Le lien intime entre le français et la culture

«Si la principale mesure proposée par la révision de la loi 101 impose aux francophones et allophones l’obligation de fréquenter les cégeps de langue française, elle n’atteindra pas l’objectif de renforcer la situation du français au Québec», estime l'auteur.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne «Si la principale mesure proposée par la révision de la loi 101 impose aux francophones et allophones l’obligation de fréquenter les cégeps de langue française, elle n’atteindra pas l’objectif de renforcer la situation du français au Québec», estime l'auteur.

La question du français au Québec fait l’objet de discussions interminables parce que l’on refuse généralement, gouvernement québécois en tête, de s’attaquer aux véritables causes de son affaiblissement. Il devient alors impossible d’y remédier. Pourtant, des pistes de solution sont proposées depuis longtemps.

Ainsi, dans le texte intitulé « La fatigue culturelle du Canada français » publié dans le numéro du mois de mai 1962 de la revue Liberté, Hubert Aquin énonce clairement qu’il faut mettre un terme au divorce existant entre la langue et la culture. S’inspirant d’écrits d’anthropologues et de penseurs, il décrit cette dernière comme l’« ensemble des modes de comportement et des symboles d’un groupe donné et fait ainsi référence à une société organique souveraine, ce qui, ajoute-t-il, ne veut pas dire fermée » (p. 311).

Or, selon Aquin, l’action du gouvernement Duplessis et les politiques du gouvernement fédéral ont réduit la culture québécoise à l’expression artistique et aux sciences humaines (loc. cit.). Qui plus est, il discerne le fait que cette conception réductrice de la culture mène à privilégier la réussite individuelle.

Plus récemment, Frédéric Lacroix nous en a fait voir les conséquences, chiffres à l’appui, dans son essai intitulé Pourquoi la loi 101 est un échec, publié l’an dernier chez Boréal. Il constate, en effet, que, depuis le début des années 2000, les cégeps et les universités de langue anglaise attirent un nombre disproportionné d’allophones issus du primaire et du secondaire de langue française et un nombre croissant de francophones (sans compter les étudiants provenant des autres provinces canadiennes et de l’étranger). Il en résulte que ces établissements d’enseignement postsecondaire, que la « minorité historique » de langue maternelle anglaise serait incapable de maintenir à elle seule, connaissent un développement sans précédent.

Lacroix précise, en outre, que cette tendance est soutenue par les politiques des gouvernements québécois et canadien. On peut donc légitimement s’interroger sur les motifs qui incitent le gouvernement du Québec à faire bénéficier cette minorité, représentant à peine 10 % de la population, d’une telle munificence. La « surcomplétude » institutionnelle dont elle jouit, signale l’auteur, favorise son expansion au détriment des établissements francophones, déjà aux prises avec un sous-financement chronique. Pendant ce temps, on dénombre près de 50 % d’analphabètes fonctionnels au sein de la population adulte du Québec, et que dire des candidats à la formation universitaire en enseignement peinant à réussir l’examen d’admission de français ?

« Relation de domination »

On retrouve la même « surcomplétude » dans le domaine de la santé. Le CUSM, exigé par l’Université McGill et construit à coups de milliards de dollars, en constitue l’exemple le plus frappant. On a donc érigé en système le traitement sur le même pied d’égalité des réseaux institutionnels francophones et anglophones. Si Aquin vivait encore, il n’hésiterait pas à réaffirmer que l’on est en présence d’une « relation de domination ».

La révision de la loi 101 ne sera réellement utile que si elle prend en compte le lien intime entre l’affaiblissement du français et celui de la culture et oblige le ministère de l’Éducation, qui en a les moyens, à exercer sa fonction essentielle de transmission de la culture et de la mémoire collective, compte tenu, une évidence dans le contexte actuel, de la présence autochtone et de la diversité croissante de la population du Québec.

Quant au ministère de la Culture, il devra cesser de négliger les diverses formes d’expression culturelle autres que la création littéraire et artistique. Il suffit, pour s’en convaincre, de consulter les articles de Jean-François Nadeau traitant du sort réservé au patrimoine bâti et aux archives au cours de la dernière année et d’écouter les revendications des promoteurs du patrimoine vivant. Par conséquent, si, faute de volonté politique, la principale mesure proposée par la révision de la loi 101 impose aux francophones et allophones l’obligation de fréquenter les cégeps de langue française, elle n’atteindra pas l’objectif de renforcer la situation du français au Québec. Elle risque plutôt de susciter à la fois le mécontentement des francophones aspirant à la réussite individuelle et les accusations de nationalisme ethnique ou, pire, de racisme chez les anglophones du Québec et du Canada qui, pour la circonstance, oublieront, quoi qu’en disent les chantres du multiculturalisme, que la langue anglaise est de fait la langue commune du Canada anglophone et que celui-ci impose peu à peu sa culture à ceux qui y vivent.

Il faudrait pouvoir rappeler aux Québécois francophones, d’une part, que l’ouverture sur le monde ne passe pas nécessairement par l’intégration à la culture anglo-américaine et que, d’autre part, le français et la culture qu’il véhicule ne sont pas des produits soumis à la loi du marché. Georges-Émile Lapalme, ancien premier ministre des Affaires culturelles, doit encore une fois se retourner dans sa tombe, lui dont le grand dessein s’est heurté très tôt à l’opposition du gouvernement dont il faisait partie. Il s’agit là du plus grand échec de la Révolution tranquille.

12 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 21 avril 2021 00 h 31

    Encore!

    «Pendant ce temps, on dénombre près de 50 % d’analphabètes fonctionnels au sein de la population adulte du Québec»

    Deux jours après la publication de la lettre éclairante de Pierre Fortin (voir https://www.ledevoir.com/opinion/lettres/599044/des-analphabetes-fonctionnels-les-quebecois) publiée dans Le Devoir pour dénoncer cette fausse information, ça continue! Non, aucune donnée ne conflirme cette affirmation sans cesse répétée pour servir d'argument à toutes les causes que ses utilisateurs défendent, bonnes comme mauvaises.

    • Raymond Labelle - Abonné 21 avril 2021 16 h 59

      Oui, et on laisse souvent entendre qu'est attribuable de façon importante aux soi-disant analphabètes fonctionnels l'appui aux idéologies que l'on déteste, souvent sans démonstration non plus, même dans l'hypothèse (fausse) où cette proportion de +- 50% serait la bonne..

      Vous, M. Desjardins et moi-mêmes avons à maintes reprises montrer la fausseté de cette affirmation dans les commentaires, avec sources à l'appui et récemment, dans la partie publiée, M. Fortin, bien que de façon moins exhaustivecomme vous l'indiquez. Mais la foi est tenace semble-t-il.

    • Raymond Labelle - Abonné 21 avril 2021 17 h 06

      D'autres, à part ceux que j'ai nommés, comme M. Pierre Grandchamp, ont contribué de façon importante à cet effort de rectification. Que ceux que j'ai oubliés me pardonnent. J'y vais de mémoire, qui est une faculté qui oublie.

    • Michel Petiteau - Abonné 21 avril 2021 21 h 47

      "... aucune donnée ne conflirme cette affirmation ..." Aucune donnée, M. Jodoin? Voici pourtant un article qui vient contrarier votre affirmation, page https://www.ledevoir.com/economie/597497/l-analphabetisme-coute-des-milliards-au-quebec.

      Extrait de l'article, une citation d'André Huberdeau: "Même les gens en maîtrise à l’Université ! Vous seriez surpris. Parfois, je recevais des rapports ou des examens et j’étais obligé de lire à voix haute pour comprendre ce qu’il me disait."

      Expérience personnelle: pour avoir corrigé, à Poly, d'innombrables copies d'examen et de nombreux rapports, je me rappelle l'abondance des fautes. D'autres profs ne les relevaient pas, par manque de temps, par méconnaissance du français, ou pour d'autres raisons. Certaine rapports présentaient une traduction d'un texte en anglais trouvé sur Internet.

      Un exemple , parmi d'autres, dont je me souviens: je trouve, dans un rapport consacré à un procédé chimique, le mot plante, traduction un peu trop rapide du mot plant qui, en anglais, peut être traduit par plante, mais qui, dans les circonstances, signifiait usine.

  • Françoise Labelle - Abonnée 21 avril 2021 08 h 01

    Langue, culture et pensée

    Combien de professionnels, au sens large, ont fait carrière en français et en anglais sans être passés par le Cégep anglais!

    Dans les sciences cognitives, on cherche toujours à répondre à la question: une langue influence-t-elle notre pensée? Un traducteur qui traduit autre chose que des rapports techniques, par exemple des textes politiques, philosophiques, romanesques, sait à quel point le choix du bon mot peut être important. Même dans le contexte de notre propre langue maternelle, le choix du bon mot, de la bonne formulation n'est pas donné mais exige un calcul qui tient compte des alternatives linguistiques, de l'interlocuteur et du contexte.

    On sait depuis longtemps que pour les termes de couleur, les locuteurs d'une langue qui n'a pas de terme pour une couleur donnée la percevront sans problème si la couleur est suffisamment saillante pour le système visuel. Mais qu'en est-il de la quantité importante de termes qui ne se sont pas déterminés perceptuellement mais qui renvoient à d'autres mots de la langue comme dans un dictionnaire? Comme la race, la religion, le genre, etc.
    Une langue exprime les valeurs d'une société (Cf. le mot en n-). La langue ne détermine pas la pensée mais elle l'oriente lorsqu'il y a ambiguïté, ce qui est souvent le cas. On trouvera plusieurs exemples dans «Language in Mind» MIT Press 2003

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 21 avril 2021 08 h 16

    Bon texte

    Au sujet de ce passage : « Pendant ce temps, on dénombre près de 50% d’analphabètes fonctionnels au sein de la population adulte du Québec... »

    Il faut relire la lettre du prof Pierre Fortin publiée le 19 avril :
    https://www.ledevoir.com/opinion/lettres/599044/des-analphabetes-fonctionnels-les-quebecois

  • Jean-François Trottier - Abonné 21 avril 2021 08 h 37

    Ce n'est pas un échec de n'avoir pas réglé le problème définitivement.
    Autant dire que le mouvement des suffragettes est un échec parce quil n'y a pas autant de femmes que d'hommes parmi les élus.

    Il s'agit donc d'aller plus loin et non de tout reprendre à zéro. En fait, déjà retourner la l'application complète de la loi tel qu'elle a été écrite en 1976 serait un immense progrès. Mais, bon, nous vivons dans un pays destiné spécifiquement à broyer les pensées française et autochtone, les grands ennemis de tout temps. Le mouvement fondateur a la rage longue.

    Le meilleur moyen de tuer une pensée est de l'empêcher de s'exprimer. Dans le cas actuel, de noyer sa langue dans mille autres langues minoritaires et leur accorder la même importance et le même manque de protection que la langue majoritaire.,, qui n'en a justement pas besoin.

    Nous avons une belle illustration de ce qui va se passer en regardant le jugement sur la loi sur la laïcité : les anglais ont dans les faits patents plus de droit que les français. Period.
    Essayez de faire passer un jugement pareil en Ontario, où vivent 500,000 français, vous, et regardez les drapeaux brûler!

    Pareil pour la langue. On ferme des programmes universitaires, en autant que ça ne concerne pas la majorité, c'est bien triste mais c'est comme ça. On parle de gérer l'ensemble de l'enseignement, domaine éminemment provincial, on peut faire disparaître les Commissions Scolaires mais pas l'autonomie de l'ensemble des écoles anglophones.
    C'est sur la ligne de la langue que se prend ce jugement.

    Et on doute de l'Orangisme du Canada? Allô!

  • Yves Corbeil - Inscrit 21 avril 2021 09 h 12

    Et la nouvelle gauche

    Est-ce que vous l'avez entendu sur le sujet. Ces champions des libertés indiduelles grand défenseurs des opprimés venu d'ailleurs où sont-ils quand vient le temps de défendre la majorité francophone d'Amérique, auraient-ils peur d'être punit par une parti de leur électorat en se dressant pour une forte majorité de blanc, pas seulement blanc naturellement mais majoritaire. Quel triste chapitre pour cette gogauche dans l' é poque que nous traversons ou choisir ses combats devient une tâche de plus en plus ardu et difficile en stratège électoral. Mais à défaut d'être sensible à cette cause ça a le loisirs d'être clair comme choix de l'importance des ses causes puis l'électorat à besoin de cette diversité dans une société démocratique.