L’Église catholique persiste à ignorer les racines de la crise des abus

[Pepita G. Capriolo] se permet de mentionner qu’il faudrait peut-être que l’Église accorde un rôle accru aux femmes, remette en question le célibat et cette vision du «prêtre comme être quasi sacré» et réfléchisse au sceau de la confession.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir [Pepita G. Capriolo] se permet de mentionner qu’il faudrait peut-être que l’Église accorde un rôle accru aux femmes, remette en question le célibat et cette vision du «prêtre comme être quasi sacré» et réfléchisse au sceau de la confession.

En 2019, l’abbé Brian Boucher était reconnu coupable d’agressions sexuelles et condamné à 8 ans de prison. À la suite de l’enquête d’un an qu’elle menait à la demande de l’archevêque de Montréal, Christian Lépine, la juge à la retraite de la Cour supérieure du Québec, Pepita G. Capriolo, rendait public, en novembre 2020, son rapport dans lequel elle recense les défaillances, dans la hiérarchie de l’Église catholique de Montréal, qui firent en sorte que ce prêtre ait pu exercer son ministère pendant plus de trente ans, et ce, malgré de nombreux signaux d’alarme déclenchés assez tôt dans sa vie. Et elle terminait son rapport en formulant 31 recommandations, dont la mise en œuvre était rendue publique le 5 mai 2021.

Même si cette réforme représente un pas positif pour l’Église, elle laisse cependant intactes les racines profondes des abus. Elle ne touche qu’à l’aspect transparence, formation et discipline : création d’un poste d’ombudsman pour traiter des plaintes, tenir un registre des abus commis, mettre de l’ordre dans les archives, cesser de détruire ou de cacher des documents sensibles, améliorer la formation des prêtres, etc.

Pepita G. Capriolo elle-même reconnaît les limites de ses recommandations. Aller plus en profondeur, affirme-t-elle, exigerait « une certaine connaissance du droit canon, du dogme, de la tradition et de l’histoire catholiques, ce qui dépasse le champ de ma compétence. Je ne touche aucunement aux dogmes catholiques », avoue-t-elle candidement.

30%
C’est le nombre d’abuseurs sexuels de mineurs recensés parmi deux classes de diplômés, 1966 et 1972, du St. John’s Seminary, un séminaire en Californie, selon l’ex-moine bénédictin Richard Sipe.

Elle se permet tout de même de mentionner qu’il faudrait peut-être que l’Église accorde un rôle accru aux femmes, remette en question le célibat et cette vision du « prêtre comme être quasi sacré » et réfléchisse au sceau de la confession.

Comme le notent deux des plus grands spécialistes des abus sexuels du clergé aux États-Unis, l’ex-moine bénédictin Richard Sipe et l’ex-dominicain Tom Doyle, les racines profondes de la crise se trouvent précisément au niveau idéologique de l’Église. Plus précisément dans les trois éléments suivants :

1. Une théologie selon laquelle devenir prêtre permettrait à quelqu’un d’accéder à une vie spirituelle plus intense et profonde et le doterait de pouvoirs divins qu’aucun autre être humain ne possède. Fondement on ne peut plus clair du cléricalisme, mais que continue assez étonnamment de proclamer le pape François, qui ne cesse pourtant, depuis le début de sa papauté, de dénoncer le cléricalisme ! Ce pape approuvait, le 21 juin 2019, un document du Vatican qui place carrément le prêtre dans une catégorie complètement à part. Il affirme que le prêtre, au moment de la consécration et de la confession, agit « non en tant qu’homme mais en tant que Dieu ».

2. Une règle administrative qui laisse entendre que renoncer à toute vie sexuelle représente une voie spirituelle supérieure et, comme l’affirmait le pape Pie X, « transforme un prêtre en ange, lui assure la vénération des fidèles, et confère à son activité une bénédiction et une efficacité surnaturelles ». Une règle carrément remise en question par Vatican II et sans fondement évangélique mais que le pape Paul VI réaffirmait comme « joyau brillant qui conserve sa valeur intacte même à notre époque », mettant ainsi fin de façon monarchique à toute discussion. Et que le pape François, tout en reconnaissant qu’il ne s’agit que d’une simple règle, dit encore beaucoup valoriser et apprécier !

3. Des prêtres dont la maturité psychosexuelle, aussi impressionnantes que soient leurs qualités intellectuelles, est figée au niveau de l’adolescence. D’une part à cause d’une formation au séminaire où tout ce qui est sexuel est considéré comme péché, et, d’autre part, parce que les séminaristes ne vivent pas l’évolution psychosexuelle normale découlant de fréquentations. Cela expliquerait, selon de nombreux thérapeutes, pourquoi les prêtres sont souvent amenés à satisfaire leurs pulsions sexuelles avec des adolescents, c’est-à-dire ceux dont la maturité psychosexuelle reflète la leur. Et, en raison du contexte entièrement masculin des séminaires, des adolescents généralement (environ 80 %) masculins. Richard Sipe fournit une statistique stupéfiante pour illustrer ce point : « Trente pour cent de deux classes de diplômés, 1966 et 1972, d’un éminent séminaire américain, le St. John’s Seminary à Camarillo, en Californie, se sont avérés être des abuseurs sexuels de mineurs. »

Rien de plus normal que la juge Capriolo omette de faire des recommandations au sujet des racines plus profondes de la crise, qui, comme elle l’admet, dépassent son champ de compétence. Cependant, que les intervenants au colloque international virtuel sur la crise des abus qu’organisait du 28 avril au 1er mai 2021 le Centre de protection des mineurs et des personnes vulnérables de l’Université Saint-Paul omettent ces racines me trouble profondément. Ce colloque sur le thème « L’Église déchirée » réunissait pourtant des experts qui avaient toutes les connaissances requises — droit canon, dogme, tradition et histoire de l’Église — pour aller plus en profondeur. Pourquoi ne l’ont-ils pas fait ?

Il faudra que l’Église catholique trouve le courage un jour de se demander si une plus grande compassion pour les victimes que font les prêtres abuseurs n’exigerait pas qu’elle ose s’attaquer aux racines véritables du problème au lieu de s’en tenir constamment à de simples pansements disciplinaires.

Oui, les prêtres font des victimes. Mais ne sont-ils pas eux aussi des victimes d’une institution qui reflète davantage l’Empire romain que l’Évangile ?

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32 commentaires
  • Pierre Boucher - Inscrit 10 mai 2021 03 h 40

    Point de bascule

    L'Église, dite primitive, soit l'Église des 2 premiers siècles du christianisme, étaient composées d'église locales indépendantes réparties dans le Proche-Orient. L'Église primitive a révolutionné, entre autres, le statut de la femme en son sein par rapport à la culture ambiante. Puis est arrivé la supposée conversion de Constantin, le christianisme est devenue religion d'état de l'empire romain. Voilà le point de départ de cette institution devenu « multinationale pyramidale » contaminée par la culture gréco-romaine. Institution devenue toxique et corrompue par son pouvoir international.
    Jérôme Savonarole, moine dominicain peu connu, a été l'un des premiers à dénoncer les hérésies de l'institution et à prêcher l'Évangile d'origine. Rome s'en est débarassé en le passant au bûcher.
    Citons aussi Pierre Valdo, John Wyclif, Jan Hus (brûlé en 1415), Bernard de Clairvaux et Jacques Lefèvre d’Étaples.
    Plus récemment, il y surtout Eugen Drewerman, appelé le Luther du XXe siècle, dont les écrits lui ont valu interdiction d'enseignement par Rome.
    L'Église catholique est une dictature à abattre. Mais il ne faut pas confondre catholicisme et christianisme.
    À 12 ou 13 ans, j'ai fait un doigt d'honneur au catholicisme. J'en avais assez de ses bobards et de l'endoctrinement du petit catéchisme supertitieux.
    Plus tard je suis devenu Huguenot, à savoir francophone protestant. Meilleure décision de ma vie.

    • Cyril Dionne - Abonné 10 mai 2021 09 h 07

      À 12 ou 13 ans, moi aussi M. Boucher j'ai fait un doigt d'honneur au catholicisme et à toutes les religions basées sur les amis imaginaires qui sont des contes pour enfants.

      Bon, pour l’église catholique, si on extrapole à partir de la donnée du St. John’s Seminary en Californie qui est de 30%, cela fait beaucoup de monde à la messe comme abuseurs sexuels de mineurs. Avec plus de 415 000 prêtres au niveau mondial, ceci, sans inclure les frères et les autres organisations religieuses, à 30%, cela fait plus de 124 000 prêtres abuseurs. « Coudon », où sont les « wokes » et tous les mouvements #MeToo dans le plus grand scandale sexuel de la planète? Où est la gauche identitaire intersectionnelle dans ce dossier? « Children Lives Matter », ne pensez-vous pas? Ah! J’oublais. Nos « wokes » n’interviennent pas dans l’universel, juste dans la reségrégation, la pensée décoloniale, dans l’antiracisme, dans les territoires non cédés, la discrimination postive et l’appropriation culturelle, réelles ou non.

      Bon, ceci dit, l’abstinence ne crée pas une vie spirituelle plus intense et profonde et vous n’êtes pas doté à la fin de pouvoirs divins. Vous ne détenez pas des pouvoirs magiques comme soi-disant hommes de dieu dans cette église et toutes les églises qui carburent aux amis imaginaires. Dans cette multinationale religieuse qu’est l’église catholique exemptée de taxes et impôts comme toutes les autres organisations religieuses d'ailleurs, disons poliment que la compassion pour les victimes n’a jamais été au rendez-vous. Cela coûte trop cher.

      Comme le chantait John Lennon, « Imagine there's no heaven, it's easy if you try. No hell below us, above us only sky ». Et celui qui oublie les racines qui engendrent le mal, n'atteint jamais sa destination.

  • Gilles Marleau - Abonné 10 mai 2021 07 h 15

    Voir clair

    Toute personne peut agir au nom de Dieu lorsqu'il fait le bien, pratique la charité, oeuvre pour la justice et pardonne aux autres. Agir au nom de Dieu n'est pas réservé aux prêtres. Et Dieu est autant féminin que masculin...le clériclarisme ne vient pas de la pensée qu'on puisse agir au nom de Dieu mais de penser que seulement quelques personnes désignées peuvent le faire. Chacun peut revendiquer agir au nom de Dieu lorsqu'il promeut et fait le bien dans son milieu, chacun selon son rôle. Cela doit se faire avec modestie, écoute et dialogue afin de bien discerner la bonne voie à suivre surtout lorsque des personnes avancent des propositions différentes chacun, chacune revendiquant vouloir agir au nom de Dieu.

  • Ginette Couture - Abonnée 10 mai 2021 07 h 43

    « L’Église déchirée » ou le mariage des prêtres

    L'Église catholique est issue de l'Empire romain et persiste à interdire la sexualité, alors que tout le monde sait (sauf ces élues de Dieu) que cette énergie sexuelle peut devenir une perversion lorsqu'elle est contrainte à se cacher ou à se considérer comme malveillante. Elle est pourtant à la source d'un grand bonheur et à la création de la famille, base de toutes sociétés civilisées et organisées. Pourquoi s'être coupé de cette force-pouvoir de la nature ? Pour atteindre la pleinitude spiritelle alors que s'en séparer n'a, dans les faits, conduits qu'à une grande misère et à la création de jeunes victimes traumatisées pour leur vie entière. Autant du côté des enfants victimes que des prêtres abuseurs, selon cet intéressant article de monsier Bastien. Permettre le mariage des prêtres (hétéro et homo) devient, dans ce contexte, la solution la plus adaptée à l'humaine condition. Gérald Tremblay de Saint-Léandre-de-Matane

    • Pierre Grandchamp - Abonné 10 mai 2021 09 h 50

      Et pourquoi pas l'ordination des femmes?

    • Christian Roy - Abonné 10 mai 2021 12 h 33

      La question me semble concerner chez les clercs pas tant l'état civil, le genre ou l'abstinence mais leur niveau de maturité psychosexuelle. C'est là-dessus que l'institution devrait se pencher avec l'éclairage de spécialistes laïcs.

  • Michel Lebel - Abonné 10 mai 2021 07 h 50

    Les causes réelles

    Au-delà des débats idéologiques, il serait bien important de savoir quelles sont les vraies causes de ces abus? Pas des hypothèses, mais les causes réelles. Autrement on ne fait que du blabla sans aller au fond des choses. Ce que fait, il me semble, l'article d'Ovide Bastien.

    M.L.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 10 mai 2021 09 h 48

      "Les vraies causes", elle sont très clairenement exposées dans l'article.

      Tous ces Frères de plusieurs communautés qui ont commis des abus.Qu'on songe seulement à l'Institut des Sourds et Muets. Tous ces Pères et tous ces prêtres qui ont commis des abus? Il y a des diocèses au Canada et aux États Unis sur le bord de la failllite pour cela.

      Pendant que nos communautés religieuses féminines ont été épargnées......Pendant que la femme dans l'Église occupe toujours une place très marginale..

    • Cyril Dionne - Abonné 10 mai 2021 13 h 58

      « Au-delà des débats idéologiques, il serait bien important de savoir quelles sont les vraies causes de ces abus? »

      Les vraies causes? Pardieu, des crimes ont été commis et ces gens-là devraient être en prison. S’il y en a qui sont intéressés par les causes, eh bien, ils n’ont qu’à les visiter en prison. La loi des hommes s’applique aussi à ceux qui ont un col romain. Même si la personne donne son consentement aux activités sexuelles en cause, l’art. 150.1 du Code criminel prévoit que le consentement de la personne de moins de seize ans n’est pas admissible. Or, la grande majorité des victimes avaient moins de 16 ans. Les peines de prisons vont de 1 an à 14 ans dépendant de la sévérité de l’acte au Canada. Pour les actes multiples, eh bien, c’est une autre paire de manches.

      Peut être, et je dis peut être que nos communautés religieuses féminines ont été épargnées ici au Québec, mais ceci n'a pas été le cas aux États-Unis, en Argentine, en Allemagne, en Irlande, en... Enfin, tout simplement pour dire que tous ceux qui sont en position d'autorité abusent toujours de leur pouvoir s'il n'y a pas un système de contre-pouvoirs.

  • Hélène Lecours - Abonnée 10 mai 2021 08 h 23

    Pourquoi ne l’ont-ils pas fait ?

    Le carcan ecclésial (intellectuel) est si ancien et tricoté si serré qu'il est presque impossible d'en sortir sans se renier soi-même pour ceux qui y ont consacré leur vie toute entière. Ils y ont cru à mort. Cercle vicieux s'il en est, et comment cette institution pourrait-elle reconnaitre ses "vices" qui en engendrent d'autres ? Cela fait des siècles que ça dure, mais ça achève je pense. Le Vatican est un musée d'une richesse inouïe et pas du tout évangélique, mais aussi un symbole actif encore puissant. Patience, patience...dans l'azur. On finira par les empailler tous et non pas les empaler. On est plus chrétiens que ça.

    • Pierre Masson - Abonné 10 mai 2021 13 h 10

      Bien dit!!