Démocratiser et démarchandiser pour prendre soin

Photo: Revue «Nouveaux Cahiers du socialisme», photomontage «Le Devoir»

Pendant la crise sanitaire, nous avons tous vu — parce que notre champ de vision était incroyablement dégagé, tout se passait comme dans un film — toutes ces personnes que la circulation automobile, les passants, les animations incessantes des rues ne nous permettaient pas de voir en temps ordinaire : les soignantes qui rejoignaient leur travail, les livreurs, les gardiens de sécurité, les caissières et les rangeurs de rayons, les agents d’entretien, etc. Et nous avons compris l’importance de leur activité. D’autres personnes exerçant des métiers essentiels à la continuité de la vie ne sont pas devenues aussi visibles, comme les agriculteurs, les travailleurs dans les entrepôts, etc. Mais ce qui importait à l’époque, c’est que le fait de sortir, d’être proche des autres, d’être en contact — sans masque, sans moyens de protection — faisait courir un risque et que cela a constitué un premier élément distinctif entre les différents métiers.

Des analyses montrent en effet que les femmes, les personnes racisées et les classes populaires étaient beaucoup plus exposées que d’autres parce qu’elles exerçaient des métiers dits essentiels ou de première ligne ou n’occupaient pas d’emploi stable ou permanent, et étaient plus vulnérables que d’autres en raison de leurs conditions de vie.

Avec la deuxième vague, la polarisation est devenue plus évidente. On différencie clairement une population qui peut continuer à télétravailler — souvent des cadres et des professionnels intermédiaires — de celle qui assume désormais en permanence le contact.

Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons un texte paru dans la revue Nouveaux Cahiers du socialisme, hiver 2021, no 25.

« Tâcheronisation » et microentrepreneurs

Cependant, l’extension du télétravail n’est pas sans risque. L’isolement menace, car il y a moins de contacts avec les collègues, moins de possibilités de partager des doutes, d’aider ou de se faire aider. Il y a un vrai risque de surcharge de travail. La configuration familiale et le logement ont aussi un impact. Pendant le confinement, certains télétravailleurs avaient de jeunes enfants à la maison, ce qui a signifié une double charge pour les femmes ; certains parlent d’une véritable régression, car, à nouveau, ce sont les femmes qui ont assuré ce surcroît de travail domestique et familial. Par ailleurs, l’enquête COCONEL, portée notamment par l’Institut national d’études démographiques, rapporte un résultat édifiant : 29 % des femmes cadres disposaient d’une pièce réservée pour télétravailler, contre 47 % des hommes cadres télétravailleurs…

Mais le pire risque est ailleurs : c’est le risque de la « plateformisation » du travail (le développement du « capitalisme de plateforme ») et, de proche en proche, de la fin de l’entreprise et du salariat. On peut penser que les entreprises pourraient vendre une partie de leurs bureaux ; les salariés ne pourraient plus jamais se voir tous ensemble ; le télétravail entraînerait une standardisation des tâches qui pourraient bien un jour être réalisées sous le régime de la prestation de service. Quant aux livreurs et aux chauffeurs des plateformes, également mis à rude épreuve pendant la crise, une grande partie exerce déjà leur travail comme microentrepreneurs et non plus comme salariés.

Reconversion écologique

Deux voies m’apparaissent centrales si l’on veut sortir de cette crise : il nous faut engager nos sociétés dans ce que j’appelle la reconversion écologique, pour éviter les pires manifestations de la crise écologique dont la crise sanitaire nous a donné un avant-goût, et rebâtir de fond en comble notre économie, selon deux principes : démocratiser et démarchandiser, comme nous le suggérons dans notre Manifeste Travail (Isabelle Ferreras, Julie Battilana et Dominique Méda, Seuil, 2020).

La reconversion écologique recouvre deux significations :

1. la nécessaire conversion de nos mentalités, de nos représentations, de nos pratiques.

À la suite d’Aldo Leopold, je propose d’abandonner ce paradigme de conquête et d’exploitation pour lui substituer un paradigme du prendre soin. Il est notamment nécessaire d’adopter d’autres indicateurs de richesse que le PIB, qui nous donne une image extrêmement réduite de la réalité et ne tient aucun compte des dommages opérés sur nos patrimoines essentiels, sur la nature et la cohésion sociale ;

2. une reconversion de notre économie.

La crise sanitaire a montré de façon éclatante l’importance des travailleuses et des travailleurs dans le processus de production et a rendu plus évidente encore l’anomalie que constitue la dissymétrie de pouvoir entre apporteurs en capital et investisseurs en travail.

Il est anormal que le gouvernement de l’entreprise soit exercé par une seule des deux parties constituantes de l’entreprise. Les salariés et même plus, l’ensemble des travailleurs appartenant au processus de production organisé par l’entreprise, doivent participer à son gouvernement, avoir voix au chapitre, décider autant que les investisseurs en capital, avoir le même poids qu’eux. C’est la raison pour laquelle nous proposons une codétermination totale, qui passe par une égalité de pouvoir détenu par la chambre du capital et la chambre du travail, un droit de veto exercé par l’une et l’autre.

Des commentaires ou des suggestions pour Des Idées en revues ? Écrivez à rdutrisac@ledevoir.com.

3 commentaires
  • Raynald Blais - Abonné 2 mars 2021 09 h 10

    Vétusté d'une proposition

    Bien que l’article de Mme Méda semble actuel par sa proposition de reconversion écologique et ses références à la surexploitation des travailleurs essentiels en temps de crise sanitaire, sa principale proposition de démocratiser et de démarchandiser l’économie est vétuste.

    Si elle a pu être possible, la proposition d’une voix égale aux propriétaires-actionnaires et aux travailleurs dans la conduite de l’entreprise n’a plus la pertinence qu’elle avait avant le néolibéralisme et la mondialisation de l’économie. L’entreprise n’est plus un lieu de décision. La concentration atteinte par le capital a amené une concentration des pouvoirs telle que plusieurs pays s’en plaignent. L’entreprise n’est plus dans la course. Les actionnaires et propriétaires d’entreprises ont cédé, cèdent et cèderont une grande partie de leur pouvoir aux fins d’une meilleure planification économique et d’un meilleur taux de profit.

    Si, aux siècles passés, la proposition de Mme Méda et consoeurs pouvait être discutable, aujourd’hui, à moins de vouloir remonter dans le temps, elle est inappropriée.

  • Sylvain Deschênes - Abonné 2 mars 2021 10 h 06

    Prendre soin

    Enfin une sociologue qui utilise l'expression qui fait sens en français: "prendre soin", plutôt que l'insupportable "care" qu'on utilise sans arrêt dans ce milieu.

    • Marc Therrien - Abonné 2 mars 2021 18 h 47

      « Prendre soin » est la traduction de « to take care of ». Prends soin! comme disent les Franco-Ontariens en vous saluant et vous invitant à faire attention à vous. « To care » se traduirait plutôt par s’intéresser à, se soucier de. Le « caring », c’est la qualité de l’attention et de l’intérêt porté à autrui dont on se soucie de son bien-être.

      Marc Therrien