L’indignation de l’agriculteur

«J’aimerais que vous vous indigniez de ces fermes qu’on a perdues, de ces agriculteurs qui se suicident, de cet endettement qui n’a pas de sens parce qu’on évolue dans un environnement d’affaires qui n’en fait plus non plus», écrit l'auteur.<br />
 
Photo: Ryan Remiorz La Presse canadienne «J’aimerais que vous vous indigniez de ces fermes qu’on a perdues, de ces agriculteurs qui se suicident, de cet endettement qui n’a pas de sens parce qu’on évolue dans un environnement d’affaires qui n’en fait plus non plus», écrit l'auteur.
 

Je vous entends du fond de mon rang. Ça fait tellement de bruit que ça se rend jusqu’à la Côte-Saint-Paul de Saint-Stanislas. C’est pour dire comme vous criez fort.

Vous vous énervez souvent ces derniers temps. La dernière fois que j’ai entendu vos cris, c’était pour les pesticides. Cette fois-ci, c’est parce que quelques-uns d’entre nous utilisent de la « palmite », un résidu qui reste après la production d’huile de palme. Mes vaches n’en mangent pas. Je ne suis pas de ces quelques-uns. Mais je me sens concerné. Parce que vos cris nous arrosent tous, nous, les agriculteurs.

Vous êtes indignés que des producteurs osent faire cela. Ici, au Québec. Voyons voir si ça se fait d’encourager une industrie aussi horrible qui détruit la forêt tropicale, les poumons de notre planète.

Laissez-moi prendre un grand respir avant de continuer. Parce que vous n’êtes pas seuls à être en colère. Moi aussi je le suis, de plus en plus. Alors je tourne ma langue sept fois dans ma bouche avant de parler. Je vous invite à pratiquer l’exercice ; ça détend.

Je sens le besoin maintenant que c’est fait de vous expliquer ce que c’est, la « palmite ». Je vous fais ça court ; la « palmite », c’est ce qui reste une fois qu’on a extirpé l’huile de palme de la plante. On sort le jus, et c’est ce qui reste.

Ces dernières décennies, vous avez tellement mangé d’huile de palme que les compagnies ont eu beaucoup de résidus. Tellement en fait qu’il a bien fallu trouver quelque chose à faire de cela. Comme c’est une plante, on a eu l’idée de la donner à des animaux. Pas bête, non ? Les agronomes, Santé Canada et plein de gens bien savants ont étudié l’effet de la « palmite » sur les animaux. Ils ont vu que c’était bénéfique. Et voilà pour la petite histoire de ce résidu dans l’alimentation des vaches de quelques-uns d’entre nous. Et pour finir l’histoire : non, il n’y a pas d’huile de palme dans le lait produit par leurs vaches. C’est pas comme ça que ça marche. Les vaches reçoivent l’énergie de la plante. Ça s’arrête là.

Maintenant, parlons un peu de votre indignation.

Vous vous indignez du monde que vous avez créé, pièce par pièce, achat après achat. À chacun de vos achats de bouteille de Nutella, de vos petits gâteaux Vachon, de Kinder et Ferrero Rocher, de Skittles, de biscuits Oreo.

Mais encore une fois, c’est vers moi que vous tournez votre indignation. Comme vous l’avez fait lorsque vous avez découvert que nous utilisions des pesticides, alors qu’encore là, c’est votre création, à vous qui en voulez toujours plus pour moins cher. Je vous le dis le plus simplement du monde… J’aimerais que votre indignation soit tournée au bon endroit : dans vos paniers d’épicerie. Que vous délaissiez les vêtements du Bangladesh, vos appareils électroniques issus d’une exploitation éhontée des humains et de la terre, vos aliments produits dans des pays sans trop de réglementation de bien-être animal, d’environnement et de normes du travail. Là, on pourrait se parler d’égal à égal.

Déclin

Ce qui m’amène maintenant à vous parler de mon indignation, parce qu’elle vient de là, mon indignation, du fait qu’on n’est pas d’égal à égal. Car moi, ce qui me donne envie de crier présentement, de m’indigner assez fort pour que ça résonne dans vos villes, c’est l’environnement dans lequel les agriculteurs évoluent. Y’en a beaucoup qui jettent l’éponge. On était 14 500 producteurs laitiers en 1996 quand j’ai repris la ferme familiale. On est maintenant 4700. On a toujours plus de normes à respecter, et avec ça, des obligations à tenir, des dépenses à faire pour se conformer, pas le choix. Toujours plus de pression pour investir, pour être toujours plus efficaces, parce que sinon il n’y a pas d’avenir pour la ferme, et on s’endette toujours plus, pour des revenus qui eux ne bougent pas à la même vitesse. J’ai vu beaucoup de mes amis faire encan. Je ne les blâme pas. Ils étouffaient et ils ont pris leurs décisions. Mais je veux que vous sachiez que vous n’aidez personne avec vos cris. Vous ne faites qu’en rajouter une couche sur des gens qui portent déjà des fardeaux vraiment lourds.

J’aimerais ça que vous vous indigniez avec moi, pour une fois, plutôt que contre moi. J’aimerais que vous vous indigniez de ces fermes qu’on a perdues, de ces agriculteurs qui se suicident, de cet endettement qui n’a pas de sens parce qu’on évolue dans un environnement d’affaires qui n’en fait plus non plus. Me semble que ça ferait du bien d’être, encore une fois, pour la première fois depuis vraiment longtemps, quelque chose comme une société unie, quelque chose comme un peuple qui se tient. Peut-être aussi que quelque chose comme un projet de société pourrait émerger de ça. La terre étouffe, et nous aussi. Quand est-ce qu’on parle des vraies affaires ? J’ai hâte.

43 commentaires
  • Germain Dallaire - Abonné 27 février 2021 07 h 07

    Et les accords de libre-échange?

    Vous avez bien raison d'être de très mauvais humeur M. Jacob. Vous remontez à 1996 mais si on recule plus loin, on y constate des chiffres encore plus impressionnants. Et que dire de la détresse psychologique? De ce métier en manque de relève parce que boudée par le jeunes. Je suis cependant étonné que vous n'ayez pas souligné à gros traits les effets des accords de libre-échange. Sauf erreur, le quatre derniers accords de libre-échange vous ont privé de 8% de votre production. Quand on considère que les concessions en agriculture sont, et de loin, les principales monnaie d'échange du gouvernement canadien, il y a certainement là une bonne raison pour mettre l'épaule à la roue dans le combat pour l'indépendance du Québec. C'est là un sujet qui nous concerne tou(te)s et qui peut nous unir. Je me souviens il y a environ trois ans lorsque le nouvel Alena était en discussion. J'ai assisté à une réunion où un producteur laitier sensibilisait les gens aux dangers de ces accords. Par la suite, j'ai attendu en vain l'occasion même de manifester avec les agriculteurs.
    Vous soulignez avec raison les contradictions des consommateurs. C'est quand même assez évident à comprendre. Les gens se sentent impuissants devant des multinationales opérant l'autre côté de la terre. Il est illusoire de croire que les gens vont changer leurs habitudes plus qu'à la marge. Encore là, la solution est collective et se trouve dans l'inscription de normes dans les traités d'échanges commerciaux. Sur ces questions, nous pouvons tous nous unir et les agriculteurs peuvent certainement jouer un grand rôle de leadership.

    • Pierre Labelle - Abonné 27 février 2021 10 h 02

      "Les gens se sentent impuissants devant des multinationales", alors pourquoi ces mêmes gens font leurs achats chez elles? Le principal problème d'une trop grande proportion de Québécois est son manque de courage. La preuve en a été faite en 1980 et ensuite en 1995. Et comme si ce n'était pas suffisant, le manque de cohérence s'ajoute à cette absence de courage. Pôvre de petit moi, porteur d'eau.

    • Germain Dallaire - Abonné 27 février 2021 17 h 45

      Cher M. Labelle, vous êtes bien gentil de me répondre. L'essentiel de mon message était de dire qu'il fallait viser les bonnes cibles. S'attaquer aux individus n'avance à rien sauf à devenir moraliste. Les consommateurs font leur choix pour de multiples raisons mais la première c'est évidemment le prix. Il se trouvera toujours des gens pour payer plus cher pour des raisons éthiques mais ça reste limité. C'est la marge dont je parle. Par contre, il y a un terrain sur lequel les décisions se prennent et c'est le terrain politique. Là on peut intervenir et ça donne des résultats.
      Vous parlez de 1980 et 1995 mais il faut dire qu'en 1995, nous aurions gagné le référendum si on ne nous l'avait pas volé. Les mêmes forces continuent à travailler. Le fédéral continue à gruger sur les pouvoirs du Québec et cherche la marginalisation de notre peuple. On n'a qu'à voir ce qui se passe avec la pandémie. L'hécatombe du printemps est en bonne partie dû au pelletage de déficit du fédéral suite au référendum. Les fédéraux ne se cachaient même pas de le faire pour affaiblir le mouvement indépendantiste. Aujourd'hui, ti-PET se permet de faire la leçon et veut s'ingérer dans la santé. C'est le pyromane qui demande une prime. Par chez nous, on appelle ça avoir du front tout le tour de la tête.
      Du côté de la population québécoise, malgré la timidité (euphémisme) des souverainistes, l'indépendance est toujours appuyé par 35 à 40% de la population. Ce n'est plus un noyau dur, c'est un roc. Le problème est au niveau du leadership politique et se règlera. Le niveau de conscience est trop élevé. Baisser les bras et blâmer Pierre, Jean, Jacques ne mène à rien. Le destin d'un peuple dépasse de loin nos petits individus. Merci

  • Sylvie Brousseau - Abonnée 27 février 2021 07 h 23

    Je suis indignée avec vous

    Je vous remercie de cette lettre, qui me touche, je vous souhaite bon courage et réfléchirai à vos propos.
    Cordialement, une buveuse de lait.

  • Cécile Baird - Abonnée 27 février 2021 08 h 22

    Merci

    Merci pour ce texte mais aussi pour votre travail essentiel, quotidien. Très sincèrement.

    • Gilbert Turp - Abonné 28 février 2021 08 h 53

      Merci en effet. Le texte de monsieur Jacob est magnifique. Absolument magnifique.
      Il informe, éclaire, fait le tour de la question et donne l'heure juste avec intelligence et cœur. Ses accents de vérité ne trompent pas.
      Cela est rare et précieux.

      Chacun se doit de faire tout ce qu'il peut pour soutenir l'agriculture et les agriculteurs, le territoire et le soin qu'on met à nourir le monde.

  • Régine Robichaud - Abonnée 27 février 2021 08 h 31

    J'aimerais dire à M Jacob que son article est percutant et surtout, qu'il est écrit magnifiquement.

    Je ne sais ou et comment vous avez appris à écrire comme ca et je sais que je ne touche pas là le fond de votre propos, mais je voulais saluer votre talent à écrire de cette manière. Me semble que votre texte pourrait être lu à haute voix comme un poème à la nation.

    Bravo M Jacob..

    • Claude Benoît - Abonné 27 février 2021 09 h 41

      Mme Robichaud!

      C'est vrai que c'est un beau texte, mais c'est condescendant de votre part de poser la question sur l'origine du talent de M. Jacob. Dans notre milieu, comme partout il y a des gens qui saisissent bien la situation et surtout qui ont le talent d'exprimer leur opinion.

      Chapeau à M. Jacob quia bien répondu à la question que tout le monde nous pose ces jours-ci.

      Claude Benoît

    • Jacques Bordeleau - Abonné 27 février 2021 10 h 25

      Ce texte est écrit avec émotion C'est un cri du coeur, un appel et un rappel bien sentis. "La terre étouffe et nous aussi." Peut-on mieux dire? Et n'est-ce pas vrai pour la majorité d'entre nous, étouffés que nous sommes par la complexité du monde qu'on nous a fait, par la compétition et la consommation absurdes, par l'inquiétude sourde de quoi demain sera fait, sinon pour nous, pour nos enfants et petits-enfants.
      Voilà ce qui fait la beauté de ce texte.

      Jacques Bordeleau

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 27 février 2021 11 h 41

      En effet...Quel belle écriture...et quelle pertinence dans le propos .Merci M. Jacob
      Tout, dans votre texte, nous incite à faire de votre paragraphe final...un mode de vie à cultivrer.

      Nos grands-parents et arrières-grands-grands parents étaient de cette trempe.
      C'est un cours d'histoire qui défile dans ma tête... Une remontée dans le Temps.
      Pour savoir où nous voulons aller...faut savoir d'où on vient.

      Nous sommes en début de siècle...Un projet de société...Oui. !
      «Quand est-ce qu'on parle des vraies affaires».?..Voilà la question est posée.

    • Régine Robichaud - Abonnée 27 février 2021 12 h 06

      Vous avez raison Monsieur Benoit. Ce n'était pas mon intention, mais je m'exuse si mon commenaire a pu offenser, sincèrement.

  • Rose Marquis - Abonnée 27 février 2021 08 h 33

    Cri du coeur

    Voilà un texte que tous les québécois devraient lire afin d'aigr de meilleure façon...

    • Hélène Valois - Abonnée 27 février 2021 12 h 14

      Oui un cri du coeur nécessaire. Je suis moi-même indignée avec et pour nos agriculteurs toujours essentiels et encore davantage en cette ère où l'on pense augmenter notre autonomie alimentaire. Le coeur me brise lorsque j'entends parler des conditions difficiles de ceux et celles qui s'esquintent quotidiennement à garnir nos tables.