La nation ne fait pas le pays

La notion de nationalisme indépendantiste est aujourd’hui largement acceptée comme un pléonasme. Pourtant, l’association de ces deux mots est toute récente et beaucoup moins solide qu’il n’y paraît. Historiquement, plusieurs organisations politiques ont avancé un nationalisme québécois sans soutenir la souveraineté. Ce fut le cas de l’Union nationale, de l’ADQ, de la CAQ, voire même du Parti conservateur du Canada. Pareillement, la question du nationalisme a déjà été très ambiguë chez des indépendantistes radicaux tels que Vallières, Gagnon, Chartrand et bien d’autres.

Le pléonasme liant nationalisme et indépendantisme a donc une naissance postérieure à l’idée d’un Québec souverain et rien ne garantit qu’il perdurera bien longtemps. En fait, l’actualité semble même aller dans un tout autre sens, car la mondialisation libérale, les luttes altermondialistes, l’immigration, le tourisme, Internet ainsi que le multiculturalisme contribuent à faire pâlir les frontières. Il est évident que le vieil État-nation monadique agonise.

Certes, les pays en tant que tels ne cessent pas d’exister, mais leur soubassement identitaire s’efface pour laisser place à un nouveau paradigme en construction. Dans de telles conditions, faut-il nécessairement se résigner à l’abandon du projet indépendantiste ? Je ne crois pas. Cependant, il faudra faire le deuil du nationalisme. Cela implique qu’au lieu de partir d’une revendication nationaliste aboutissant à une séparation étatique couronnée par une constitution nouvelle, il faudra probablement commencer par la constitution comme projet politique. L’avantage d’une telle façon de procéder est qu’un projet de constitution permettrait de faire du Québec un pays résolument avant-gardiste avec des idées adaptées à son époque et cela, tout en se passant du nationalisme anachronique.

De toute évidence, le diagnostic de la mort de l’État-nation moderne implique une modification profonde du paradigme souverainiste. L’indépendance du Québec reste malgré tout une bonne idée à condition que le projet reste dynamique et réponde aux défis du moment que sont notamment l’appauvrissement, la dégradation de l’environnement et la perte de pouvoir collectif sur l’économie mondialisée. C’est pourquoi l’abandon du fardeau nationaliste est un passage obligé afin de pouvoir renouveler le projet d’émancipation de la population québécoise.


 
28 commentaires
  • Jacques-André Lambert - Abonné 1 novembre 2016 04 h 44

    S'effacer pour se libérer.

    Monsieur Fortier,

    Vous me rappelez « En Lutte! » et nos concitoyens marxistes-léninistes, dont Françoise David, qui ont refusé la souveraineté du peuple québécois au nom du prolétariat mondial.

    L’histoire du Québec n’a pas commencé avec Duplessis. Ni le combat pour l’autonomie. Le gibet du Pied-du-Courant et les pendus du 15 février 1839 ne sont pas une vue de l’esprit.

    Quant à l’État-nation si démonisé depuis les années 1940, demandez donc à Israël – qui, au-delà d’un État-nation, revendique un État-nation « juif » (racial) - si le concept est aussi caduc que vous le semblez croire.

    Bien des États-nations sont nés de la chute des empires politico-militaires. Et voilà que les mêmes intérêts, les mêmes banquiers, viennent vous faire croire que les frontières et les règlementations mènent à la misère… Mais pas les paradis fiscaux. C’est bien pour dire.

    Enfin, vous me rappelez aussi le discours Mgr Bourne au Congrès eucharistique de 1910. Pour lui, si l’Église catholique voulait se développer au Canada, cela devait se faire «par l’intermédiaire de notre langue anglaise.»

    Je vous laisse le soin de retrouver la réponse d’Henri Bourassa à ce mondialiste, cet apôtre du « nouveau » paradigme, comme vous dites.

    L'ultramontanisme n'est pas encore mort, faut croire.

    • Christian Montmarquette - Abonné 1 novembre 2016 11 h 03

      À Jacques-André Lambert,

      "Vous me rappelez «En Lutte!» et nos concitoyens marxistes-léninistes, dont Françoise David, qui ont refusé la souveraineté du peuple québécois au nom du prolétariat mondial."-Jacques-André Lambert

      1) Le référendum de 1980 ne portait pas sur l'indépendance, mais sur "le mandat de négocier".

      2) Faudrait en revenir de remonter jusqu'à Mathusalem et à "En lutte", alors que Françoise David avait milité pour le camp du Oui en 1995 et que la FFQ dont elle était présidente était membre des "Partenaires pour la souveraineté" et avait clairement souhaité "un Québec indépendant et maître de son destin".

      Tant à remonter pour discréditer des souverainiste M. Lambert.. Pourquoi en remontez-vous pas jusqu'à l'époque où René Lévesque et Jacques Parizeau étaient membres du Parti libéral?

      Après 10 ans d'existence de Québec Solidaire et les multiples appels du PQ aux alliances souverainistes.. Ça devient TRÈS lassant cette chasse-aux-sorcières des faux souverainstes.

      À noter que Pierre Karl Péladeau et Gilles Duceppe ont tous les deux été membres du Parti communistes ouvrier (PCO).


      Christian Montmarquette

    • Cyril Dionne - Abonné 1 novembre 2016 18 h 06

      "Cela implique qu’au lieu de partir d’une revendication nationaliste aboutissant à une séparation étatique couronnée par une constitution nouvelle, il faudra probablement commencer par la constitution comme projet politique."

      Vous avez bien raison M. Fortier.

      Constitution comme projet politique ? Le cher auteur de cette lettre nous parle d'une province qui est un mot poli pour dire succursale dans notre chère constitution monarchique qu'est le Canada. Une constitution qui serait régie par les lois fédérales et donc, aucun critère de cette nouvelle constitution ne serait retenue légalement, fiscalement, politiquement ou bien, du point de vue législatif. Vous voulez rire de nous ?

      Au lieu de refaire la décoration intérieure de la maison fédérale dont le toit coule depuis le mariage forcé du Bas et Haut Canada par notre chère Couronne britannique, l'auteur de cette lettre devrait plutôt s'affairer à construire une autre maison qui nous ressemble. Indépendance, indépendance, ô indépendance. Sinon, c'est l'assimilation dans une génération.

  • Claude Bariteau - Abonné 1 novembre 2016 05 h 14

    Le processus de création des nations contemporaines


    Vous avez raison de souligner que la nation ne fait pas le pays, car l’inverse est la règle. M. Mauss (1920), E. Gellner (1989), E. Hobsbawm (1993) et E. Kadourie (1993) l’ont expliqué.

    M. Hroch (1995) a d’ailleurs montré que des États indépendants, issus de la décomposition des empires ottomans et austro-hongrois, ont donné naissance à une nation imaginée selon les termes de B. Anderson (1996).

    L’État-nation est apparu avec l’industrialisation. Aujourd’hui, il s’est fissuré et, comme vous l’écrivez, l’État indépendant demeure et se remodèle dans le cadre de la mondialisation.

    S’agissant du Québec, le concept de nation utilisé renvoie à des regroupements d’humains selon des origines communes, une histoire, des traits propres et un univers référentiel partagé de sorte qu’il vous apparaît déphasé pour créer un État indépendant.

    Vous suggérez de procéder en partant d’une « constitution comme projet politique ». Les constitutions ne créent pas les projets politiques. Elles en émanent parce que ces projets découlent de l’engagement d’acteurs mobilisés à instituer un nouvel État politique

    La constitution reflète alors le processus et les objectifs ayant engendré le changement politique. Les axes de développement de l’État en découlent et sont généralement ceux qui ont suscité la mobilisation.

    Sous cet angle, le point incontournable est le régime politique qui assure l’établissement d’un gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple, ce qui implique d’en préciser les contours après que l’État soit institué.

    • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 1 novembre 2016 12 h 29

      Le projet d'indépendance du Québec n'est pas qu'identitaire, mais il l'est et c'est très pertinent qu'il le demeure.

      Ce n'est pas parce que la société évolue et change qu'il faut « jeter le bébé qui veut naître avec l'eau du bain. »

    • Claude Bariteau - Abonné 1 novembre 2016 16 h 15

      Monsieur Marcoux, un projet de pays est un projet politique au sens où ses promoteurs entendent instituer un État de droit indépendant qui est la seule autorité reconnue à l'internationale sur le territoire de cet État.

      À cette fin, ses promoteurs doivent être mobilisés à instituer un tel État. Partout où ce processus d'active, ces sont les habitants de ce territoire qui s'engagent à le faire parce qu'ils partagent deux choses en commun : le territoire recherché est leur patrie et le projet politique consiste à instituer un ordre politique différent de celui dans lequel ils s'agitent, notamment en faisant en sorte qu'ils exercent collectivement un contrôle sur ces État.

      Le développement de l'appartenance à cet État se construit ultérieurement et la conscience nationale en est la conséquence, de même que la nouvelle identité qui unit les membres de cette nation.

      Il ne s'agit pas, pour les promoteurs, de jeter leurs identités antérieures à la poubelle, mais de vouloir en créer une qui s'inscrit dasn un ordre politique nouveau qu'ils entendent instituer collectivement.

      Le bébé qui naît, pour reprendre votre image, est le fruit de leurs actions pour instituer un État politique qui relève des promoteurs.

  • Eric Lessard - Abonné 1 novembre 2016 06 h 36

    Indépendance et nationalisme

    Je crois que ce qui est en chute libre au Québec, c'est beaucoup plus l'indépendantisme que le nationalisme.

    Le Canada étant régulièrement cité comme l'un des meilleurs pays au monde pour vivre, le magazine The Economist en fait encore l'éloge dans son dernier numéro pour parler d'un pays exceptionnellement libre, riche et tolérant.

    Par contre, le nationalisme québécois n'est pas prêt de disparaître, il reste au contraire assez fort. L'attachement à la langue française est un trait culturel et identitaire fondamental au Québec.

    D'ailleurs, ma conviction c'est que la nation québécoise se porte très bien à l'intérieur du Canada. Comme s'est écrit dans le Code Québec, les Québécois produisent leur propre culture et on parle d'une société relativement repliée sur elle-même. C'est ce repli culturel qui rend l'assimilation à la culture anglophone très peu probable. D'ailleurs, il y a encore une marge de maneuvre pour valoriser encore davantage le fait français au Québec. C'est une bonne chose que d'être fier de sa culture.

    • Claude Bariteau - Abonné 1 novembre 2016 08 h 35

      Monsieur Lessard, vous êtes dans le champ où vous vous trouvez bienheureux. Soit.

      Alors vous plaidoyez pour le maintien d'une nation ethnoculturelle, analogue aux nations autochtones même si elle comprendrait plus d'individus.

      Et vous citez The Economist, qui plastronne l'État canadien avec son pétrole sale, la cour suprême et ses politiques visant, depuis 1940, à assurer sa construction nationale coûte que coûte.

      Sachez, monsieur, que le Canada construit sa nation politique en faisant tout pour que le peuple québécois, qui inclut les Québécois et les Québécoises d'origines diverses qui ont fait du Québec leur patrie, ne puissent pas en faire autant.

      En fait, qu'il fait tout pour que le peuple québécois disparaisse en autant de groupes ethnoculturels ghettoïsés sur le territoire provincial du QUébec.

    • André Joyal - Inscrit 1 novembre 2016 18 h 45

      M.Lessard! On en reparlera dans 50 ans...Vous ne pourrez tenir,hélas, ce beau discours.

  • Jacques Lamarche - Inscrit 1 novembre 2016 07 h 19

    Le nationalisme identitaire, pas ou peu nécessaire!

    Si le nationalisme, lequel se nourrit essentiellement de fierté et de sentiments d'appartenance, devait mourir, il faudrait alors fonder le projet de pays sur des valeurs progressistes , des objectifs économiques ou des idéaux de justice! Ce n'est pas demain la veille!!!

    L'indépendance vise le pouvoir! C'est bien suffisant pour en vouloir un!

    • Jean Jacques Roy - Abonné 1 novembre 2016 11 h 15

      @Jacques Lamarche.
      Pour ma part je considère la réflexion de W. Fortier très importante dans tout le débat que les indépendantistes doivent maintenir concernant l'accès ou la réalisation de l'indépendance du Québec. Ne serait-ce pour tenir compte que n'existe pas une conception unique et qu'aucune démarche devrait prétendre qu'elle serait une voie unique.

      Également, et en cela je m'approche en partie de votre commentaire, je doute, si une véritable démarche et une mobilisation s'effectue pour réaliser l'indépendance du Québec que les adhérents partagent exactement les mêmes motifs et les mêmes conceptions. Dans une telle conjoncture, comme dans tout processus social et politique, ce sera le courant dominant et le plus rassembleur qui prendra la direction et qui marquera les orientations de départ du nouveau pays "Québec"... si un tel projet arrivait à se réaliser.

      Ceci dit, et je me répète, je considère très intéressante cet apport à la reflexion de ce jeune intellectuel W. Fortier. Lui, comme plusieurs autres de sa génération mettent le doigt sur un contexte social, économique et politique fort différent de celui de ma jeunesse, à l'aube de la révolution tranquille! Il est donc important que les indépendantistes de longue date que nous soyons à l'écoute et que nous soyons capables de renouveller notre stratégie.

      Quant à savoir si les médiations pour unifier notre démarche passera ou non par l'appel à une constituante? Par un processus politique de "convergence" des mouvements sociaux et politiques? Par des référendums? Par un gouvernement de coalition indépendantiste? Ou par d'autres médiations? C'est à voir et je ne crois pas qu'il n'y a aucune démarche ou médiation pour mobiliser vers l'indépendance qui peut prétendre être la voie absolue... même si conceptuellement certaines stratégies nous semblent meilleures.

  • Jean Lapointe - Abonné 1 novembre 2016 09 h 29

    Il faudrait donc s'effacer pour se libérer.

    «Cela implique qu’au lieu de partir d’une revendication nationaliste aboutissant à une séparation étatique couronnée par une constitution nouvelle, il faudra probablement commencer par la constitution comme projet politique.» (William Fortier)

    Il faudrait donc s'effacer pour se libérer (comme il est si bien dit plus haut) en vue d'être soi-disant dans l'esprit du temps.

    Si nous devions faire le deuil du «nationalisme» comme le semble le souhaiter William Fortier cela voudrait dire la fin du projet de faire du Québec un pays indépendant parce qu' il n'y aurait plus de motivation de notre part.

    Et nous serions inévitablement noyés dans le grand tout canadien.

    Pensez-vous qu' un simple projet de constitution emballerait les gens? J'en doute fort.

    Ce n'est pas dutout souhaitable ce que propose ce monsieur. Ce serait suicidaire que d' y donner suite.

    Il est à mon avis complètement déconnecté de la réalité.

    • Claude Bariteau - Abonné 1 novembre 2016 12 h 46

      Je ne pense pas que monsieur Fortier avance qu'il faille que les Québécois et Québécoises d'origine canadiennes-françaises, comme certains l'affirment, s'effacer.

      Il doivent plutôt composer avec ceux et celles, quelles que soient leurs origines, veulent créer le pays du Québec car ces personnes considèrent que le Québec est leur patrie.

      C'est ce que j'avance et ça n'implique aucunement de s'affacer. Au contraire, ça élargit la mobilisation tout en intégrant des ajustements de circonstance.

      Cela dit, je suis d'accord avec vous : un projet de constitution n'est pas aussi mobilisateur qu'un projet de pays dont le point central est d'instituer un pouvoir politique qui soit sous le contrôle du peuple québécois.

      C'est ce qui a mobilisé les Patriots américains, aussi les Patriotes du Bas-Canada et c'est ce qui mobiliserait les Québécois et les Québécoises qui veulent faire du territoire du Québec le territoire de leur pays avec un État indépendant du Canada.

    • André Joyal - Inscrit 1 novembre 2016 18 h 48

      Bien d'accord avec vous M.Bariteau.