Petit traité sur le racisme

«Sartre dit que tout homme qui ne ressent pas un malaise en présence d’un policier est un délateur. Ce malaise est constant chez le Noir en Amérique», écrit l'auteur Dany Laferrière.
Photo: Joel Saget Agence France-Presse «Sartre dit que tout homme qui ne ressent pas un malaise en présence d’un policier est un délateur. Ce malaise est constant chez le Noir en Amérique», écrit l'auteur Dany Laferrière.

1

Ce n’est pas le mot qu’il faut traquer

car il y a des gens qui savent

comment faire pour dire le contraire

de ce qu’ils pensent.

2

Il faut descendre plus bas.

Là où l’identité se forme.

Là où on banalise la vie de l’autre.

Là où on lui fait comprendre que ce qu’on dit de lui

est une blague amusante

et ce qu’il dit du colon est une insupportable insulte.

3

On veut croire ou faire croire

que c’est une vérité profonde

que cette supériorité d’un individu

sur un autre

d’un Blanc sur un Noir.

On crée une tension

jusqu’à imposer

ce sentiment d’infériorité

chez le Noir.

4

Sartre dit que tout homme

qui ne ressent pas un malaise

en présence d’un policier

est un délateur.

Ce malaise est constant chez

le Noir en Amérique.

5

Le racisme ordinaire est un fait exceptionnel

qui change l’autre, le Noir,

en un monstre

sur qui il faut tirer le premier

ou un cancrelat

qu’il faut écraser de son mépris.

  ​6

On discute abondamment du racisme

dans les salons, dans les cafés,

dans les cocktails avec un verre de vin blanc

alors qu’on fait semblant de ne pas voir

le raciste à trois pas de nous.

7

On me dit que n’importe qui peut être raciste

sûrement

mais on n’a pas toujours

les moyens pour passer

de la théorie à la pratique

et la protection nécessaire pour s’en sortir

sans une éraflure.

8

Le raciste n’est pas uniquement un policier blanc

qui tire sans sommation sur un jeune Noir

c’est aussi un honnête citoyen

qui fait comprendre à ce jeune Noir

qu’il n’est rien avant même de savoir

ce qu’il sait faire.

9

Le raciste c’est celui qui dit à n’importe quel Noir

en Amérique du Nord

qu’il soit médecin, ministre ou ouvrier :

« T’es rien, c’est moi qui t’ai fait, et je peux te retourner

d’où tu viens, en claquant les doigts. »

Alors que ce grossier personnage ne lui arrive pas

à la cheville moralement ni même socialement.

10

Quand une femme dit NON

vous devez arrêter

quand un NOIR dit

J’étouffe

Vous devez arrêter aussi.

11

Le racisme fleurit dans une ambiance particulière.

Le comportement d’un chef comme Trump

lui permet une éclosion rapide.

Cette suggestivité qui déborde de partout

jusqu’à effacer toute distance entre les gens.

On vous arrose d’insultes.

Puis on vous piétine.

Pour enfin se plaindre de ne pouvoir faire plus.

12

Je me méfie de cette Amérique qui proclame

que c’est un jour historique parce qu’un policier

qui a étouffé un Noir pendant près de dix minutes

est condamné pour « meurtre involontaire », car je

ne vois pas où c’est involontaire.

Lui a-t-on fait un cours sur l’anatomie et la biologie

avant de l’envoyer dans la rue

afin qu’il sache que l’oxygène est nécessaire à la vie ?

Il est vrai que si on ignore cela ça devient involontaire.

13

Deux poids, deux mesures.

Ces quatre mots résument souvent

la vie ici.

Un jeune Noir qui tire sur un policier blanc

même dans le noir, même en panique,

sera condamné, lui, pour meurtre au premier degré.

Les prisons américaines regorgent de jeunes assassins

aux grands yeux effarés

devant un destin qui se referme.

14

L’Amérique a fait ouf hier soir.

Je me demande combien ce geste d’humanité

va coûter aux Noirs ?

Et combien de temps cela prendra pour trouver

un policier assez bête pour le faire devant la télé

pendant dix minutes ?

La mort exposée ainsi est pornographique.

15

On a tous été nourris aux fables

durant cette lumineuse enfance

et comme dans les fables tout finit bien

rêvons d’une introspection pour faire

sortir la Bête du plus profond de soi.

16 commentaires
  • Marie Nobert - Abonnée 22 avril 2021 01 h 07

    Belle épître.

    Je suis sans voix. Merci, Dany!

    JHS Baril

    • Jeanne M. Rodrigue - Abonnée 22 avril 2021 09 h 15

      Je suis également sans voix, mais pas pour les mêmes raisons...
      Croire que l’entrevue à l'émission "la Grande Librairie" (magazine littéraire de France 5) tombera dans l'oubli, c'est faire offense au Québec tout entier. A quand les explications, sinon les excuses, de M. Laferrière?

      https://www.youtube.com/watch?v=elEaQq-Rwxk
      https://www.tolerance.ca/Article.aspx?ID=485795&L=FR

    • Jeanne M. Rodrigue - Abonnée 22 avril 2021 15 h 56

      Correction: version non coupée de l'entretion concernant le Québec:
      https://youtu.be/58M71tgsSns

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 22 avril 2021 16 h 53

      « Le Québec est une société qui n'a pas évoluée vers l'Autre» Dixit Dany Laferrière, à l'émission "La grande Librairie" sur TV5 France.!
      Avril 2020 . Cette émission hebdomadaire cartonne habituellement avec un audience de 400 à 700 mille téléspectateurs..
      Par la suite...
      J'ai lu l'article de Victor T. et je suis restée sidérée...devant l'ignorance crasse de D. Laferrière, vis à vis la société québécoise.
      Il faut absolument lire l'article pour comprendre que...
      (Voir le 2ième https://www de Mme Rodrigue...à 09h15)

  • Daniel Francoeur - Abonné 22 avril 2021 02 h 46

    Quel est le bon vaccin ?

    « rêvons d’une introspection pour faire sortir la Bête du plus profond de soi » me semble être insuffisant puisque cette Bête ravageuse en a déjà trop fait. Aussi, pourquoi ne pas parler d’une libération de la domination de cette Bête ?
    Concernant l’ensemble du texte, bien qu’on sente qu’il ait jailli d’une exacerbation compréhensible et justifiée, on pourrait aussi en élargir la portée en considérant des dimensions xénophobiques, particulièrement celles envers les humains ayant différentes couleurs de peau, ou appartenant à des nations ou à des pays différents, voire à ceux qui parlent des langues différentes. Ce qui m’amène à avancer que le racisme est un poison universel que les meilleurs vaccins ne sont pas parvenus à éradiquer complètement de la planète terre; poursuivons donc le travail.

  • Yvon Montoya - Inscrit 22 avril 2021 06 h 06

    Un visage d’homme tout simplement!

    Cher Dany, merci! Je vous mets la fin du poème « Préface en prose » de Benjamin Fondane, disciple de Leon Chestov, mort a Auchtwich en ocotobre 1944. Le racisme systémique est une plaie laissant peu d’espoir mais la lutte est plus que nécessaire.

    « Et pourtant, non !
    je n'étais pas un homme comme vous.
    Vous n'êtes pas nés sur les routes,
    personne n'a jeté à l'égout vos petits
    comme des chats encore sans yeux,
    vous n'avez pas erré de cité en cité
    traqués par les polices,
    vous n'avez pas connu les désastres à l'aube,
    les wagons de bestiaux
    et le sanglot amer de 1'humiliation,
    accusés d'un délit que vous n'avez pas fait,
    d'un meurtre dont il manque encore le cadavre,
    changeant de nom et de visage,
    pour ne pas emporter un nom qu'on a hué
    un visage qui avait servi à tout le monde
    de crachoir !

    Un jour viendra, sans doute, quand le poème lu
    se trouvera devant vos yeux. Il ne demande
    rien! Oubliez-le, oubliez-le ! Ce n'est
    qu'un cri, qu'on ne peut pas mettre dans un poème
    parfait, avais-je donc le temps de le finir ?
    Mais quand vous foulerez ce bouquet d'orties
    qui avait été moi, dans un autre siècle,
    en une histoire qui vous sera périmée,
    souvenez-vous seulement que j'étais innocent
    et que, tout comme vous, mortels de ce jour-là,
    j'avais eu, moi aussi, un visage marqué
    par la colère, par la pitié et la joie,

    un visage d'homme, tout simplement ! »

    ( L'Exode, 1942)

    • Bernard Dupuis - Abonné 22 avril 2021 11 h 16

      N’est-il pas significatif qu’en aucun temps Dany Laferrière n’utilise l’expression « racisme systémique » ? Au contraire, il affirme que c’est un assassinat conscient et volontaire. De plus, il affirme qu’il se méfie d’une Amérique qui condamne un individu pour « meurtre involontaire ». "Involontaire" voudrait dire qu’on ignore, comme un imbécile manipulé par on ne sait quel « système », que l’oxygène est nécessaire à la vie. C’est que Laferrière considère l’être humain comme ayant une conscience, une volonté et une liberté-responsabilité.

      Je reprends l’exemple de Laferrière pour montrer que la notion de « racisme systémique » est contradictoire. Si c’est un policier blanc qui assassine un noir, on dira que c’est du racisme systémique. Toutefois, si c’est un noir qui tire sur la police on dira que c’est un meurtre au premier degré. C’est comme si le premier n’était pas responsable de son geste puisqu’il est déterminé par le système, mais que le second agissait volontairement et consciemment. On voit les deux poids, deux mesures.

      Quelle conception de l’être humain la notion de « racisme systémique » implique-t-elle ? Je suis content de voir que Laferrière évite cette expression idéologique.

  • Simon Harvey - Abonné 22 avril 2021 06 h 32

    La plume plus forte que l'épée

    Que le plus grand érivain du Québec soit haïtien me laisse pantois d'amour pour la vie. Adolescent, j'apprenais dans ses livres comment charmer les femmes en me riant des machos. Aujourd'hui, il m'apprend que les frontières se brisent avec une simple gomme à effacer...

  • Raynald Blais - Abonné 22 avril 2021 06 h 54

    Les Hommes naissent inégaux

    Difficile de ne pas voir dans la forme poétique du "Petit traité sur le racisme", les qualités intellectuelles de l’auteur qui en font un Académicien. Ils sont peu à obtenir cette reconnaissance et moins s’ils sont Noirs.

    La société marchande a dicté que « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits », et s’ils étaient inégaux, ils ne devraient pas l’être à cause de la race, de la couleur, du sexe, de la langue, de la religion, des opinions, des origines nationales ou sociales, de la fortune, de la naissance ou de toute autre situation.

    Mais toutes ces nuits où le sommeil était remplacé par un travail d’écriture et toutes ces angoisses qui précédaient un lancement menacé par la concurrence amènent le poète à croire en ses qualités supérieures. D’abord par son acharnement au travail, puis peu à peu par la nature même de sa personnalité, découvrant ainsi que les Hommes ne sont pas égaux.

    Déclarer que tous les Hommes naissent inégaux et combattre la concurrence du libre marché d’approfondir leurs inégalités seraient peut-être une meilleure stratégie pour vaincre le racisme qu’une « introspection pour faire sortir la Bête du plus profond de soi ».