L’éducation artistique à l’école contribue au mieux-être des jeunes

Lettre adressée au ministre de l’Éducation.

Nous unissons nos voix pour vous faire part de nos préoccupations face aux orientations adoptées par votre cabinet au sujet des apprentissages à prioriser en éducation au Québec. De manière plus précise, nous réagissons au document intitulé « Apprentissages à prioriser pour l’année scolaire 2020-2021 en contexte pandémique », acheminé à toutes les écoles de la province et dans lequel certaines matières issues du Régime pédagogique (langues, mathématiques, géographie, histoire et science) sont désignées comme étant celles dont les apprentissages sont primordiaux. Vivement en désaccord avec ce document, nous estimons important de rappeler en quoi l’éducation artistique est essentielle, a fortiori dans les conditions de distanciation, d’isolement et de détresse sociale actuelles.

En 1996, dans le cadre des États généraux sur l’éducation, plusieurs mémoires ont montré l’importance de l’éducation artistique à l’école. Dans les années suivantes, le Programme de formation de l’école québécoise (PFÉQ, 2000) voyait le jour, et le domaine des arts était enfin considéré comme un domaine d’apprentissage essentiel. Voilà un geste qui a marqué une avancée certaine en éducation : la reconnaissance de l’apport singulier et indispensable des arts en milieu scolaire.

Mais quelle est donc la spécificité de l’éducation artistique ? Que permet-elle de développer chez l’élève ? Mieux que toute autre discipline scolaire, les arts à l’école développent l’équilibre, « plus précisément l’équilibre émotivo-rationnel des élèves et des jeunes adultes. Car « l’activité créatrice est l’une des rares activités intellectuelles exigeant une si nécessaire interaction entre la pensée expérientielle (divergente) et la pensée conceptuelle (convergente) ». À la différence des matières scolaires plus « cognitives et linéaires », centrées sur l’intelligence rationnelle, les arts mobilisent plus directement la créativité, la pensée divergente et les modes de connaissances intuitifs, esthétiques et non-verbaux, favorisant chez l’élève une compréhension unique et subtile de l’expérience humaine dans toute sa complexité.

En tant que véhicule d’humanité mobilisant l’élève dans tout son être, les arts à l’école lui permettent d’apprendre à apprivoiser son monde intérieur, à sonder des parts de lui-même parfois déroutantes, voire irrationnelles. Autrement dit, les arts et l’éducation artistique favorisent chez les jeunes une saine construction identitaire. Or, comme l’indique l’ISQ, plusieurs jeunes éprouvent des difficultés d’ordre social, affectif ou comportemental, et le nombre d’élèves du secondaire présentant un trouble de santé mentale est à la hausse au Québec. D’autant plus fragilisés en ces temps si difficiles, les élèves trouvent dans leurs cours d’art une voie essentielle à leur mieux-être : ils apprennent à mieux se connaître, à persévérer à travers l’imaginaire, tout en façonnant leur propre vision du monde. […]

De nombreuses études montrent à quel point les élèves sont attachés à leurs cours d’art, et comment ceux-ci permettent d’entretenir un lien vital entre eux et l’école. Les arts à l’école sont infiniment plus qu’un lieu d’expression ou de défoulement : pour plusieurs élèves, ils favorisent le développement de leur sentiment d’appartenance à leur milieu et stimulent leur engagement sur l’ensemble de leur parcours vers la réussite éducative. Motivés, les jeunes deviennent aptes à apprendre sur tous les plans, et les arts jouent un rôle primordial dans le maintien de cette implication. De plus, chez les élèves en difficulté, les arts favorisent le cheminement vers l’autonomie et les aident à surmonter des défis personnels nuisant à leurs apprentissages. En passant par l’art dramatique, les arts plastiques, la danse et la musique, l’élève apprend à s’ouvrir à l’autre, cherche de nouvelles façons de se questionner et de créer des liens avec ses proches, sa communauté et son environnement.

Ne serait-ce pas le moment idéal de rappeler l’importance des arts à l’école ainsi que les visées du programme de formation ? […] En plus de favoriser une saine construction identitaire sur les plans personnel et social, les arts à l’école contribuent au développement de compétences transversales de haut niveau, renvoyant ainsi à leur formidable pouvoir intégrateur.

Malheureusement, à la lecture du document « Apprentissages à prioriser pour l’année scolaire 2020-2021 en contexte pandémique », on constate que les nombreuses forces des arts à l’école sont ignorées. Cela est étonnant de la part d’un ministère de l’Éducation dirigé par un enseignant de profession, qui devrait comprendre l’importance des disciplines artistiques à l’école. En plus de conforter les idées reçues face à l’éducation artistique, le document pose un réel problème de transparence et de clarté, autorisant un foisonnement d’interprétations de la part des directions d’école et du corps enseignant. Autrement dit, le document ministériel envoie par défaut un message endossant une vision dépassée de l’éducation, une vision où les matières scolaires sont hiérarchisées, et attribuant au domaine des arts un rôle secondaire, un rôle pourtant jugé essentiel dans le programme de formation des élèves. Ce « message par défaut » ouvre grande la porte aux expériences déplorables et favorise l’incertitude, la crainte et la division dans les différents milieux.

Monsieur le ministre, vous serez d’avis que le temps où les disciplines artistiques étaient perçues comme accessoires appartient à une autre époque. L’éducation artistique à l’école, qu’elle se fasse en présentiel ou à distance, contribue au mieux-être des jeunes du Québec et au mieux vivre ensemble, c’est pourquoi il est plus que jamais capital qu’elle soit soutenue avec conviction. En conséquence, il nous apparaît urgent qu’une progression adaptée aux conditions d’enseignement qu’impose la pandémie actuelle soit proposée aux responsables d’établissement et aux enseignants pour les disciplines artistiques comme pour les autres.

Nous avons tous des liens étroits avec le milieu scolaire et le domaine de l’enseignement des arts. Et même si la présente situation génère avec raison une grande inquiétude, nous demeurons optimistes : le choix de s’engager dans la noble mission de former les esprits de demain n’implique-t-il pas de dire non au défaitisme et à la fatalité ? Raison pour laquelle nous comptons sur vous, monsieur le ministre, pour adopter une position à la fois courageuse et visionnaire en posant le plus tôt possible des gestes concrets en faveur de l’éducation artistique en milieu scolaire québécois.

 
 

* Cette lettre est également signée par :

 

Joanne Lalonde, doyenne par intérim de la Faculté des arts de l’UQAM

 

Vincent Bouchard-Valentine, vice-doyen aux études à la Faculté des arts de l’UQAM

 

Joëlle Tremblay, professeure et directrice du baccalauréat en enseignement des arts de l’Université Laval

 

Juan Carlos Castro, professeur et directeur du Département d’éducation artistique à l’Université Concordia

 

Laurence Sylvestre, professeure et directrice de l’École des arts visuels et médiatiques de l’UQAM

 

Vivek Venkatesh, professeur à Concordia et cotitulaire de la Chaire UNESCO en prévention de la radicalisation et de l’extrémisme violents

 

Carole Marceau, professeure et directrice de la maîtrise en enseignement des arts de l’UQAM

 

Moniques Richard, professeure titulaire et directrice adjointe des programmes de 1er cycle en arts visuels et médiatiques à l’UQAM

 

Pierre Gosselin et Suzanne Lemerise, professeurs associés à l’École des arts visuels et médiatiques de l’UQAM

 

Marc Laforest, président de l’Association québécoise des enseignant.e.s spécialisé.e.s en arts plastiques (AQESAP)

 

Autres signataires (par ordre alphabétique) :

 

Anne-Marie Aubé, Jessie-Mélissa Bossé, Marie-Pierre Labrie et Michel Lemieux, chargés de cours en pédagogie artistique à l’Université Laval

 

Francine Auger, conseillère pédagogique et consultante en réformes curriculaires, UNICEF

 

Georges Baier, Claude Majeau et Danielle Perras, chargés de cours en pédagogie artistique à l’UQAM

 

Hélène Boucher et Isabelle Héroux, professeures au Département de musique de l’UQAM, profil enseignement

 

Geneviève Chevalier, Julie Faubert, Marie-Christiane Mathieu, professeures à la Faculté d’aménagement, d’architecture, d’art et de design de l’Université Laval

 

Ney Wendell Cunha Oliveira, Maud Gendron-Langevin et Chantale Lepage, professeurs à l’École supérieure de théâtre de l’UQAM, profil enseignement

 

Adriana de Oliveira, Maryse Gagné, Martin Lalonde et Mona Trudel, professeurs à l’École des arts visuels et médiatiques de l’UQAM, profil enseignement

 

Hélène Duval et Caroline Raymond, professeures au Département de danse de l’UQAM, profil enseignement

 

Lise Gascon, Anne Nadeau et Virginie Rouxel, chargées de cours en enseignement de l’art dramatique à l’École supérieure de théâtre de l’UQAM

 

Stéphanie Guindon et Elisabeth Hould, chargées de cours en pédagogie de la danse à l’UQAM (Mme Hould est aussi enseignante en danse au secondaire à la CSSDM)

 

Denise Lapointe, chargée de cours au Département de musique de l’UQAM et conseillère pédagogique en musique au CSS des Trois-Lacs

 

Maïa Morel, professeure en pédagogie artistique à l’Université de Sherbrooke

 

France Simard, professeure associée en pédagogie musicale au Département de musique de l’UQAM

 

Nicole Turcotte, professeure associée au Département de danse de l’UQAM, profil enseignement

2 commentaires
  • Solange Bellemare - Abonnée 8 mars 2021 06 h 51

    En faire une pétition

    Bonjour, il me semble que le contenu de cette lettre devrait être intégré par les politiciens depuis belle lurette. Et d'autant plus par un ministre issu de l'enseignement. Je ne comprends pas qu'on ne comprenne pas et que l'on discute encore de la pertinence (de la nécessité) d'intégrer cette matière. Spontanément, j'en ferais une pétition à envoyer jour après jour aux ministres et hauts fonctionnaires concernés dans les décision touchant l'enseignement des arts. Je trouve inconcevable que cette discipline soit encore de nos jours considérée comme accessoire, le " bricolage" à ajouter au cursus quand il reste un peu de "temps à perdre".

  • Jacques de Guise - Abonné 8 mars 2021 11 h 56

    Enfin une personne humaine avec un corps.

    Quel texte édifiant, tout y est, et pourtant, est-ce possible, l’éducation artistique continue d’être considérée comme un léger verni culturel que l’on peut apposer si vraiment on ne peut pas utiliser le temps disponible à des choses plus sérieuses (et ce malgré le beau discours tenu dans le Programme). Évidemment, comme on enseignait déjà la littérature comme on enseigne la plomberie, on peut comprendre le sort réservé à l’éducation artistique.

    C’est comme si on n’était pas encore sorti du Siècle des Lumières, lesquelles lumières éteintes sont apportées par l’unique déshumanisante raison instrumentale en jugulant les affres du romantisme qui tente depuis ce temps de redonner sa place aux émotions.

    Il est évident, MALHEUREUSEMENT, que la conception dominante de l’éducation repose encore sur des fondements où dominent les processus intellectuels en continuant de nier que la conscience de la personne émerge de cette dynamique interfonctionnelle entre ces deux groupes de processus.

    Merci encore pour ce texte fondamental qui étaye parfaitement ce que pourrait être une SAINE CONSTRUCTION IDENTITAIRE.