Promouvoir l’éducation collégiale en prison

«L’histoire nous montre que le réflexe de faire des coupes dans l’éducation, particulièrement auprès de personnes sous-scolarisées comme c’est le cas chez les personnes incarcérées, engendre des conséquences beaucoup plus néfastes à long terme», soulignent les auteurs.
Photo: iStock «L’histoire nous montre que le réflexe de faire des coupes dans l’éducation, particulièrement auprès de personnes sous-scolarisées comme c’est le cas chez les personnes incarcérées, engendre des conséquences beaucoup plus néfastes à long terme», soulignent les auteurs.

La décision du Service correctionnel Canada (SCC) de mettre fin à l’offre de formation collégiale au Centre fédéral de formation de Laval (CFF) dans les prochaines semaines nous inquiète. En fait, en tant que membres de la Chaire UNESCO de recherche appliquée pour l’éducation en prison, toute décision qui viendrait diminuer la diversité de l’offre ou le nombre de programmes d’éducation offerts en milieu carcéral ne peut que nous désoler.

Comme le soulignait à juste titre l’article de Jessica Nadeau paru dans Le Devoir du 21 avril dernier, les études portant sur l’éducation en prison ont montré qu’elle contribue à réduire les risques de récidive de manière importante. Plusieurs autres recherches indiquent également que l’accès à des programmes éducatifs en milieu carcéral favorise la réinsertion socioprofessionnelle des personnes judiciarisées, notamment parce que la présence de relations significatives avec des enseignantes et des enseignantes constitue pour certains une première expérience positive de l’école, ce qui contribue à une resocialisation positive, agissant sur les savoirs, les savoir-faire et les savoir-être des individus.

À ce sujet, la littérature scientifique ainsi que de nombreux témoignages d’apprenants et apprenantes en prison convergent : les apprentissages scolaires et extrascolaires permettent d’intégrer de nouvelles normes de comportement susceptibles d’améliorer la qualité des relations interpersonnelles à l’intérieur et à l’extérieur de la prison, tout en augmentant le niveau de qualification nécessaire pour la réintégration au marché du travail. Ce dernier élément est encore plus significatif lorsqu’il s’agit de formation qualifiante, comme c’était le cas avec les programmes informatiques retirés de l’offre du CFF. De plus, l’accès à des programmes d’études collégiaux en prison s’inscrit dans le droit à l’éducation pour chaque personne tout au long de la vie, principe que défend l’UNESCO. Alors que le droit à l’éducation des personnes incarcérées est déjà reconnu par les organisations internationales, nous croyons qu’il est encore important de souligner que l’éducation contribue efficacement à une incarcération plus humaine et, ultimement, à une désincarcération progressive.

Dans un autre ordre d’idées, nous voulons rappeler que, selon ses propres politiques, le SCC doit offrir à tous les détenus une formation scolaire jusqu’à la douzième année. Or, les formations collégiales actuellement offertes dans certains pénitenciers du Québec permettent, en quelque sorte, au SCC de respecter ses obligations puisque, contrairement aux autres provinces, le cursus primaire et secondaire au Québec s’arrête à la onzième année. En plus de soulever des questions d’équité interprovinciale, la décision d’abandonner les programmes offerts au CFF nous ramène au questionnement soulevé par l’Enquêteur correctionnel dans son plus récent rapport. Comme celui-ci le souligne, le SCC ne semble prioriser que le strict minimum de sa politique en matière d’apprentissage, que l’Enquêteur a qualifiée de désuète et d’inadaptée à un marché de l’emploi où les études postsecondaires sont de plus en plus nécessaires. Le SCC soulignera qu’il respecte ses cibles alors que 68 % des détenus sont allés à l’école et que 60,8 % d’entre eux ont terminé une formation avant leur première remise en liberté. Cependant, l’Enquêteur note que ces chiffres ne reflètent pas le nombre de personnes ayant obtenu un diplôme d’études secondaires ou toute autre certification qui pourrait améliorer leurs perspectives d’emploi. Il suffit en effet d’avoir obtenu un seul crédit ou d’avoir suivi une seule formation pour entrer dans ces statistiques.

De plus, même si l’Enquêteur reconnaît que le SCC offre de bons programmes, il doute de sa capacité à répondre aux besoins des personnes incarcérées ou à respecter ses obligations en matière de réinsertion socioprofessionnelle, étant donné que les dépenses pour la formation scolaire et professionnelle représentent moins de 3 % de son budget total. Il recommande donc au SCC de revoir ses politiques et l’allocation de ses ressources, afin de favoriser notamment l’apprentissage des nouvelles technologiques numériques, qui sont plus que jamais nécessaires à la formation et la vie professionnelle. Nous pouvons donc remettre en question la décision de retirer des AEC formant justement les apprenants à l’utilisation de l’informatique, domaine où il y a d’excellentes perspectives d’emploi.

Enfin, si certains étaient tentés de justifier de telles compressions de services auprès des personnes incarcérées par la possibilité d’ainsi satisfaire d’autres besoins jugés plus criants en temps de pandémie, l’histoire nous montre que le réflexe de faire des coupes dans l’éducation, particulièrement auprès de personnes sous-scolarisées comme c’est le cas chez les personnes incarcérées, engendre des conséquences beaucoup plus néfastes à long terme. De plus, l’actualité nous montre toute l’importance des nouvelles technologies dans l’accès à l’éducation. Au lieu de faire des compressions dans la formation, le SCC et les instances qui gèrent les prisons provinciales devraient tirer profit des apprentissages en matière d’enseignement à distance et de l’utilisation des nouvelles technologies pour assurer un accès plus équitable aux programmes d’enseignement et une réinsertion sociale efficace pour toute la population incarcérée. En définitive, nous espérons que cet ensemble de considérations permettra de sensibiliser les acteurs politiques du ministère de la Sécurité publique à l’importance de l’éducation en prison, y compris au niveau collégial.

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3 commentaires
  • Yves Corbeil - Inscrit 26 avril 2021 08 h 57

    Super idée

    On manque notre coup au régulier alors on se reprend au pénitencier, non mais qu'est-ce que vous attendez pour vous présentez en politique, on sauverait quelques années d'attente pour que ces gens contribuent au developpement sociétale et l'argent ainsi épargné pourrait servir à acheter des ventilateurs pour les classes pis des air climatisé pour les résidences ou nos valeureux gardiens de prison en trop pourraient être recyclé en préposés puis les excédents pénitenciers en logements sociaux.

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 26 avril 2021 13 h 14

    « de [couper] dans l’éducation des [détenus]… » (Les auteurs)




    … Réconforte les «justiciers» qui s'insurgent à l'idée de payer pour scolariser des prisonniers…

  • Marcel Vachon - Abonné 26 avril 2021 17 h 47

    Chaque détenu fédéral au Québec coûte 167 170 $. Pour quelques dollars de plus, leur donner la possibilité de mieux s'outiller pour bien s'intégrer dans notre société en constante évolution, ne serait que bénéfique pour toute la société. Je pense même que les juges devraient faire de leur amélioration scolaire une condition de sortie. Bonne journée.