Répression ou refinancement des communautés?

«La réponse à la violence est-elle plus de policiers, la militarisation des forces de l’ordre, le contrôle, le profilage et la punition, ou bien des services de proximité, des interventions plus humaines et mieux ciblées, des programmes pour les jeunes pour prévenir la délinquance et des logements sociaux [...]?», demande l'auteur.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir «La réponse à la violence est-elle plus de policiers, la militarisation des forces de l’ordre, le contrôle, le profilage et la punition, ou bien des services de proximité, des interventions plus humaines et mieux ciblées, des programmes pour les jeunes pour prévenir la délinquance et des logements sociaux [...]?», demande l'auteur.

Avec la récente montée de fusillades, les mobilisations contre les violences policières et le racisme systémique, et la récente controverse autour de Will Prosper, il est clair que la « question policière » sera au cœur des élections municipales à Montréal. Comme l’a déclaré Denis Coderre à diverses reprises, « les gens ont peur », « un réveil s’impose », « la sécurité publique sera l’enjeu numéro un de la prochaine campagne électorale ».

Coderre se présente ainsi comme le candidat de « la loi et l’ordre », souhaitant augmenter l’effectif du SPVM pour rendre la ville plus « sécuritaire ». Il accuse férocement Valérie Plante d’être nonchalante, « dépassée par les événements », celle-ci préférant protéger le candidat à la mairie de Montréal-Nord, qu’il qualifie de « taupe », d’« ardent contestataire du travail des policiers à Montréal », de « véritable promoteur du définancement et du désarmement ». Qu’en est-il vraiment ?

Disons d’emblée que la sécurité publique est une « question complexe », comme le reconnaît Coderre lui-même qui prétend « adopter une pensée globale » avec un « agenda de vigilance tant préventif que coercitif ». Coderre misera sur une solution simple (ou plutôt simpliste) basée sur la répression : plus de policiers, plus d’armes, plus de financement, avec de petites caméras portatives en prime. On ne s’attaque pas ici aux causes de la criminalité, on essaie plutôt d’en contenir les effets. Comme le notait Michel Foucault, « la police n’est pas là pour mettre de l’ordre, mais pour gouverner le désordre ».

De son côté, Valérie Plante tentera de défendre les bons coups de son bilan, en misant sur une humanisation de la police et une approche plus dialogique basée sur l’empathie et l’inclusion. Cette deuxième option, plus complexe à expliquer mais s’attaquant à la racine des problèmes, consiste à repenser le modèle de la police. Le but n’est pas de définancer massivement la police, comme le prétend Coderre avec insistance. La position officielle de Projet Montréal adoptée lors de son dernier congrès est de « réformer et de réorienter les financements du SPVM, en misant sur des services de sécurité publique de proximité, adaptés aux besoins des citoyens et aux réalités communautaires, et bonifier les ressources en prévention, en médiation et en cohabitation sociale, notamment en créant des équipes d’intervention mixtes composées d’agents spécialisés dans chaque poste de quartier du SPVM ».

La question n’est pas de savoir s’il faut refinancer ou définancer la police, mais de « redistribuer » les ressources vers les communautés les plus concernées, comme celle de Montréal-Nord, qui souffre d’un sous-financement majeur depuis des décennies. Quand on écoute les déclarations de Valérie Plante et de Will Prosper, la chose urgente à faire est bien de « réinvestir massivement dans les communautés ».

Le débat sur la sécurité publique, que Coderre essaie de cadrer par l’opposition « sécurité contre chaos », devrait plutôt être posé de la façon suivante : répression ou redistribution ? La réponse à la violence est-elle plus de policiers, la militarisation des forces de l’ordre, le contrôle, le profilage et la punition, ou bien des services de proximité, des interventions plus humaines et mieux ciblées, des programmes pour les jeunes afin de prévenir la délinquance, des logements sociaux et abordables pour sortir du cycle de la pauvreté, de l’exclusion et de la marginalité ?

Une fois établie la nécessité de réinvestir dans les communautés pour améliorer concrètement la qualité de vie des quartiers défavorisés se pose la question du financement : où trouve-t-on cet argent ? Au niveau municipal, malheureusement, il n’y a pas mille options : soit on quémande au gouvernement fédéral ou provincial, soit on augmente les taxes foncières, soit on réduit certains services de la Ville pour réallouer les fonds ailleurs. L’astuce de la stratégie du définancement est de refinancer les communautés à même le budget de la police.

Or, cette mesure est impopulaire, surtout auprès des services policiers, qui voient là une menace directe à leurs intérêts. On constate aujourd’hui la levée de boucliers, les tentatives de déstabilisation et de diabolisation, on divulgue de l’information pour chasser les figures les plus influentes de cette mouvance, afin de protéger le statu quo. Les policiers, accusés de plus en plus de commettre du profilage racial, des tueries inutiles et autres bavures choquantes, essaient de faire oublier leur propre crise de légitimité en braquant les projecteurs médiatiques sur un bouc émissaire.

Au regard de cette dynamique, la meilleure stratégie est d’opter pour le « juste milieu » entre deux positions extrêmes : le définancement radical de la police d’un côté, et le refinancement massif de l’autre, comme le propose Coderre. La meilleure solution à court terme serait donc le gel du budget du SPVM, justifié par des besoins plus urgents sur le plan social, économique et écologique, les nombreuses crises exigeant dès maintenant des investissements massifs. Augmenter le budget de la police, alors que les gens n’ont pas de toit, que le prix des loyers et des propriétés explose et que les jeunes n’ont pas de ressources est tout simplement irresponsable.

Ainsi, ce n’est plus le bon financement de la police qui apparaît comme la solution raisonnable ; c’est plus l’augmentation constante et injustifiée du budget du SPVM (qui a augmenté de 400 millions de dollars à 680 millions entre 2000 et 2021), alors qu’on fait face à une crise climatique, à une crise du logement et à des inégalités extrêmes, qui apparaît comme déraisonnable. La solution répressive en matière de sécurité publique est problématique non seulement parce que l’augmentation constante des budgets policiers n’a jamais endigué la montée du crime, mais aussi parce que cela contribue à perpétuer le sous-financement chronique des services publics et communautaires nécessaires pour prévenir la criminalité. Au fond, le débat de la prochaine élection sera le suivant : répression ou redistribution ? Armement ou refinancement ? Plus de police ou plus de justice sociale ? Régression ou progrès social ? 

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