Le Québec, un rameau nord-américain de la civilisation occidentale

«Étudier les origines de la civilisation occidentale depuis l’Antiquité gréco-romaine, c’est, par définition, étudier ce qu’elle doit aux autres civilisations de ces époques», écrit l'autrice.
Photo: iStock «Étudier les origines de la civilisation occidentale depuis l’Antiquité gréco-romaine, c’est, par définition, étudier ce qu’elle doit aux autres civilisations de ces époques», écrit l'autrice.

Dans son texte paru dans Le Devoir le 20 avril dernier (« L’histoire du monde, c’est aussi notre histoire »), M. Patrice Regimbald, enseignant au cégep du Vieux Montréal, défend l’idée selon laquelle un cours sur l’histoire du monde depuis le XVe siècle en sciences humaines au cégep permettrait de sortir « l’histoire de l’Occident » d’une étude « en vase clos ». Précisons ici que M. Regimbald fait référence au cours obligatoire d’histoire de la civilisation occidentale, que lui et un groupe de professeurs souhaitent remplacer par un cours sur l’histoire du monde depuis le XVe siècle.

Qualifiant le cours actuel de « récit historique du huis clos occidental », M. Regimbald révèle et soulève un malaise éprouvé depuis l’origine même de ce cours, c’est-à-dire la confusion entre une « histoire de l’Occident » et une « histoire de la civilisation occidentale ».

Étudier les origines de la civilisation occidentale depuis l’Antiquité gréco-romaine, c’est, par définition, étudier ce qu’elle doit aux autres civilisations de ces époques. Par exemple, comment comprendre la notion de liberté chez les Grecs sans la comparer avec la culture perse à laquelle elle fut confrontée ? Comment comprendre les valeurs civilisationnelles (dont la laïcité moderne) du christianisme sans comprendre les interactions avec le judaïsme et les autres religions polythéistes ? Comment comprendre l’essor de l’Occident sans étudier les affrontements, mais surtout les apports (scientifique, littéraire, économique, religieux…) des sociétés chrétiennes, arabes, byzantine, nord-africaines, voire avec des peuples d’Asie (migrants venus de Mongolie) ?

Que M. Regimbald prétende également que sa position n’est pas de « nature idéologique », soit. Alors, pourquoi exprimer sa gêne de devoir « convaincre » des étudiants haïtiens de « s’identifier aux Occidentaux du passé qui ont asservi leurs aïeux » ? Rappelons que les professeurs d’histoire au cégep ne cherchent pas « à convaincre ». Nous faisons de la science, de l’analyse, pas de la morale. Nous présentons la civilisation occidentale telle qu’elle est : sans estomper ses côtés sombres (comme il en va de toute culture humaine), nous faisons ressortir, en moins de 45 heures, ses manifestations les plus pertinentes de progrès humain.

Pourquoi enlever ces savoirs essentiels à la compréhension des périodes moderne et contemporaine ? Redondance avec le secondaire ? Soyons réalistes : les élèves qui entrent au cégep maîtrisent peu ou pas du tout ces savoirs abordés sommairement en 1re et 2e année du secondaire.

L’édifice du savoir

Si vous pouviez entrer dans une de nos classes et suivre ce cours, vous découvririez des mondes fascinants. Des mondes différents, mais en même temps si près de nous. En abordant les héritages grecs, vous reconnaîtriez les premières formes de régime politique (démocratie directe, oligarchie, monarchie, tyrannie), l’émergence de la pensée rationnelle, de la philosophie, et vous identifieriez les premiers traités scientifiques (Claude Ptolémée affirmait déjà au IIe siècle que la Terre est ronde).

Par l’étude de la civilisation romaine, vous aborderiez les premières notions de droit, de république ; vous reconnaîtriez les manifestations de la romanisation dans les grandes villes du monde méditerranéen et comprendriez l’importance de la christianisation de l’Empire. Vous découvririez un « Moyen Âge » qui a donné naissance à l’Islam, à la Renaissance culturelle sous le règne de Charlemagne et de Louis le Pieux (développement de l’écriture caroline, essor artistique et architectural), aux premières formes du parlementarisme anglais avec la Grande Charte de 1215 et, plus tard, de la Chambre des lords et de la Chambre des communes. Grâce aux moines copistes et aux savants arabes, les traités de l’Antiquité ont été diffusés en Occident. Les idées des Ptolémée ont survécu : aucun savant médiéval n’a affirmé que la Terre était plate. Les ingénieurs et tailleurs de pierre ont bâti d’immenses cathédrales, dont celle de Notre-Dame, à Paris, dotée de voûtes capables de résister à un incident majeur survenu sept siècles plus tard. C’étaient des hommes qui observaient, doutaient, expérimentaient. N’est-ce pas là les attitudes qui relèvent de la révolution scientifique ? Déjà ?

Osons le dire : ce cours est une « cathédrale » de connaissances. Plutôt que de la raser au sol, saurons-nous la conserver ? L’enrichir ? Car son histoire est aussi notre histoire.

8 commentaires
  • Jean Lacoursière - Abonné 24 avril 2021 09 h 13

    Voilà une lettre digne d'une prof d'Histoire !

    Bravo et merci, madame, d'avoir pris la plume.

    • Gilles Théberge - Abonné 24 avril 2021 14 h 03

      Et quelle plume bien acérée...

      Bravo et merci !

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 24 avril 2021 21 h 58

      Bravo madame Cartier ...
      Il me semble que c'est l'évidence même.

      Pour mieux comprendre le débat...
      Voir le commentaire fort intéressant de François Beaulne (Le Devoir / 20 avril 2021/ à 09h22).
      Commentaire fait à monsieur Patrice Régimbald, auteur de l'article controversé, paru cette même journée, dans la section: opinions/idées
      du Devoir, sous le titre de "L'histoire du Monde c'est aussi notre histoire".

  • Jacques Beaumier - Abonné 24 avril 2021 11 h 43

    Ce que René Lévesque écrivait en 1986

    " À mon humble avis, le contenu (l'ancien cours classique) n'était pas non plus inférieur à cette cafétéria d'options si souvent prématurées qu'on sert à la volée aux jeunes consommateurs d'aujourd'hui. Les quatre langues d'abord, plus ou moins maîtrisées mais qu'il fallait piocher assidûment. Le français, moins mauvais que maintenant, je crois, et l'anglais, sûrement un peu meilleur. Après s'être colletés pendant cinq ou six ans avec Virgile, Horace et leur époque, on parvenait à baragouiner un latin de cuisine très convenable pour la chapelle et aussi pour servir les messes des pères, afin d'avoir droit ensuite à leur réfectoire où il y avait des fruits. Mais le plus important, c'est qu'une passerelle avait été lancée entre la Grèce et Rome et qu'on commençait à deviner comment se fabrique une civilisation. " René Lévesque. Attendez que je me rappelle...Québec ... Amérique, p. 91.

  • Rémi Bourdeau - Abonné 24 avril 2021 13 h 31

    Excellent texte !

    Bravo Madame Ginette Cartier pour cette argumentation de qualité. L'initiation aux savoirs antiques et médiévaux est essentielle pour former des jeunes inscrits en sciences humaines. L'abolition de ce cours signifierait un appauvrissement de la culture historique pour les 25 à 30 prochaines années. Il y a un consensus chez les spécialistes là-dessus. Très bonne réplique à nos adversaires qui écrivent, ces jours-ci, que le cours d'histoire du monde (celui que leur groupe et les fonctionnaires veulent imposer aux étudiants) serait plus décloisonné et permettrait de ne pas s'isoler sur l'Occident. Étonnant ! Comprennent-ils vraiment la notion de civilisation occidentale ? Étudier la civilisation occidentale, c’est s'ouvrir sur le monde par définition comme l'explique si bien Madame Cartier. 36,5 % des professeurs de cégep ont voté en faveur du cours sur l'histoire du monde lors d'une consultation en mai 2020 (précisons, avec un formulaire sur lequel le cours d'histoire de la civilisation occidentale avait été exclu des choix de réponse). Cette pluralité de professeurs trouve que le cours actuel a trop de contenu, soit. Pourquoi alors vouloir imposer un court "fourre-tout" sur le monde ? Ces professeurs prétendent aussi qu'ils ne sont pas "anti-Occident", pas "anti-Antiquité", pas contre l'enseignement du Moyen Âge. Alors, pourquoi ne tendent-ils pas la main pour demander à la ministre le maintien du cours actuel sur la civilisation occidentale et l'ajout d'un cours supplémentaire sur la période contemporaine ? Leur raisonnement ne tient pas la route.

  • Cyril Dionne - Abonné 24 avril 2021 16 h 01

    Si j’étais encore un étudiant, j’aurais adorer être dans votre classe d’histoire Mme Cartier

    Évidemment, si nous ne savons pas d’où venons, comment savoir qui nous sommes et où nous nous en allons? Toutes les concepts humanistes et démocratiques découlent de la Grèce et de la Rome antique. Vous avez bien raison de dire que c’est en comparant différentes cultures que nous arrivons à nous définir. Quel exemple frappant : la comparaison de la culture grecque à celle persane des rois Cyrus, Xerxès et j’en passe. Comment comprendre les religions monothéistes et la grande noirceur du Moyen-Âge qu’elles ont engendré si on n’étudie pas le phénomène? Qu’est-ce que l’histoire ou l’identification des étudiants haïtiens ont à faire là-dedans? Vous dites que Claude Ptolémée affirmait déjà au II siècle que la Terre est ronde. Pardieu, Ératosthène, 400 ans avant lui, non seulement il avait affirmé que la Terre était une sphère, mais il avait calculé sa circonférence. Avec des observations astronomiques ingénieuses, de la géométrie et de l’algèbre (oui, l’algèbre existait bien avant les arabes et la valeur de pi avait été découvert par Archimède 250 ans avant J. -C.), il avait non seulement calculé la circonférence de la Terre, mais aussi celle de la Lune et du Soleil. Et si ce n’était pas suffisant, il en avait déduit la distance entre chaque corps céleste avec une précision scientifique inouï. Que dire de Léonard de Vinci, d’Isaac Newton et combien d’autres comme eux qui nous ont propulsé vers la modernité. En passant, toutes les mathématiques enseignées au cégep sont issues d’il y a 300 ans et plus sauf pour l’algèbre boolienne qui est une « bibitte » à part.

    Tous les enseignants ne cherchent pas à convertir, à convaincre et surtout à endoctriner. Ils donnent seulement les faits et la méthode par les obtenir tout en développant un esprit critique chez leurs étudiants afin de séparer le bon grain de l’ivraie. Pour faire simple ou mettre en des termes que nos étudiants comprennent, les « real news » des « fake news ».

    Merci Mme Cartier.

    • Cyril Dionne - Abonné 24 avril 2021 22 h 45

      C'étais bien, j'aurais adoré...lol

  • Serge Pelletier - Abonné 25 avril 2021 00 h 22

    Hé oui!

    La culture, c'est la culture - un honnête homme que les philosophes de l'avant dernier siècle disaient. Malheureusement, aujourd'hui la culture est complètement évacuée des savoirs. J'en sais quelques choses sur cela: quand je dis lors d'un exposé que la forte majorité des gens lettrés savaient qyue la terre était ronde... je passe pour un hurluberlu; quand je mentionne que la Rome (les romains0 étaient très cruels... Je passe pour un niais; quand je mentionne que la peur de l'an mille n'a jamais existée, car la majorité des gens ne savait même pas la date où ils vivaient... Je passe pour un débile profond; quand je mentionne que la roue n'est pas la plus grande invention de l'homme, mais le noyau et l'entre-axe... C'est le délire de rires... En fait peu importe le sujet historique, la majorité des étudiants universitaires sont des ignares, dans les industries c'est encore pire, etc. Le manque de culture générale devient réalité quand les personnes (étudiants universitaires compris) prennent les films à la mode d'Hollywood comme réalité (c'est encore pire quand est précédé du titre "documentaire s'inspirant de...")- comme si un film d'une heure pouvait être le résumé exhaustif des milliers de pages des livres d'histoire sur un sujet ou l'autre.