Abolir la police pour mettre fin à sa violence

«Ce n’est pas seulement qu’il nous est impossible d’imaginer un monde sans police: nous sommes disciplinés à en être incapables», souligne l'autrice.
Photo: Revue «À bâbord!», photomontage «Le Devoir» «Ce n’est pas seulement qu’il nous est impossible d’imaginer un monde sans police: nous sommes disciplinés à en être incapables», souligne l'autrice.

Encore une fois, les gestes meurtriers de la police et l’impunité qui les permet provoquent une indignation justifiée. Je comprends la rage et je partage la colère. S’il ne surprend pas, le manque de considération pour la vie noire demeure atterrant. Et pourtant, j’espère que cette fois nos demandes répétées pour que la police cesse d’être la police seront entendues.

Comment se fait-il que la police continue de tuer en toute impunité des personnes, notamment noires ? Ainsi posée, la question n’est tout simplement pas adéquate. Pour remplir sa fonction, la police doit être raciste, patriarcale, capacitiste, homophobe et transphobe. Perpétuer un État capitaliste, suprémaciste blanc et cis-hétéropatriarcal implique de cibler, contrôler et contenir certains groupes. Sous cet angle, les avenues sont limitées : nous devons poser de meilleures questions et mieux formuler nos demandes. Et les deux sont à notre portée, tout comme la possibilité d’abolir la police.

Comment faire pour que la police cesse de tuer en toute impunité ? Un tel recadrage ouvre les possibilités. Nous pouvons commencer par réduire les interactions entre la police et la population. Nous pouvons aussi réduire le budget des corps policiers et investir dans nos communautés. Voilà donc une question constructive qui en génère d’autres.

Les gens sont-ils exposés à une représentation de la sécurité publique qui exclut la police ? Si la réponse est non, pourquoi ? Il y a quelque chose de profondément dangereux dans le fait que l’abolition de la police soit impensable dans l’esprit d’autant de personnes. Cela signifie que la police a si habilement colonisé et assiégé nos réflexions que nous sommes incapables d’imaginer un monde dans lequel elle n’existe pas. Pourtant, la police n’a pas toujours existé. Qu’est-ce qui nous fait croire qu’elle existera toujours, ou qu’elle devra toujours exister ?

Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version abrégée d’un texte paru dans la revue À bâbord !, no 87.

Disciplinés à ne pas imaginer

Ce n’est pas seulement qu’il nous est impossible d’imaginer un monde sans police : nous sommes disciplinés à en être incapables. Les séries télévisées policières et autres formes de propagande des forces de l’ordre sont déterminantes dans la naturalisation de la police. Les livres pour enfants, les dessins animés, les bandes dessinées, les Lego, la présence policière dans les écoles et autres artéfacts passés et présents de la culture populaire nous conditionnent à être incapables d’imaginer un monde sans police. Les policiers sont représentés en héros, célébrés par des monuments et des mémoriaux. On nous apprend que la police est le rempart qui sépare l’ordre du chaos total. Il est difficile de penser à un autre corps de métier qui déploie autant d’efforts dans ses relations publiques. Il n’y a pas de série télévisée mettant en valeur le travail des services à l’enfance, bien qu’ils soient essentiels au fonctionnement de la société moderne. Pourquoi la police en a-t-elle tant besoin ?

Les forces de l’ordre travaillent constamment à préserver leur légitimité. Elles se réinventent, se repositionnent et s’imaginent constamment dans de nouveaux rôles. Le fait que la police justifie continuellement son existence suggère toutefois que son rôle dans notre culture est peut-être plus précaire qu’il n’apparaît et qu’elle est en fait vulnérable devant la mobilisation et la pression sociales.

Cela nous offre donc une réelle fenêtre de possibilités pour nos stratégies de mobilisation abolitionnistes. Nous devons aspirer à réduire les interactions entre les corps policiers et la population sans accroître la légitimité de la police. L’objectif devrait être de réduire autant que possible le travail de la police sous toutes ses formes et de cesser de légitimer le recours à la police comme réponse à différents problèmes sociaux. Nous ne pouvons pas, par exemple, exiger des comités consultatifs et des commissions d’enquête réformistes qui renforcent le pouvoir de la police. Nous ne pouvons pas non plus demander le remplacement de la police par des travailleuses et travailleurs sociaux si on leur confie le même mandat de surveillance et de coercition. Une mobilisation abolitionniste stratégique entend faire disparaître le complexe carcéral et policier ainsi que sa légitimité. […]

Lorsque les abolitionnistes du système carcéral et policier appellent à l’élimination de la police, les gens réagissent immédiatement, et agressivement, en nous intimant de proposer une solution de remplacement pour assurer la sécurité publique. On nous demande ce qui remplacera la police. Mais aucune entité unique ne devrait remplacer les prisons, la police et la surveillance. Je pense à ces mots de Damon William, un militant de Chicago, que j’ai lus récemment : « Lorsque je vois la police, je vois cent autres emplois condensés en une seule personne avec un fusil. »

La police est, à l’heure actuelle, la réponse fourre-tout à chaque problème social, alors que l’État continue de réduire les services publics. Des maux différents appellent des réponses différentes. Et une institution intrinsèquement violente, une institution dont la seule et unique source d’autorité est la liberté que l’État lui donne d’user de la violence, ne devrait pas faire partie de ces réponses. […]

Des commentaires ou des suggestions pour Des Idées en revues ? Écrivez à rdutrisac@ledevoir.com.

36 commentaires
  • Léonce Naud - Abonné 13 avril 2021 04 h 33

    Derrière la police, l'État et la Nation

    Ce qui est réellement visé ici n'est pas la Police mais l'État qui se trouve derrière ainsi que la Nation dont elle est le bras armé. Et pour quelle raison abolir l'État national, cette invention récente dans l'histoire de l'humanité? Pour le remplacer par un type d'organisation sociale fort différent qui a prévalu sur la Terre durant des millénaires et qui imprègne toujours les esprits et les coeurs dans plusieurs régions du monde. En Amérique du nord, de telles sociétés se sont partagées le territoire depuis la fin de la dernière glaciation jusqu'à l'arrivée de la colonisation européenne au 17e siècle.

    • Jacques Patenaude - Abonné 13 avril 2021 11 h 25

      J'ai rarement vu une aussi bonne description de la pensée anarchiste aussi appelée libertaire qu'on peut décliner sous diverses formes: Wokes, contre-culture etc selon l'angle d'attaque à la mode.
      Effectivement durant longtemps l'organisation sociale était minimaliste. Dans un petit groupe d'humains la pression sociale au conformisme fait en sorte que la gouvernance peut être minimale. Avec le développement de l'agriculture favorisant des sociétés toujours plus grandes le besoin d'une organisation sociale plus structurée nécessite ce qui deviendra les États. Harrari dans son livre « sapiens » le démontre . L'État-nation actuel en est l'aboutissement.
      L'auteur du texte se situe parfaitement dans le courant libertaire actuel qui nie la nécessité de l'État croyant qu'on peut revenir en arrière à une organisation sociale d'un autre âge.

      Malgré que je trouve cette idéologie une dangereuse utopie, je suis en accord avec le constat suivant: "La police est, à l’heure actuelle, la réponse fourre-tout à chaque problème social, alors que l’État continue de réduire les services publics. " Oui les policiers sont souvent appelés à intervenir dans des situations où ils n'ont pas d'affaires. "Des maux différents appellent des réponses différentes" il y a meilleure solution. Financer davantage les organismes communautaire plus apte à intervenir car dans bien des cas la répression propre à la fonction policière empire les problèmes plus qu'elle les règles. Mais je crois qu'il est préférable de commencer par exiger un rehaussement du financement de ces réseaux plutôt que de demander d'abolir la police pour transférer les sommes à d'autres ressources. De façon très pragmatique l'expérience démontre que lorsqu'un gouvernement dé-finance un secteur il en profite pour faire des économies et ne finance pas correctement ce qui le remplace. Développer les réseaux alternatifs d'abord fera en sorte qu'avec le temps moins de ressources seront requises pour la police.

    • Patricia Segré - Inscrite 13 avril 2021 18 h 42

      Supprimer la police ? Pas sûre que ce soit la bonne approche et la supprimer complètement est la porte ouverte à tous les excès. Par contre, son rôle, sa manière d'interargir avec la population pourrait être amélioré. A quand une police qui, connaissant les quartiers chauds, entre en contact avec les gens, essaye d'identifier les problèmes avant qu'ils n'explosent et a la capacité non seulement de remonter les problèmes, mais de trouver des solutions et de les mettre en oeuvre. Une police plus à l'écoute, qui connaît les gens et leurs difficultés et qui joue un rôle de médiateur serait plus approprié. Mais pour cela il faudrait peut-être former le corps policier, lui donner plus de moyens, aider à changer les mentalités, aussi bien au sein de la population que dans la police elle-même. Tout cela prend du temps, de la volonté et de l'engagement. Sans volonté d'avancer ensemble on n'ira nulle part.

  • Yvon Pesant - Abonné 13 avril 2021 05 h 24

    Mais encore?

    Madame Kaba,

    C'est sans agressivité aucune que je vous demande ainsi qu'à monsieur Damon William de Chicago qu'elles sont vos propositions de remplacement des systèmes policier et carcéral qui existent dans tous les pays du monde depuis des siècles et des siècles.

    J'ai de la difficulté à m'imaginer comment vous feriez pour demander posément à une grosse brute proxénète membre d'un gang de rue et muni d'une arme de poing, illégale ou pas, de cesser de battre votre fille et de l'obliger à se prostituer pour garnir ses goussets avec en plus l'argent qu'il lui soutire pour la fournir en drogue dure lui permettant, si peu, de lui faire oublier le calvaire qu'elle vit en sa pas du tout aimable compagnie.

    Je ne suis pas sûr que, avec un "S'il vous plaît, rendez-moi mon enfant.", ça va être aussi facile que ça. Aussi, nous attendons de vous, et de monsieur William de Chicago, que vous nous disiez quelles sont les meilleures façons de faire les choses pour trouver des solutions intéressantes afin que de semblables situations et bien d'autres encore, toutes plus ou moins criminelles, n'existent plus dans nos sociétés dites civilisées.

    Merci de votre obligeance à nous répondre autrement qu'en nous traitant simplement d'agressifs à vous demander cela.

  • Pierre Boucher - Inscrit 13 avril 2021 06 h 06

    Article torchon

    Bon, on abolit la domination blanche. De quelle couleur sera le prochain suprémacisme? Faut pas se leurrer.
    La gauche est devenu une aberration insensée.
    Traditionnellement, la gauche luttait pour quoi ?
    Pour un salaire digne, pour un toit pour tous, pour l’école pour tous, pour l’hôpital pour tous, pour le vote des femmes, pour le droit de se syndiquer, pour la protection contre le chômage, etc.
    La gauche voulait la sécurité économique élargie au plus grand nombre. Tout cela, elle l’a obtenu, même si c’est imparfait, inégal et fragile.
    Forcément, quand on a triomphé sur l’essentiel et qu’on se cherche de nouveaux combats, il reste les toilettes transgenres, l’orthographe « inclusive » et le déboulonnage des statues.
    Quand on sait pas quoi faire de sa vie, on s'invente des causes pour se valoriser.

    « Il y a des choses si stupides que seuls les intellectuels peuvent y croire ». George Orwell .
    L'auteur de 1984 a vu loin. On est dedans.

    C'est le cas du nouveau féminisme.
    Plante, Payette, Montgomery, Blondil, Fumagalli, Shanks, etc. Qu'ont-elles en commun?
    La quête de pouvoir toxique du féminisme patriarcal.

  • André Joyal - Inscrit 13 avril 2021 07 h 42

    Abolir la police, oui...Aux États-Unis...

    ...pas ici, car elle est fine notre police. Surtout depuis que le matricule 728 n'en fait plus partie.

  • Cyril Dionne - Abonné 13 avril 2021 08 h 08

    Ne nous sommes pas aux États-désUnis où il y a plus d’armes en circulation que de gens

    Eh! Nous ne sommes pas aux États-désUnis. Ce qui se passe là-bas n’a rien à voir avec la société québécoise. Vraiment pas.

    Ceci dit, la police ne tue pas seulement des noirs, mais aussi des blancs, des latinos, des asiatiques, des autochtones, en bref, tous ceux qui représentent un danger à leur petite personne. Réduire les interactions avec la police ne changera absolument rien à l’équation. Réduire le budget des corps policiers est peut être une proposition intéressante.

    Au lieu de penser à des solutions abracadabrantes qui n’ont souvent aucun sens, si on relevait les critères d’admission pour faire parti de ce groupe paramilitaire? Si on commençait à exiger comme base au moins un baccalauréat, vous savez des études qui amènent les gens à penser et réfléchir? Si on haussait l’âge des recrues à au moins 25 ou même 30 ans? Si on se débarrassait des syndicats policiers? Si on interdisait le port d’arme des policiers lorsqu’ils interagissent dans des fonctions qui n’ont rien à voir avec des crimes violents? 90% des officiers au Royaume-Uni ne portent pas une arme lorsqu’ils sont en fonction. Si les armes seraient utilisées seulement dans des causes extrêmes et pour cela, il faudrait suivre un protocole stricte et sévère comme c’est le cas dans beaucoup de pays?

    C’est sûr, la police fait sa propre propagande. Les médias traditionnels ont cultivé cette image dans le psyché des gens. Regardons à Montréal, la police avait arrêté un innocent et lorsqu’ils se sont aperçus que l’accusation ne ferait pas long feu devant un tribunal, ils se sont mis à voir des ombres sur une vidéo. Maintenant, ils ont arrêté une personne qu’ils ont caché du public puisque celle-ci encore une fois, ne répond pas aux critères de cette supposée attaque. Les voleurs de voitures agissent en gang et ne confrontent pas la police.

    Ce sera toujours pour ses personnes en autorité extrême, les problèmes de corruption, d’incompétence et de racisme qu’il faudra régler.