«Je suis un garçon-fille, Madame!»

La scène se joue dans le cours d’éducation physique d’une école primaire. « Les gars d’un côté, les filles de l’autre ! » lance l’enseignante. « Je ne sais pas où aller, Madame, parce que je suis un garçon-fille », lui répond une petite personne de tout juste sept ans. « Ça n’existe pas, ça, lui répond la prof. Choisis ton côté. »

Choisis. Ton. Côté. Et Alix, les larmes aux yeux, le cœur au bord des lèvres, de se ranger du côté des garçons, son genre assigné à la naissance… Disparu·e dans un coup de sifflet, malgré le soutien de ses parents depuis qu’iel* leur a confié être un garçon-fille à trois ans, Alix n’a pas la force de tenir tête à une adulte en position d’autorité qui vient de lui dire qu’iel n’existe pas.

Les enfants sont perspicaces et sensibles, leur âge ne les empêche en rien de percevoir leur différence. Quand les jeunes trans, non-binaires, créatifs·ives ou fluides sur le plan du genre grandissent dans un milieu ouvert et réceptif, l’épanouissement a davantage de chances de triompher sur l’inconfort, voire la honte et la dépression. Mais malgré l’acceptation et la valorisation de leur identité par leur milieu familial, leur bien-être demeure fragile. Comment pouvons-nous leur faciliter la vie en milieu scolaire ? C’est le genre de question qui m’habite, en tant que membre du conseil d’établissement d’une école primaire et amie de parents d’enfants non conformistes sur le plan du genre.

Pour Antoine Beaudoin Gentes, directeur des opérations et du développement chez Jeunes identités créatives (anciennement Enfants transgenres Canada), faire des établissements d’éducation des milieux inclusifs sécuritaires commence justement… par l’éducation. Et pas n’importe laquelle : celle des adultes en position d’autorité. « Pour beaucoup de gens, il n’existe que des garçons et des filles — et rien d’autre », dit-il. « On a une mise à jour collective à faire, notamment auprès du personnel scolaire et en milieu de garde. On n’aborde pas les questions de genre, de créativité, de transition pendant leur formation, ce qui fait en sorte que ces personnes arrivent sur le terrain sans connaissance minimale. »

On n’aborde pas les questions de genre, de créativité, de transition pendant leur formation, ce qui fait en sorte que ces personnes [le personnel scolaire et en milieu de garde] arrivent sur le terrain sans connaissance minimale.

Une fois cette mise à jour faite, il devient plus simple de jouer activement notre rôle d’allié·e. Pour le personnel de l’éducation, ça passe notamment par ne pas présumer de l’identité de l’enfant par son expression de genre : « Si un enfant semble garçon mais se désigne au “elle”, on suit l’enfant », ajoute Beaudoin Gentes. En outre, si le prénom n’est pas changé légalement, il est facile de le changer sur les listes. Mais toujours, il importe de valider au préalable avec l’enfant pour préserver la confidentialité : les profs ne doivent jamais tenir pour acquis que les informations relatives au genre de l’enfant sont publiques.

Les directions ont aussi un rôle important à jouer. Ce sont elles qui doivent agir, notamment, pour la mise en place d’infrastructures accueillantes pour les jeunes trans. Oui, on en revient aux toilettes, qui font toujours couler beaucoup d’encre pour une raison bien précise : elles sont le lieu de très nombreuses expériences de discrimination et de violence. Selon Annie Pullen Sansfaçon, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les enfants transgenres et leur famille, « 74 % des jeunes ont subi ces expériences dans les toilettes publiques ; 55 % des jeunes, dans les vestiaires et les toilettes de l’école ».

Une sortie du placard en milieu scolaire doit ainsi être préparée en amont par les parents, de concert avec la direction. Car un enfant prêt à exprimer un genre différent de celui assigné à sa naissance, mais qui doit notamment continuer à fréquenter des toilettes qui ne lui correspondent plus, s’expose à davantage de stigmatisation. Depuis 2016, la Charte québécoise des droits et libertés inclut d’ailleurs la transphobie et les discriminations liées au genre, qui sont à proscrire au même titre que le racisme. « Quand les adultes en situation d’autorité n’offrent pas le soutien aux enfants, ça pose problème », ajoute la chercheuse. La direction devrait de surcroît inciter ses troupes à ne plus diviser les activités selon le genre et à faire preuve de sensibilité lors de la constitution des groupes-classes. L’enfant se sentant déjà en sécurité avec les camarades qui connaissent et acceptent son identité, « préserver les cellules amicales contribue à son mieux-être », selon Beaudoin Gentes.

La littérature pour alliée

Il y a tant d’autres façons d’entrer en relation avec un enfant que de lui demander « pourquoi tu ne mets jamais de belles robes, toi ? ». Complimentons nos jeunes sur leurs qualités, leurs compétences, leur attitude. Questionnons-les sur ce qui les anime, les transporte, les inspire. Cessons de tout vouloir classifier, mettre dans des boîtes, penser la vie en rose et en bleu, comme dans un catalogue Walmart. Le genre n’est pas binaire ; il se décline sur une échelle quasi infinie dont l’exploration peut durer toute une vie.

Nous avons la chance de vivre dans une société où la multiplicité des paroles a droit de cité. Aux enfants, lisons Fourchon, Anatole qui ne séchait jamais, Boris Brindamour et la robe orange, L’enfant de fourrure, de plumes, d’écailles, de feuilles et de paillettes. Mettons entre les mains des ados et préados les bédés de Sophie Labelle et celles de Pénélope Bagieu, qui racontent les destins de multiples femmes Culottées dont certaines trans ou non-binaires. Adultes, plongeons notre nez dans les histoires de Gabrielle Boulianne-Tremblay, Chris Bergeron et Roxane Nadeau pour prendre conscience de notre propre privilège cisgenre et comprendre la stigmatisation et les violences que doivent porter les personnes trans ou non-binaires. Elles aussi ont droit à une vie pleine, où non seulement leurs droits fondamentaux sont respectés, mais où elles peuvent s’épanouir et se consacrer à autre chose que la lutte pour leur droit d’exister.

L’affirmation du genre de quelqu’un ne nous dépossède pas de notre propre identité ; si le genre qui nous a été assigné à la naissance nous convient, tant mieux. Bienveillance, accueil et non-jugement doivent primer. Plus encore, en faisant de nos écoles des milieux plus inclusifs et accueillants à l’endroit des enfants non conformistes sur le plan du genre, nous nourrissons un cercle vertueux qui favorisera l’épanouissement de tous·tes, loin des carcans et des stéréotypes. Parce que, comme le Fourchon de Kyo Maclear et Isabelle Arsenault, ce touchant personnage qui n’est ni fourchette ni cuillère, tout le monde mérite sa place à table. « Un peu rond, un peu pointu. Parfait comme ça. »

*L’autrice a souhaité utiliser l’écriture inclusive pour ce texte.

 

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17 commentaires
  • Hélène Lecours - Abonnée 17 mai 2021 07 h 51

    Je suis une fille-garçon

    Née en 1945, je n'ai jamais eu d'identité. Un mystère pour mes parents qui ne voulaient surtout pas de "ça" on m'a complètement ignorée, tout en ne m'ignorant pas, tout en m'ignorant. On m'a cachée, le plus possible, mise au placard, reléguée derrière la classe. Impossible de réussir quoi que ce soit dans ce contexte. L'affection et le support de mes parents aurait suffi à mon bonheur et à mon épanouissement. Quant à l'école, ce fut un supplice du début à la fin. Ma mère en vint à me maudire pour non conformité à ses désirs et moi j'en vins au bord du suicide. Peut-on faire plus de mal à un enfant que de lui voler sa vie, ses talents, ses aspirations? Oui, certainement, mais briser une vie est toujours criminel, disons-le au moins. Accepter l'autre tel qu'il est et le reconnaitre, c'est la base. Enseigner cela en milieu scolaire aussi. Apprendre aux enfants à se reconnaitre et à s'accepter soi-même, en valorisant chacun pour ce qu'il est: fondamental. Le reste suivra et du bonheur en naitra, un jour ou l'autre. Identifier les harceleurs (euses) est également fondamental, et les éduquer. Tâche gigantesque dont nous sommes capables. Merci aux éducateurs qui y mettent de l'énergie et de la conviction.

    • Hélène Paulette - Abonnée 17 mai 2021 11 h 22

      Dommage... Née la même année que vous, on me disait "tom-boy" et j'ai vécu une enfance heureuse, même à mon couvent de filles... Je n'ai jamais pensé à "changer de sexe", peut-être parce que l'alternative n'existait pas, mais surtout parce que c'était mon identité. Je suis une marginale heureuse malgré des difficultés d'adaptation (qui n'en a pas?), parce que j'ai assumé ma condition. Je n'aurais pas voulu vivre avec la théortie "genriste" qui complique beaucoup plus qu'elle n'aide...

  • Paul Gagnon - Inscrit 17 mai 2021 09 h 09

    Présidente du conseil d’établissement d’une école primaire

    Voilà qui est inquiétant.

    • Jean-Yves Arès - Abonné 17 mai 2021 13 h 39

      En effet !

      Mais non, on n'a pas "assigné" un sexe à la naissance de cet enfant, on a identifié son sexe de la même façon que l'on a identifié son poids.
      Les personnes qui aident les mères à accoucher (médecins, sages-femmes) ne versent pas dans l'expression de leurs goûts ou leurs convictions, encore moins de créativité, quand ils remplissent le formulaire du Constat de naissance. Ils font le constat du réel, de la réalité de l'enfant qui vient de naître vivant.

      Il serait plus que souhaitable que devant cette perversion du sens du travail qu'ils font, ces professionnels, médecins et sages-femmes, prennent la parole et affirment clairement que leur tâche ne consiste nullement a assigné quoi que ce soit. Que leur travail consiste à identifier la nature physiologique de l'enfant.

      Comment se fait il que l'on retrouve à la tête d'un conseil d’établissement d’une école une personne qui utilise un vocabulaire aussi si faux et aussi si trompeur ?

      Pour rappel un conseil d'établissement scolaire a un rôle qui n'est pas d'importance secondaire, et est définit comme suit par le ministère:
      "Le conseil d'établissement est une instance décisionnelle dotée de pouvoirs importants qui donne à l'école, au centre de formation professionnelle et au centre d'éducation des adultes les leviers nécessaires pour répondre aux besoins de tous les élèves."

      Est-ce normal d'y planter comme présidente une personne nettement identifiable comme activiste LBGT, et qui n'hésitera pas à utiliser un langage mensonger comme l'est la désignation "d'assignation" ce qui en fait est une identification ?

  • Sylvain Deschênes - Abonné 17 mai 2021 09 h 18

    Alix n’a pas la force de tenir tête à une adulte en position d’autorité qui vient de lui dire qu’iel n’existe pas comme elle ne peut contredire "ciels" qui lui dit que ça existe.

  • Guy Archambault - Abonné 17 mai 2021 11 h 02

    Les bases biologiques de la dysphonie de genre

    Que penser de l’étude du gynécologue et obstétricien John Graham Theisen de l’université d’Augusta aux Etats-Unis à propos du rôle des oestrogènes pour établir le cerveau comme masculin ou féminin ?

    Cette étude, la première du genre, est parue en 2020 dans la revue Scientific Reports. Cette recherche semble être une piste très sérieuse pour identifier les bases biologiques de l’inadéquation vécue par les personnes transgenres, inédaquation entre l’identité de genre perçue par leur cerveau et celle développée par leur corps. Des oestrogènes participeraient juste avant ou après la naissance à la masculinisation ou à la féminisation du cerveau.

    Pour ces chercheurs, chez les hommes nés de sexe masculin, lorsque les expositions brèves et massives aux œstrogènes ne se produisent pas le cerveau ne se “masculinise” pas. De même, chez les femmes, lorsque l'exposition aux œstrogènes a lieu alors que cela ne devrait pas être le cas, cela conduit à la masculinisation du cerveau.

    Pour eux, en temps normal, l’un des facteurs pouvant expliquer la dysphorie de genre pourrait venir de l’estradiol, un oestrogène primaire que nous produisons tous très brièvement lors de la phase périnatale.

    Durant cette phase, la brève libération de l’estradiol entrainerait deux possibilités : si les voies de signalisation sont stimulées on aboutit à un cerveau masculin et dans le cas contraire, lorsque les récepteurs d’oestrogènes ne sont pas stimulés on aboutit à un cerveau féminin.

    Si cette voie de rechcerche se confirme par des recherches ultérieures, une conséquence importante pourrait en découler : on finirait par accepter comme normale la dysphorie de genre et on ne la considérerait plus comme un trouble de la personnalité, tout comme on a fini par accepter comme normal l'homosexualité plutôt que comme une maladie.

    • Raymond Labelle - Abonné 17 mai 2021 22 h 24

      L'association de caractéristiques données à un genre est une construction sociale - peu importe ce que sont ces caractéristiques.

  • Christian Roy - Abonné 17 mai 2021 11 h 14

    Responsabilté partagée pour une inclusion aussi réelle que désirable

    Parents, personnel de direction, équipe-école...jeune lui-même; tout le monde doit être dans le coup, chaque jour, avec maturité.

    Le milieu scolaire est l'endroit idéal pour apprendre à vivre dans un monde pluraliste et respecteux de la dignité de chacun. La Charte québécoise des droits et libertés doit y être enseignée et vécue.

    Les discriminations liées au genre, l'orientation sexuelle, l'apparence physique, les handicaps. les croyances religieuses, etc. sont à proscrire tout en expliquant (inlassablement) le pourquoi des choses, aux enfants et aux adolescents. Cela demande du temps, des ressources et un volonté politique résolue.

    "L’affirmation du genre de quelqu’un ne nous dépossède pas de notre propre identité" écrit Josiane Cossette. On pourrait faire le parallèle avec l'affirmation des croyances sincères d'un individu... cela ne dépossède personne de sa liberté de conscience et de religion...

    Vive la diversité affichée au niveau des membres du personnel. Puisse la "fluidité" régner ! Notre milieu scolaire québécois ne s'en portera que mieux....

    À vin nouveau outres neuves...

    • Jean-Yves Arès - Abonné 17 mai 2021 14 h 19

      " La dignité de chacun " passe la normalisaton du refus de son propre corps ?