Allons-nous vers un autre 1914?

«Le tort de la Chine est d’avoir une économie qui fait ombrage à celle des États-Unis et de constituer le pivot d’une mondialisation de substitution à la mondialisation américano-centrée», estime l'auteur.<br />
 
Photo: Johannes Eisele Agence France-Presse «Le tort de la Chine est d’avoir une économie qui fait ombrage à celle des États-Unis et de constituer le pivot d’une mondialisation de substitution à la mondialisation américano-centrée», estime l'auteur.
 

Pas un jour ne passe sans une campagne ou une pique contre la Russie, la Chine, ou les deux pour les journées fastes. Afin de contrer la monotonie et la lassitude, le menu quotidien change. Le plat du jour est annoncé sur tous les registres par le ban et l’arrière-ban des « faiseurs d’opinion ».

Rien n’est laissé à l’imagination : Russie et Chine indisposent les États-Unis et la constellation des pays (dont le Canada) et des intérêts liés à eux. Clair.

À les en croire, la Russie et la Chine seraient des menaces militaires. Pourtant, on ne peut ignorer qu’elles sont encerclées et sur la défensive. Les forces de combat et les missiles de l’OTAN sont à la frontière de la Russie. Les bases et la marine de guerre états-uniennes enserrent la Chine.

Aucune base russe ou chinoise n’est implantée au Mexique ou au Canada. La Russie a annexé la Crimée (après un vote à 96,8 % des Criméens) ? On occulte le renversement du président ukrainien élu, promu un mois plus tôt par les États-Unis, pour livrer l’Ukraine à des extrémistes russophobes, menacer la Russie par le sud et fermer sa base navale de Sébastopol.

Majorité non occidentale

La Russie et la Chine ne partagent pas « nos valeurs » ? Cette tarte à la crème du réquisitoire passe sur le fait que la majorité du monde n’est pas occidentale, n’est pas en devoir de l’être et ne goûte pas les donneurs de leçons. Le prosélytisme au nom de la religion ou de la « civilisation » est un instrument de colonisation usé jusqu’à la corde.

En réalité, il s’agit de motifs pour s’ingérer dans les affaires intérieures d’autrui. Imaginons les cris d’orfraie si la Russie et la Chine se mettaient à faire des tares des sociétés occidentales leur cheval de bataille.

Les relations internationales sont basées sur des réalités, le bruit connexe n’étant que spectacle, leurre et diversion pour occuper la galerie. Le différend avec la Russie tient à son refus de l’unipolarité états-unienne et à l’exemple qu’elle donne au monde. Elle pèche par sa défense du principe de la souveraineté nationale.

Le tort de la Chine est d’avoir une économie qui fait ombrage à celle des États-Unis et de constituer le pivot d’une mondialisation de substitution à la mondialisation américano-centrée. La Russie et la Chine sont vitupérées en vue d’empêcher d’autres pays de se rapprocher d’elles, selon leurs intérêts.

Elles sont coupables aussi d’avoir un armement qui rend hasardeuse toute tentative de les soumettre par la force. L’opposition à la Russie est géopolitique, celle à la Chine, géoéconomique. Le reste n’est que du vent.

Le précédent de 1914

Le monde a connu un scénario analogue. Impérialisme dominant du XIXe siècle, la Grande-Bretagne se voit concurrencée par l’Allemagne, nouvelle prétendante à la suprématie. Le conflit principal de la Première Guerre mondiale réside dans l’affrontement entre une puissance en déclin relatif et une autre en voie de la supplanter. Le transfert des hégémonies s’effectue suivant les capacités économiques et le verdict des armes.

C’est ainsi que la Grande-Bretagne s’est imposée depuis le XVII siècle, aux dépens des Pays-Bas et de la France. Une puissance dominante ou sa rivale peuvent recourir à la force, l’une pour perpétuer le statu quo en entravant l’essor de la concurrente, l’autre pour aplanir les obstacles dressés sur son chemin et modifier le statu quo.

Tout en ayant des ressemblances avec celle de 1914, la configuration actuelle s’en distingue. Bien que la Russie rende inatteignable l’hégémonie universelle pour les États-Unis, elle n’a pas les moyens de dominer le monde. La Chine a les attributs d’une puissance mondiale, mais elle n’a pas besoin de guerre pour réussir ; son économie est sur une trajectoire qui y mène naturellement. Elle a plutôt intérêt à éviter les hostilités. C’est dire que les instigateurs de tout conflit seraient états-uniens, la force représentant l’ultime moyen de stopper une dynamique historique qui leur est défavorable.

Vers la guerre ?

Si la situation est belligène, la guerre n’est pas imminente. À elles seules, les conditions géopolitiques et géoéconomiques conduiraient à la guerre à brève échéance. Paradoxalement, le facteur pacificateur est militaire. Contrairement à 1914, déclencher une guerre dans les conditions actuelles est peu envisageable.

Les doctrines de la dissuasion et de la « mutual assured destruction » sont remises en question, mais non dépassées. Tant que la Russie et la Chine auront les moyens de riposter, la guerre sera ajournée, car trop dangereuse pour l’instigateur. Si jamais une avancée technologique permettait aux États-Unis de neutraliser les « deuxièmes frappes », on entrerait dans une zone de grave péril.

On peut être sûr que la recherche procède à bride abattue chez les trois antagonistes, quoiqu’en sens opposé, et il faut espérer que l’équilibre ne sera pas rompu. Entre-temps continueront les guerres hybrides et par procuration, les blocus, les déstabilisations, la désinformation et le cassage de sucre sur le dos des contestataires de l’ordre états-unien.

15 commentaires
  • Serge Pelletier - Abonné 10 avril 2021 04 h 39

    Hihihi...

    Mais M. Saul vous pouvez toujours demander l'asile politique en Chine ou en Russie... Vous y serez très bien... Tout comme les hordes d'occidentaux (y compris des américains) qui ont rejoinds l'URSS après sa création pour y vivre l'utopie de leurs rêves.... Ouais, l'on connait la suite...

    Il est étonnant qu'un professeur d'histoire à l'Université de Montréal omette sciemment de mentionner que les USA ont implanté la méthode de contre pouvoir des gouvernements en Amérique Latine. Que cette méthode est garante de freins à la dictature d'un président, ou d'un P-M de style britannique. Les premiers gouvernements d'Amérique Latine qui suivirent les indépendances nationales du dictat espagnol étaient bien-heurux - y compris les peuples - de cela... Malheureusement, comme d'habitude, un fois au pouvoir, les différents "boss" de gouvernement se sont empressés de modifier les nouvelles constitutions... Pour devenir les seuls "boss à bord". Et ce n'était pas uniquement des GV de puchs militaires qui agissaient ainsi...

    Allez, M. Saul, lâcher un peu votre anti-amémicanisme primaire et écrivez un peu sur la réelle histoire des gouverments auto...

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 10 avril 2021 12 h 51

      Serge Pelletier écrit : "… les USA ont implanté la méthode de contre pouvoir des gouvernements en Amérique Latine"

      Êtes-vous sérieux ? Les États-Unis ont couvert l'Amérique latine de dictateurs d'extrême-droite durant les années 1960.

      Depuis, ils ont tenté de déstabiliser tous les gouvernements de gauche que les Latino-Américains élisaient démocratiquement. Bref, les États-Unis ne cessent de favoriser des changements de régime quand le peuple choisi des dirigeants qui ne conviennent pas à Washington.

      Contrairement à la Chine qui, depuis des millénaires (sauf durant Mao) fut très heureuse de commercer avec n'importe quel régime (empereur, sultant, dictateur ou roi éclairé) prêts à échanger volontairement leur or pour des biens chinois.

      Tous les peuples anglo-saxons sont des héritiers des Vikings: des pillards et des voleurs, toujours prêts, de nos jours, à imposer leurs "valeurs morales" à ceux qui ne les partagent pas.

    • Pierre Fortin - Abonné 10 avril 2021 13 h 17

      En 1989, le conseiller diplomatique de Gorbatchev, Georgi Arbatov, formulait cette boutade à l'intention des États-Unis : « Nous allons vous rendre le pire des services, nous allons vous priver d'ennemi ! » Qu'à cela ne tienne, une fois libérés de la contrainte de l'URSS et dès l'arrivée de Bill Clinton au pouvoir en 1992, les États-Unis n'ont pas tardé à dénicher quelques proies faciles à qui s'en prendre, qu'elles fussent des menaces réelles ou imaginaires : Yougoslavie, Serbie, Somalie, Irak, Afghanistan, Libye, Syrie ...

      Dans le droit international, il n'y a que deux cas de guerre légale : 1) en cas de légitime défense contre un agresseur et 2) lorsque l'intervention est entérinée par le Conseil de sécurité de l'ONU. Peut-être pourriez-vous nous dire Monsieur Pelletier, parmi les cas mentionnés ci-haut qui ne sont qu'un échantillon, lesquelle guerres des États-Unis ne sont pas des guerres illégales.

      Et puisque vous parlez des bienfaits des interventions états-uniennes dans les Amériques, peut-être pourriez-vous nous dire aussi de quels pays d'Amérique centrale proviennent les hordes de migrants qui se pressent à la frontière Mexique-USA, et pour quelles raisons ils en arrivent à devoir quitter leur cher pays.

    • Pierre Lamoureux - Abonné 10 avril 2021 13 h 40

      C’est plutôt votre ‘américanophilie’ qui est en cause ici. L’opinion de M. Saul ne statue aucunement sur la valeur morale des régimes en question. Elle parle de leur positionnement géopolitique d’une manière très objective. Les États-Unis ont un long historique d’usage de la force militaire et de la subversion pour protéger leurs intérêts économiques. Les autres aussi, mais pas de façon systématique.

      Bonne journée,

  • Michel Héroux - Abonné 10 avril 2021 09 h 12

    Intéressant

    Voilà (enfin !) une analyse géopolitique très intéressante, et libérée - si on peut dire - du magnétisme états-uniens. La conclusion paraît quelque peu bâclée et optimiste, mais elle n'en est pas moins assez juste. Merci au Devoir pour avoir publié ce texte.

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 10 avril 2021 09 h 33

    Clair et limpide

    Les trop rares apparitions du professeur Saul dans la pages du Devoir font que la publication de chacun de ses textes est un événement.

    À ce texte — avec lequel je suis complètement d'accord — j'ajouterais que la rhétorique belliqueuse des États-Unis est peut-être une tentative de diversion au sujet du bilan catastrophique de la lutte sanitaire dans les pays riches d'Occident, et notamment aux États-Unis où plus d'un demi-million de personnes sont mortes de la pandémie.

    On aura beau prétendre que les données chinoises, vietnamiennes ou cubaines ne sont pas fiables, il fait être aveugle pour ne pas voir que ces pays communistes ont beaucoup mieux protégé leur population que l'Occident, soucieux de ne pas trop perturber l'économie.

    De plus, la Chine et la Russie pratiquent la diplomatie des vaccins, alors que l'Occident n'a rien à offrir aux population inquiètes du Tiers-Monde sinon des menaces.

    D'où l'accent mis sur les politiques assimilatrices de la Chine envers les Ouïgours, alors que les camps de rééducation chinois sont à l'image de nos pensionnats autochtones et que la stérilisation des femmes autochtones canadiennes était monnaie courante dans les provinces anglophones du pays jusqu'à tout récemment.

    Tentative de diversion ?

    • Gilbert Troutet - Abonné 10 avril 2021 22 h 06

      Excellente mise au point, M. Martel. Je remercie moi aussi Le Devoir d'avoir publié cette analyse très éclairante de Samir Saul.

  • Cyril Dionne - Abonné 10 avril 2021 09 h 42

    « Tout n'est pas politique, mais la politique s'intéresse à tout » Machiavel

    Excellente analyse de M. Saul.

    Joe Biden a échoué lamentablement avec ses politiques intérieures, qu’on parle de la crise humanitaire au sud de sa frontière ou bien de la crise sanitaire où on compte plus de 175 000 décès depuis qu’il a été assermenté (80 jours) malgré les vaccins qui ont tous été développés sous l’administration de Donald Trump. En extrapolant et si la tendance se maintient, on pourrait parler de 800 000 victimes américaines en un an pour Biden, variants obligent. Maintenant, en utilisant son chéquier sans fond parce qu’on imprime de l’argent à volonté et on dévalue la valeur des biens et services, il veut dépenser sans compter dans l’infrastructure américaine.

    J’espère que personne n’est surpris qu’il se tourne maintenant vers la Russie et la Chine pour s’en prendre à eux et essayer de détourner l’attention sélective du public américain. La Russie est aujourd’hui une puissance de 2e ordre. Non seulement les Criméens ont voté à 96,8% pour être annexé à la Russie, sa population compte plus de 66% de Russes. Les Ukrainiens y sont présents à seulement 16%. La Crimée faisait aussi partie de la Russie très récemment.

    Pour la Chine, c’est une autre paire de manches et elle représente une menace économique. Ce n’est pas essayant de lui faire peur militairement qu’on réussira à dompter l’Empire du Milieu. C’est au niveau de la mondialisation et du libre-échange qu’on pourrait lui faire mal. Mais oubliez cela, Biden est un libre-échangiste de la première heure tout comme l’était Bill Clinton, l’ami de Jeffrey Epstein et du prince Andrew.

    Comme M. Saul le relate, personne ne pense à une guerre puisqu’elle risque de sonner la fin de l’humanité. Alors, les politiciens font ce qu’ils ont toujours fait, de la politique. Comme le disait si bien Patrick Dugois : « Les ennemis sont le sel de la politique ». Amen.

  • Gerardo Alvarez - Abonné 10 avril 2021 11 h 23

    Gerardo Alvarez Abonné

    Enfin une excellente analyse, dans notre journal, sur la rivalité EEUU/ Russie-Chine. Merci, M. Saul