Altruisme et joie dans un monde sans Dieu

«Dans le monde catholique, le mot
Photo: Olivier Zuida Le Devoir «Dans le monde catholique, le mot "âme" disait une ouverture, l’appel à une transcendance mais aussi un sens problématique, incertain, sans cesse remis en question», explique l'auteur. 

Athée depuis plus d’un demi-siècle, je n’ai jamais partagé à l’égard du catholicisme l’agressivité qui se manifeste si fréquemment aujourd’hui dans le discours public, en particulier parmi la génération des baby-boomers. Or, je crois que notre discours hostile et dépréciateur, notre tendance constante à la caricature, notre refus de considérer ce qu’il y a de positif dans notre héritage catholique entraînent un appauvrissement culturel et spirituel grave, qui joue en faveur d’un « désenchantement du monde » et d’un matérialisme pourtant dénoncé par ailleurs avec raison.

On a beaucoup réduit la question du sens, depuis la Révolution tranquille, à une question de direction : nous allions vers, aimantés par la finalité du progrès, de la modernisation, de la souveraineté. Aujourd’hui, le sentiment de « perte de sens » découle largement du fait que la direction d’un processus, son orientation vers une finalité, ne suffit pas à nourrir ce besoin de sens et nous laisse l’impression d’être sans âme.

Ce terme, âme, était au centre du monde chrétien que j’ai connu. Dans le monde catholique, le mot « âme » disait une ouverture, l’appel à une transcendance, mais avait aussi un sens problématique, incertain, sans cesse remis en question. Ce catholicisme pouvait certes évoquer le « jugement dernier » ou nos « fins dernières », cette vision eschatologique demeurait lointaine, et elle avait peu d’impact sur l’aventure de l’âme dans la vie réelle et le temps humain. Contrairement à certains courants protestants, ce catholicisme ne croyait pas à la prédestination ni à une foi qui aurait suffi à elle seule à assurer le salut. Prendre soin de son âme exigeait qu’on la confronte à la proximité du monde et des êtres, dans l’alternance trop humaine de la faute et du pardon, la succession des moments de faiblesse et des « bonnes actions ». L’âme laissait ouverte la possibilité que la culpabilité d’avoir failli ne soit pas irrémédiable, qu’après la contrition il puisse y avoir la pureté d’un alléluia, un regain de joie. C’est dans cette profondeur irrésolue que le sens pouvait être éprouvé, au service d’un Dieu transcendant certes, mais toujours à la hauteur du monde concret, des réalités profanes.

Des idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version abrégée d’un texte paru dans la revue Argument, printemps-été 2021, volume 23, no 2.

« Révolution de la proximité »

Ce monde ordinaire, quotidien, se définissait d’abord par des relations de proximité, ce qu’exprime le terme de « prochain » dans l’injonction : « tu aimeras ton prochain comme toi-même », que celui-ci soit un proche ou un étranger. Or, c’est justement à une véritable « révolution de la proximité » que nous assistons depuis un demi-siècle, dans la plupart des sociétés comme au Québec. Mises en œuvre par des réformateurs chrétiens, la plupart des politiques sociales adoptées depuis les années 1960 se sont faites au nom d’une attention concrète à la vie des personnes : politiques de la famille, du travail, de la petite enfance, mesures destinées aux accidentés, aux victimes de violence ou de discrimination, aux personnes en fin de vie, etc. À partir des années 1970, la « deuxième vague » du féminisme a consisté dans une large mesure à dépasser le stade des grandes victoires collectives, comme l’acquisition du droit de vote des femmes, pour braquer désormais l’éclairage sur la vie privée, le rapport au corps et au milieu du travail. Il en a été de même avec la révolution écologiste qui repose avant tout sur une conscience aiguë de l’environnement, c’est-à-dire du monde proche, ambiant dans lequel je vis, de l’air que je respire, des moyens de transport que j’utilise, des déchets que je produis, des aliments que je consomme. L’écologie nous a appris à traiter la nature, ses espèces végétales, ses animaux comme des « prochains » et non plus comme des objets d’exploitation, à leur accorder une dignité d’être. On pourrait dire que nous voyons le monde au téléobjectif, à la suite de tant de documentaires qui nous ont montré la faune en gros plan, captée dans sa vie « privée ». Ce rapport de proximité s’applique évidemment au premier chef à notre humanité sans laquelle aucune écologie n’aurait de sens : il a suscité la compassion et la mobilisation face à la mort d’un Noir américain, George Floyd, étouffé par le genou d’un policier, tout comme devant le traitement indigne réservé dans un hôpital à une femme atikamekw mourante, Joyce Echaquan, tous deux devenus nos prochains par le pouvoir de la vidéo.

Réduire l’altruisme à une leçon digne du catéchisme n’est pas mon propos. « Pas d’éthique sans cosmologie », a écrit Yvon Rivard, c’est-à-dire pas d’éthique sans une vision globale de « notre rapport aux autres, à la nature, à nous-mêmes » et bien sûr « à la mort ». Ce n’est pas par hasard que le mot « foi » désigne, dans de tels discours, ce qui est nécessaire au mouvement de la pensée pour donner sens à notre expérience du monde. À cet égard, je me demande si la vision sceptique et même carrément nihiliste de ce qu’a été notre foi catholique, vision devenue hégémonique depuis la Révolution tranquille, ne nous a pas privés de l’aptitude même à penser la notion de foi. À force de dire que notre foi était superficielle et routinière, que nos pratiques catholiques étaient purement formelles (ce qui n’était qu’en partie vrai), il se pourrait que nous ayons non seulement disqualifié à l’excès ce que nous avons été, mais que nous ayons perdu foi en la foi elle-même, en cette aptitude humaine à la confiance, à la fidélité et à cette transcendance que Fernand Dumont jugeait essentielle aux « raisons communes », qu’il s’agisse de sentiment communautaire ou de cohésion politique.

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22 commentaires
  • Pierre Boucher - Inscrit 11 mai 2021 06 h 38

    Foi et système

    Le catholicisme est un système. La foi, c'est autre chose. Voilà longtemps, j'ai balancé ce catholicisme supertitieux et dogmatique pour le protestantisme. Ceci dit, il y a des chrétiens catholiques animés d'une vraie foi chrétienne : Guy Gilbert, l'abbé Pierre, Henri Boulad, etc. D'ailleurs ces chrétiens catholiques ne se sont pas gênés pour critiquer vertement ce catholicisme rigide, comme d'autres l'ont fait dans le passé et dont certains ont fini sur le bûcher.
    La véritable vie sans Dieu, ou plutôt sans Christ, est un leurre. Il n'y a pas de véritable vie sans celle plus forte que la mort, soit la Résurrection qui fait passer de la mort à la vie. Voilà l'essence du christianisme. L'évangile de St-Jean est très clair à ce sujet. C'est cette foi qui débouche sur des oeuvres salutaires (je ne dit pas salvatrices, nuance) et non pas l'inverse. Ce qu'on y ajoute n'est qu'idéologie malsaine.

  • Cyril Dionne - Abonné 11 mai 2021 07 h 04

    La sagesse n'a rien à faire avec l'âme et les religions exemptées d'impôts et de taxes

    Bon, maintenant les âmes. Ce mot découle des religions organisées d’où il y a certainement en quelque part, un dieu assis sur un nuage quelconque avec une grande barbe blanche qui s’amuse à juger les gens. Si on croit aux âmes, on croit aussi au paradis ou à l’enfer, donc au diable. Curieux tout de même venant de la part de quelqu’un qui se dit athée. Les termes âme, contrition, pureté, dieu, foi, transcendance et alléluia pleuvent dans son texte.

    Ceci dit, l’église catholique au Québec comme partout au Canada français était dictatorial dans son essence. Je me rappelle que mes parents m’avaient dit que le pire qui pouvaient leur arriver dans la communauté, c’est d’être excommunié. Misère. Après, on apprend tous les scandales d’ordre sexuel qui ont sévit partout et dans toutes les paroisses. C’est cela aussi, l’héritage catholique. Que dire aussi des politiques de Rome qui ont conduit les gens dans la misère dans les pays du tiers où la contraception et les condoms sont encore bannis de nos jours, surpopulation et VIH obligent. Que dire de la notion d’homosexualité, du divorce, du rôle des femmes et j’en passe.

    On en revient toujours à la question posée : est-ce qu’il y a moralité sans les religions organisées ou bien l’obligation de croire dans un dieu quelconque? La réponse est évidente. La moralité, ou règles sociétales découle surtout d’un besoin fondamental que l’humain a dû conjuguer afin de vivre en communauté pour survivre.

    Si les gens sont en quête de sens aujourd’hui, et ce n’est pas tout le monde, c’est parce qu’il ont tout sans se battre. La vie est beaucoup plus facile qu’elle ne l’était au temps de nos grands-parents. Alors, ils deviennent des rebelles sans cause comme on le voit avec le mouvement « woke » et les écologistes extrémistes.

    Désolé, je ne serai jamais au service d’un dieu quelconque inventé par les hommes qui existe dans l’imaginaire d’un enfant de quatre ans. Je n’ai pas besoin de béquille psychologique pour vivre.

  • Hélène Girard - Inscrite 11 mai 2021 07 h 21

    Odeur de cire fondue

    La nostalgie religieuse existe bel et bien au Québec et vous remarquerez que ce sont en général les hommes qui tombent dans ce délire. Les femmes ont plutôt subi les diktats du catholicisme et l’obligation de faire des enfants sans jamais s'arrêter, sinon c’était les flammes de l’enfer à la fin de leur vie. Oui les baby-boomers ont un souvenir amer de la religion et on peut très bien comprendre pourquoi, surtout quand on pense aux curés qui s’occupaient souvent plus des corps des petits garçons que des âmes de leurs fidèles. Évitons de réhabiliter cette pédiode de grande noirceur.

  • Romain Gagnon - Abonné 11 mai 2021 07 h 32

    Foi ou spiritualité?

    Vous confondez ici foi et spiritualité. L’altruisme, la joie et l’aspiration à un monde meilleur ne requièrent aucunement de croire bêtement à de puériles fables de petit Jésus. C’est de spiritualité qu’il s’agit ici et non de la psychose collective qu’est la foi. Or, cette spiritualité habite tout être humain normalement constitué. La religion est simplement une organisation humaine qui instrumentalise cette spiritualité humaine à des fins politiques aux bénéfices d’une élite. En revanche, il est vrai que notre monde contemporain et matérialiste ne valorise ni ne nourrit cette spiritualité naturelle. Je souhaite à l’homme moderne de non seulement s’affranchir du joug de la religion mais aussi de se réconcilier avec cette spiritualité qui le distingue de la bête et dont il hérite non pas de Dieu mais bien de la sélection naturelle.

    • Denis Blondin - Abonné 11 mai 2021 10 h 59

      Monsieur Gagnon, vous avez parfaitement raison d'insister sur la différence essentielle entre la spiritualité, qui est universelle, et les religions insitutées, qui sont le propre des grandes sociétés organisées en États ou en Empires et requérant des idéologies pour s'assurer la soumission des sujets ou des « fidèles ». Par contre, contrairement à vous, je n'ai pas du tout eu l'impression que monsieur Nepveu référait à un Dieu ou à une religion en utilisant le mot « foi », mais à cette même réalité que vous préférez appeler de la spiritualité.

      La prétention à une laïcité conçue comme une parfaite absence de toute forme de croyance, de foi ou de spiritualité, c'est une prétention qui est elle-même une croyance, soit l'ingrédient de base de toute religion.

    • Christian Roy - Abonné 11 mai 2021 12 h 30

      @ M. Gagnon,

      Vous présentez dans votre commentaire une signification au terme "foi" dont les accents sont péjoratifs.
      En font foi (!) l'utilisation de termes comme: "croire bêtement à de puériles fables de petit Jésus" et "psychose collective".

      Pourtant, lorsque l'on retrace l'étymologie du mot "foi", la connotation négative en est exclue: Du lat. class. fides « foi, confiance; ce qui produit la confiance, bonne foi, loyauté; promesse, parole donnée »; lat.

      Le terme "foi" est polysémique, soit, mais il est important de pouvoir éventuellement s'entendre sur les termes.

  • Mauricio Garzon - Inscrit 11 mai 2021 08 h 26

    Bon texte. Invitation à relire, réfléchir et agir.