’elle ? Il faut apprendre à parler avec nos yeux et à prouver notre affection autrement. Facile à dire.

Aux retrouvailles, après deux mois d’absence forcée, on s’imaginait le pire. À la fin de chaque visite, on repart le cœur lourd, un peu plus orphelins, sans l’impression que notre présence a été salutaire. On en arrive à se demander quelle place on peut encore occuper dans un lieu aussi aseptisé. J’ai écrit cinq lettres à la ministre Marguerite Blais afin de lui faire part des difficultés vécues dans ce changement de rôle. Je n’ai eu droit à aucune réponse, pas même un accusé de réception.

Les membres du personnel sont avant tout des sentinelles. On se surveille mutuellement comme des chiens de faïence ; s’est effritée la complicité d’avant la pandémie. La peur de la contamination est aussi partagée qu’omniprésente, malgré un respect des gestes barrières plus exemplaire qu’à l’extérieur des murs.

Beaucoup de résidents ne comprennent pas à quoi riment tous ces changements bizarres autour d’eux. Ces gens masqués en permanence, qui eux ont le droit de les toucher, de les accompagner partout, mais ces proches hantant leur chambre comme des fantômes, ne les suivant jamais dans le corridor ni au grand salon. Ces visiteurs qui ne savent plus quel vide ils ont à combler.

Comment est-il possible de se convaincre que nous offrons du réconfort quand il faut s’afficher en êtres prudents, hésitants, réticents ? Comment est-ce envisa-geable de croire que l’on pourra accompagner sereinement les dernières heures de vie vers une mort en toute dignité quand on se sent à la fois épiés et mal à l’aise ? Un malaise nous envahit dès l’entrée dans le CHSLD. On se voudrait remplis seulement d’amour et d’empathie, mais on nous dépouille peu à peu de tout notre capital de sympathie.

2 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 22 septembre 2020 09 h 24

    « Don’t cry for me Argentina »

    Faisons une mise au point tout de suite et disons la vérité toute crue. 92% des gens qui sont décédés suite à la COVID-19 avaient plus de 70 ans au Québec. Or, qui sont dans ces CHSLD présentement et qu’elle la moyenne d’âge? Ce sont tous des gens à risque. Vous savez, moins de 20 000 personnes en bas de l’âge de 60 ans sont morts après avoir été contaminés par le coronavirus sur presque un million (2%) et ceci, à l’échelle planétaire. Et de ce 20 000, la plupart soufraient de comorbidités et donc, étaient des personnes à risque.

    Nous avons les statistiques aujourd’hui qui fait la négation de l’équation résidents-soignants-visiteurs. On appelle les CHSLD des forteresse anti-COVID parce qu’elles ont été l’endroit où sont morts la plupart des gens au Québec dû à ce satané virus. Pardieu, 50 % des personnes décédées après avoir contracté la COVID-19 au Canada sont des aînés en centres de soins de longue durée.

    Ceci dit, il faut apprendre à faire un choix. Ces visites des proches, à moins d'avoir suivi un protocole strict de non contamination, celles-ci mettent en danger tous les résidents des CHSLD. Toutes les personnes dans les CHSLD sont des personnes à risque.

    Et je connais le déchirement des proches de ne pas pouvoir visiter leurs parents et ceux qui ont la chance de pouvoir le faire, devraient se compter très chanceux. Ma mère est décédée dans un hôpital au début du mois de juin sans que je puisse la visiter en aucun temps. Nous n’avons pas encore pu faire notre deuil convenablement. Alors, je ne pleure pas pour vous.

    • Marc Therrien - Abonné 22 septembre 2020 18 h 57

      Vous êtes touchant. Je ne sais pas si madame Patch-Neveu s’intéressera aux commentaires suivant sa lettre. Si elle le fait, j’ose croire qu’il lui restera suffisamment d’empathie pour comprendre que lorsque l’on déborde de souffrance on a tendance à se recroqueviller sur soi-même, ce qui peut avoir pour effet d’être peu ouvert et empathique à la souffrance d’autrui.

      Marc Therrien