#JaiChangéMoiAussi

«La carrière de quiconque ne devrait jamais outrepasser la santé, le bien-être et la sécurité des personnes qu’elle est amenée à côtoyer. Cela est d’autant plus vrai lorsqu’il s’agit d’une personnalité publique», écrivent les autrices.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «La carrière de quiconque ne devrait jamais outrepasser la santé, le bien-être et la sécurité des personnes qu’elle est amenée à côtoyer. Cela est d’autant plus vrai lorsqu’il s’agit d’une personnalité publique», écrivent les autrices.

Une dénonciation visant une personnalité publique, une remise en question de la véracité des faits, une tempête de haine sur les réseaux sociaux, une invalidation de la situation vécue par la personne : un scénario connu, trop même. Alors que la personne ayant dénoncé doit porter le poids de son dévoilement, l’agresseur dispose de tout le temps nécessaire pour planifier un retour à la vie normale puisqu’il en détermine les paramètres. Il s’organise bien souvent en compagnie d’avocats, de firmes de communication, de relationnistes de presse et compte évidemment sur son vaste agenda de contacts.

Cette prise de contrôle du narratif est une répétition du pouvoir exercé sur l’autre en plus d’être une autre forme de violence. Elle contribue à la revictimisation et à la stigmatisation en plus de perpétuer les mythes et les stéréotypes associés aux diverses formes de violence. Pourquoi continuons-nous, en tant que société, d’accepter de voir une dénonciation comme une perte de contrôle pour l’agresseur, alors qu’il s’agit plutôt d’une prise de pouvoir ?

On tend rapidement à oublier que les conséquences d’une dénonciation sont bien réelles sur la vie de la personne ayant dénoncé, mais également sur celle de son entourage en plus de toutes les autres qui sont restées dans l’ombre. Détresse psychologique, intimidation, représailles, problèmes de santé, pertes économiques, réputation entachée pour toujours pour n’en nommer que quelques-unes, et qui suivront ces personnes longtemps. Les personnes qui dénoncent ne devraient pas avoir à porter le poids de leur dévoilement, car il s’agit d’une dynamique extrêmement violente qui vise à renverser les rôles : l’agresseur devient victime et celle qui renonce à se taire devient bourreau. La violence de la situation atteint un tout autre niveau lorsque l’agresseur regagne la tribune qui lui a initialement permis de commettre ces actions en toute impunité.

Rappelons-le : la carrière de quiconque ne devrait jamais outrepasser la santé, le bien-être et la sécurité des personnes qu’elle est amenée à côtoyer. Cela est d’autant plus vrai lorsqu’il s’agit d’une personnalité publique, cette dernière étant redevable, par le privilège qu’elle possède de vivre de son art et de participer à la vie culturelle de notre société. Ce privilège s’assortit donc de responsabilités. Invisibiliser les victimes tout en mettant les agresseurs sous les projecteurs revient à cautionner leurs actions — les personnes qui contribuent au retour à la vie publique de ces agresseurs ont leur part de responsabilité dans cette dynamique.

À cela s’ajoute une vague de haine déferlant sur la place publique, tantôt provenant des réseaux sociaux, tantôt de personnalités ayant une tribune — parce qu’instrumentaliser la souffrance des autres attire malheureusement l’attention. D’un côté, on dresse un portrait idéalisé de l’agresseur, alors que, de l’autre, on diabolise la survivante sur la base de sa réputation. On remet en question la crédibilité des faits dénoncés « parce qu’elle était travailleuse du sexe », « qu’elle n’est pas assez belle pour se faire agresser » ou encore « parce qu’elle témoigne de manière anonyme ». Il ne devrait pourtant pas être si difficile de concevoir qu’une personne bénéficiant d’une certaine notoriété puisse volontairement commettre des actions graves à l’égard d’une autre personne qui, elle, n’a pas le même statut aux yeux de la société. L’expérience montre que, trop souvent, ces dernières sont justement ciblées, car elles seraient systématiquement invalidées.

Triste avant-goût

L’histoire nous l’a montré à multiples reprises : il faut malheureusement que plusieurs personnes sortent de l’ombre pour qu’on finisse par croire la première qui a dénoncé, mais il est déjà trop tard. Parfois, même après de nombreux dévoilements, on remet toujours en doute l’authenticité de ceux-ci. Se fier aux autres dénonciations pour enfin croire la première personne qui a dénoncé n’efface pas le harcèlement, l’intimidation ni les menaces reçues entre-temps. Ce réflexe d’attendre « les autres » n’est pas sans conséquences, au contraire, il contribue à maintenir la loi du silence et à gâcher des vies. Il ne faut pas oublier qu’alors que cette tempête envahit nos écrans, nos radios et nos papiers, des survivantes y voient un avant-goût de ce qui les attend si elles dénoncent.

Trop souvent, à tort, on associe le fait de dévoiler avoir vécu de la violence à de la vengeance. On attend des victimes qu’elles soient douces et dociles face à leur agresseur : elles doivent à tout prix tendre l’autre joue. Elles sont démonisées si elles refusent de céder à l’injonction de pardonner. Dans une société qui se dit laïque, il est étonnant de constater combien on est prompt à exiger de se conformer à cet héritage judéo-chrétien. Cette catho-laïcité doit être dénoncée, surtout lorsque l’agresseur refuse de s’excuser ou de commenter, mais qu’on exige des survivantes qu’elles « passent à autre chose ». Pourtant, tout ce qu’elles souhaitent, c’est d’elles-mêmes cesser de raser les murs.

Le fait de s’acharner à vouloir maintenir dans l’espace public une personne qui n’a pas su faire preuve de respect est une insulte aux 8000 créateurs, créatrices et artistes qui œuvrent dans le milieu culturel puisque ça sous-entend qu’il n’y a pas d’autres talents qui méritent d’être tout autant vus et reconnus.

Une agression, ça te change. Ça change surtout la personne qui l’a vécue et, pourtant, on ne semble pas s’y intéresser. #JaiChangéMoiAussi, et il est temps qu’on en parle.

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