Charlotte Barré, une servante devenue une autre héroïne oubliée

Si on connaît l'exploit de Charlotte Barré, c’est grâce à la correspondance de Marie de l’Incarnation (lettre à son fils du 3 septembre 1651), mais, malgré cela, la servante ne figure même pas sur la liste des personnages historiques répertoriés à biographi.ca, le dictionnaire biographique du Canada.
Photo: Archives des Ursulines de Québec Si on connaît l'exploit de Charlotte Barré, c’est grâce à la correspondance de Marie de l’Incarnation (lettre à son fils du 3 septembre 1651), mais, malgré cela, la servante ne figure même pas sur la liste des personnages historiques répertoriés à biographi.ca, le dictionnaire biographique du Canada.

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Lorsque le monastère des Ursulines s’enflamme pendant la nuit du 30 décembre 1650, Marie de l’Incarnation pense à sauver les papiers de la communauté. Pendant ce temps, deux religieuses rompent une grille pour s’échapper avec les enfants du dortoir, mais les plus jeunes des petites filles pensionnaires sont trop terrorisées pour les suivre et restent en arrière.

Au lieu de fuir avec les deux autres religieuses et les plus grandes enfants, Charlotte Barré, la jeune servante de Madame de La Peltrie devenue l’une des Ursulines, prend son courage à deux mains et risque sa vie en entrant dans la chambre des petites où les murs brûlent déjà, sachant que tout risque de s’effondrer. Entraînant les petites avec elle, Charlotte les sort de là ; il était temps, car le plancher s’effondre derrière les enfants, et le reste du bâtiment ne va pas tarder à faire de même.

Ce jour-là, plusieurs petites pensionnaires des Ursulines échappent à une mort atroce grâce au courage de Charlotte, aussi appelée mère Saint-Ignace, le nom de religion qu’elle s’était choisi (sans doute en l’honneur de saint Ignace de Loyola, le fondateur des Jésuites, un combattant devenu handicapé qui se transforma en mystique).

Si on connaît son exploit, c’est grâce à la correspondance de Marie de l’Incarnation (lettre à son fils du 3 septembre 1651), mais, malgré cela, Charlotte ne figure même pas sur la liste des personnages historiques répertoriés à biographi.ca, le dictionnaire biographique du Canada.

L’a-t-on omise parce que c’était une femme, et une ancienne petite servante de surcroît, de même qu’une religieuse considérée comme ordinaire ? Elle s’est pourtant révélée être une héroïne dont le Québec et le Canada ont de quoi être fiers.

Autre héroïne qui apparaît, celle-là, à biographi.ca, Marie Guénet, la fondatrice des Hospitalières de Québec, dont pratiquement personne ne connaît le nom aujourd’hui, alors qu’elle afranchi l’océan au début de la vingtaine et n’avait pas plutôt débarqué qu’elle commençait à soigner, au péril de sa vie, les victimes d’une épidémie de variole, une maladie très contagieuse, souvent mortelle à l’époque.

Contrairement aux Ursulines qui s’installent dans un monastère à Québec, les jeunes Hospitalières acceptent de partir en mission, comme les Jésuites, ce qu’on ne rappellera jamais assez, mais elles y vont pour soigner plutôt que pour prêcher. C’est à Sillery qu’elles bâtissent leur hôpital, pour soigner les Amérindiens. Une fois sur place, les Hospitalières manquent de tout, particulièrement de chaleur en hiver et de nourriture, au point que Marie tombe gravement malade et qu’une autre mère supérieure qui racontera cette histoire plus tard, Jeanne-Françoise Juchereau de La Ferté, le fera sur un ton où l’on devine son indignation que la colonie n’ait même pas trouvé le tour de fournir aux sœurs de quoi lui préparer des bouillons que la malheureuse soit capable d’avaler (ce sera occasionnellement possible, mais pas assez régulièrement).

Obligées plus tard de quitter Sillery pour retourner à Québec en raison des attaques des Iroquois, les Hospitalières manquent de fonds pour s’installer là-bas. Elles aident donc les ouvriers en transportant des pierres pendant les travaux de construction. Encore très affaiblie, Marie Guénet fournit un effort proprement surhumain pour achever la construction avant l’hiver et, de la sorte, assurer la sécurité des religieuses dont elle est responsable ; elle y parvient, mais meurt aussitôt après, d’épuisement sans doute, après avoir littéralement tout sacrifié pour prendre soin des malades et des religieuses. Une autre héroïne au vrai sens du terme, mais aussi une femme qui a vécu un martyre qui aurait pu être évité si les Hospitalières avaient reçu suffisamment de soutien, ce qui ne fut manifestement pas le cas, malgré les efforts de plusieurs pour les aider.

On pourrait aussi bien sûr rappeler à notre mémoire collective les deux femmes auxquelles on doit de connaître cet épisode de notre histoire, qui sont Jeanne-Françoise Juchereau de La Ferté, que nous avons déjà mentionnée, et Marie-Andrée Regnard Duplessis, une autre religieuse à laquelle Jeanne-Françoise Juchereau de La Ferté, bien que très malade, parvint à dicter, avant de mourir, Les annales de l’Hôtel-Dieu de Québec, 1636-1716. Ce livre, une histoire de l’Hôtel-Dieu de Québec accessible en ligne sur BAnQ, fait d’elles les deux premiers historiens du Canada (eh oui, nos premiers historiens étaient des historiennes) ; pourtant, elles n’apparaissent pas sur la liste des historiens du Québec à histoire-du-quebec.ca.

Conclusion : notre devise a beau être « Je me souviens », il existe encore beaucoup trop de remarquables oubliées, que nous aurions avantage à redécouvrir.

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