Yves Martin, le plus humain des hauts fonctionnaires

«Je n’ai jamais fait partie des premiers cercles de ses proches, mais à en juger par ce qu’il a été et par ce qu’il a fait, à distance, pour moi et pour les équipes que j’ai dirigées, je ne peux que voir en lui un modèle pour les serviteurs de l’État et de la société», écrit l'auteur.
Photo: Archives Université de Sherbrooke «Je n’ai jamais fait partie des premiers cercles de ses proches, mais à en juger par ce qu’il a été et par ce qu’il a fait, à distance, pour moi et pour les équipes que j’ai dirigées, je ne peux que voir en lui un modèle pour les serviteurs de l’État et de la société», écrit l'auteur.

Yves Martin est décédé le mardi 23 février 2021 à l’âge de 91 ans. Il a été l’un des fondateurs du ministère québécois de l’Éducation et son second sous-ministre. Puisse ce ministère se souvenir un jour de lui ! Pour le moment, une recherche « Yves Martin » sur son site ne donne pas de résultat et on n’y trouve aucune trace d’une section histoire. Peuple sans histoire ? En 2018, l’Université du Québec, à l’occasion de son cinquantième anniversaire, a heureusement reconnu en Yves Martin son fondateur et lui a octroyé un doctorat honoris causa qu’il n’avait sûrement pas sollicité.

Les hauts fonctionnaires influents, surtout lorsqu’ils sont discrets, effacés et en apparence froids, comme le fut Yves Martin, n’échappent pas tous au qualificatif réducteur de technocrate. Je n’ai jamais fait partie des premiers cercles de ses proches, mais à en juger par ce qu’il a été et par ce qu’il a fait, à distance, pour moi et pour les équipes que j’ai dirigées, je ne peux que voir en lui un modèle pour les serviteurs de l’État et de la société, une source d’inspiration pour ceux que le destin du Québec préoccupe et, avant tout, un être exceptionnellement doué pour la loyauté, la fidélité et la cohérence en l’amitié.

En 1970, avec un groupe de jeunes professeurs du Cégep Ahuntsic, je fonde la revue Critère, qui eut bientôt le vent dans les voiles. À partir de 1974, tout devient possible, colloques internationaux, influence sur le cours des choses au Québec… Nous avions besoin d’un capitaine. Yves Martin, alors recteur de l’Université de Sherbrooke, acceptera de devenir, bénévolement cela allait de soi, président du conseil d’administration de la revue. Nous irons ensuite de succès en succès, sur des sujets aussi divers que la santé, la ville, le pouvoir local et régional, l’éducation… Nous avions des affinités Yves Martin et moi, sur la question nationale en particulier, mais le soutien qu’il m’a accordé par la suite, dans toutes mes aventures, relevait de sa part d’une générosité d’un autre ordre et du besoin d’achever ce qu’il entreprenait. Dans certains moments difficiles, j’ai eu le sentiment que ce père de nombreux enfants en avait adopté plusieurs autres, dont moi. Quand, en 2008, nous avons lancé la Lettre de l’Agora et créé la Société des amis de l’Encyclopédie de l’Agora, avec l’espoir d’assurer ainsi la pérennité de nos sites, qui fut le premier et le plus fidèle donateur ? Yves Martin.

« J’aimerais, confiait récemment Guy Rocher à Isabelle Porter du Devoir, que quelqu’un lui consacre une thèse en sciences de l’éducation. Pendant toute sa vie, il s’est consacré au développement du système d’éducation, et je pense qu’il aurait été prêt à recommencer des réformes en ce moment. » Dans quel esprit ? En 1976, Yves Martin concluait en ces termes une conférence devant les directeurs d’école : « La promotion de la qualité, de l’excellence même, me paraît parfaitement compatible avec le sens de l’innovation, aussi bien qu’avec l’esprit d’une démocratisation bien comprise dans toutes ses dimensions. » À mon avis, cette promotion de la qualité et de l’excellence, il la désirait plus que jamais à la fin de sa vie.

En 1976, nous avons, avec son appui enthousiaste, lancé le concours Critère, ouvert à tous les étudiants des cégeps et consistant à rédiger un travail de fin d’études sur des sujets traités dans la revue. La récompense, pour les vingt premiers, consistait en un voyage en France organisé de concert avec l’Office franco-québécois pour la jeunesse dans des conditions idéales : excellents guides, rencontres avec des écrivains, des autorités politiques, repas gastronomiques, visites de musées, etc. Trois semaines de camaraderie entre jeunes qui, pour la plupart, n’auraient jamais eu les moyens de s’offrir un tel rêve, entre deux châteaux de la Loire ou dans une péniche sur un canal enchanteur.

Quarante ans plus tard, je reçois encore des témoignages de reconnaissance. Je crois me souvenir que Guy Taillefer du Devoir a fait partie de l’un des premiers groupes. Notre argument de vente était imparable : un voyage pour un groupe de jeunes intellectuels, par rapport à des centaines de voyages pour des équipes sportives, est-ce vraiment exagéré ? Yves Martin aurait aimé que de telles initiatives se multiplient.

Le concours Critère existe toujours sous le nom de Concours littéraire Critère. Survivra-t-il à la pandémie ? Lu sur le site d’un cégep participant : « Le comité organisateur de Critère a pris la difficile décision d’annuler ce qui devait être la 45e édition sans interruption du concours. » Le fabuleux voyage n’avait hélas ! duré que quelques années. Les gagnants de 2019-2020 se sont partagé la maigre somme de 5000 $, le coût d’un voyage d’une équipe sportive entre deux régions éloignées du Québec. Je propose que sous le nom de Concours Yves Martin, on relance cette opération excellence, sous diverses formes et avec des récompenses qui font rêver. Nos écoles ont besoin d’un tel réenchantement consistant à élargir la base, tout en haussant les sommets, ce qu’Yves Martin appelait « une démocratisation bien comprise dans toutes ses dimensions. »

2 commentaires
  • Hélène Lecours - Abonnée 27 février 2021 08 h 18

    Recherche

    J'ai été fort intéressée par cet article. Je suis née en 1945 et je n'ai évidemment gardé aucun souvenir de ce sous-ministre au tout nouveau ministère de l'Éducation. Pour ma part, je n'avais bénéficié que de l'ancien "régime", le système scolaire des Soeurs, des Frères, des clercs de tous acabits à qui nous devons à tout le moins notre instruction et beaucoup notre santé. (Pour ce qui est de la spiritualité, il y avait des pas à franchir ). Quant à l'éducation, c'est là que tout à changé. Je serais la première intéressée à connaitre le rôle d'Yves Martin dans tout ça, et à savoir ce qui s'est passé dans les têtes de tous ces réformateurs de la situation scolaire au Québec, à partir de là. Et comment en évaluer les conséquences ? Ce serait bénéfique aussi pour le Ministère sans nul doute. À encourager.

  • Jean-Pierre Cloutier - Abonné 28 février 2021 19 h 02

    Le chemin menant au 'réenchantement'

    Bien d'accord avec cette idée de Concours Yves Martin. Bien d'accord avec vous également quand vous écrivez que ''nos écoles ont besoin d’un tel réenchantement consistant à élargir la base, tout en haussant les sommets ce qu’Yves Martin appelait « une démocratisation bien comprise dans toutes ses dimensions.»''. Mais je remplacerais 'besoin de réenchantement' par 'besoin de rigueur et d'exigence'.
    Misons sur la rigueur et soyons exigent; le réenchantement suivra !
    Salutations et merci pour votre article très intéressant.