McGill, la saga se poursuit

L’auteur s’est attiré des critiques de la part de collègues universitaires après avoir remis en question une procédure d’admission basée sur des critères démographiques à McGill. 
Photo: iStock L’auteur s’est attiré des critiques de la part de collègues universitaires après avoir remis en question une procédure d’admission basée sur des critères démographiques à McGill. 

Il y a quelques semaines, j’ai publié en ces pages un bref texte dénonçant des procédures d’admission envisagées par notre programme de psychologie du counselling. Ce système impliquait l’utilisation, au moment d’une entrevue, d’une échelle pour accorder des points aux candidats selon des critères « démographiques » (culture, orientation sexuelle, etc.) et leur adhésion à une définition de la « justice sociale » que j’estime radicalisée. Je trouvais inconcevable de questionner des étudiants sur des sujets aussi personnels et qu’en raison de ce système, certains n’aient presque aucune chance d’être admis en raison de leur appartenance à une quelconque majorité. Par ailleurs, s’il est vrai que certaines minorités sont sous-représentées dans nos programmes et que des efforts doivent être faits pour les encourager à postuler — ici, je pense aux étudiants noirs qui sont quasi absents de nos programmes —, il est aussi vrai que certains autres groupes, dont les Québécois, sans égards à leur ascendance culturelle, et les hommes, sont aussi nettement sous-représentés. Mais apparemment, cela ne se dit pas.

Heureusement cette proposition pour nos procédures d’admission a été mise de côté, du moins pour l’instant. Or, la publication de mon texte et certaines réactions qu’il a suscitées rendent compte d’un problème qui dépasse largement l’utilisation d’une échelle de pointage. Certains ont en effet dit « s’opposer fortement » à mon texte, comme s’il y avait en ces trois mots une telle vertu qu’il était inutile de préciser à quoi exactement on s’oppose, laissant tout au plus entendre que mon texte perpétuerait un système d’oppression (coloniale) ; venant de collègues unilingues anglophones, de tels propos laissent perplexe. Après la parution dudit texte, certains en ont donc appelé à mon renvoi.

D’autres ont proposé que je ne sois que censuré, car, semble-t-il, la liberté d’expression serait à ce point accessoire qu’on peut l’accorder ou la retirer selon le moment. Venant d’étudiants, soit. Venant de collègues, ceux-là mêmes qui assument déjà ou qui seront peut-être un jour appelés à assumer des fonctions de gérance dans l’université, cela inquiète. La politique de McGill sur la liberté universitaire n’indique-t-elle pas que les universitaires ont « le droit à la liberté d’expression, y compris la liberté d’émettre des critiques à l’endroit de leurs pairs, des politiques universitaires et des instances administratives », et que l’Université, donc les universitaires eux-mêmes, a le devoir de protéger ce droit ?

Il est indéniable que des injustices ont eu lieu au Québec et ailleurs. Il est aussi vrai que certaines perdurent ; cela nécessite que nous fassions preuve de respect et d’indulgence les uns envers les autres et que nous continuions à aspirer à un véritable vivre-ensemble. Or, ce message se perd lorsque véhiculé d’une façon à ce point radicale qu’il est impossible de le nuancer ou d’en dénoncer les dérives, impossible aussi de voir en quoi il est motivé par la compassion, à moins de croire que compassion signifie combattre l’exclusion avec l’exclusion, et l’injustice avec l’injustice.

La « justice sociale » ébranlée

La situation illustre bien le problème résultant de l’émergence de la culture woke qui nous vient des États-Unis et que certains, minoritaires mais très expressifs, cherchent maintenant à imposer ici.

Cette culture repose sur l’idée que toutes les dynamiques interpersonnelles et sociales doivent être comprises à travers un filtre oppresseurs-opprimés ; que toutes les minorités sont par définition opprimées, et qu’il est par définition impossible que des groupes minoritaires et majoritaires aient des échanges respectueux et mutuellement enrichissants et puissent être une inspiration les uns pour les autres ; que toute personne pouvant être associée d’une manière ou d’une autre et de façon souvent arbitraire à certains groupes considérés comme majoritaires devrait être exclue des discussions ; que le statut de victime devrait être mis en avant et être considéré comme le principal facteur permettant de participer à la prise de décision ; que tous les moyens pour parvenir à une fin sont acceptables, y compris l’humiliation, l’exclusion et le bannissement, ce qui aboutit à la mise en place d’une version pervertie de la « justice sociale » ; que les émotions, non des faits, constituent la vérité ultime et qu’ainsi, lorsque collègues ou étudiants prétendent se sentir « uncomfortable » avec un terme, une théorie ou un résultat de recherche, ce dernier devrait être écarté, voire censuré, car il est à tout le moins considéré comme une « microagression », et la conversation doit se terminer afin de préserver un « safe space » ; et que toute personne en désaccord avec une telle vision du monde est considérée comme x-iste ou x-phobe, et est par conséquent un autocrate dont les pratiques discriminatoires visent à maintenir un privilège ou un autre.

Il est décevant que le discours de certains universitaires en soit rendu là, si radical et motivé par une idéologie plutôt que par la rigueur intellectuelle qui devrait pourtant nous définir. Il est désolant de constater que certains professionnels et futurs professionnels en santé mentale puissent réduire l’individu, dans toute sa complexité et avec son histoire unique, à une série de suppositions générales exclusivement articulées en fonction du ou des groupes auxquels cet individu appartient. Et il est inacceptable que nous appelions cela de l’éducation.

Nous pouvons tous nous tromper, et nous pouvons tous avoir de bonnes idées, peu importe où nous nous situons sur l’échiquier politique. Mais il ne s’agit plus ici de combat entre des personnes occupant des places différentes sur cet échiquier, mais bien d’un choc entre la modération, d’une part, et le radicalisme, d’autre part. Or, il est rare que de grandes idées naissent et se développent pleinement dans un esprit trop étroit.

25 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 12 février 2021 01 h 28

    La division ne conduit pas à convivialité.

    Au contraire, cette théorie de voir le monde à travers le prisme des «oppresseurs et des opprimés» ou «des minorités et des majorités» divise les gens au lieu de les unir. Cette théorie limite les êtres humains à leur couleur, leur race, leur ethnie ou leur classe. Comment comprendre l'autre si l'alternance est interdite?
    Il faut trouver ce qui nous unit au lieu d'insister sur ce qui nous divise.

  • Jean Thibaudeau - Abonné 12 février 2021 08 h 00

    C'est le statut même de ces professeurs et dirigeants universitaires qui devrait être remis en question, car leurs propos et agissements contreviennent sans ambiguïté â la mission fondamentale de ces institutions. Ils ont droit à avoir leur conception de ce que cette mission devrait être, mais pas celui de la changer de facto unilatéralement sans passer par la voie démocratique. Leur modus operandi relève de plus, quant à moi, du terrorisme intellectuel.

    Je considère inacceptable, par exemple, qu'un certain Jacques Frémont n'ait pas été relevé de ses fonctions suite à ses prises de position (même si ça ne m'étonne guère, l'Université d'Ottawa se trouvant en Ontario).

  • Robert Bernier - Abonné 12 février 2021 08 h 05

    Un bel exemple aujourd'hui en ces pages

    Vous écrivez: "Cette culture repose sur l’idée que toutes les dynamiques interpersonnelles et sociales doivent être comprises à travers un filtre oppresseurs-opprimés ; que toutes les minorités sont par définition opprimées, et qu’il est par définition impossible que des groupes minoritaires et majoritaires aient des échanges respectueux et mutuellement enrichissants et puissent être une inspiration les uns pour les autres ... etc."

    On en a un magnifique exemple (encore) aujourd'hui dans ce journal avec la chronique d'Aurélie Lanctot. Après plusieurs paragraphes dans lesquels elle passe par-dessus toute objection en commençant par "Même si ...", elle conclut que l'affaire est réglée (et qu'il n'y a donc pas lieu de mener une enquête?, comme dirait Valérie Plante d'ailleurs): toute l'affaire Camara est nécessairement une affaire de racisme. Lisez la chute de sa chronique: "Ainsi, lorsqu’on se demande si le profilage racial, si le racisme ont pu jouer un rôle dans l’affaire Camara, la réponse appropriée serait sans doute : peut-être que oui, peut-être que non, mais oui de toute façon."

  • Emile Sauvé - Abonné 12 février 2021 08 h 24

    Une prise de position courageuse

    Merci M. Drapeau de vous tenir droit et de ne pas céder aux pressions de votre milieu. Votre propos est tout à fait modéré et juste, bien qu'aujourd'hui il soit considéré par une bruyante minorité d'indignés comme étant oppressif et allant à l'encontre de «l'inclusion». Chacun devrait parler et agir selon sa conscience, tout en cherchant à déterminer ce qui est dans le meilleur intérêt de tous et non de soi-disant catégories de personnes minoritaires vivant en «communauté». Préservons l'ouverture d'esprit et le débat civilisé nécessaires pour faire avancer les causes qui nous sont chères et bâtir une société meilleure.

  • Jacques Bordeleau - Abonné 12 février 2021 08 h 53

    Universitaires

    Invitons les universitaires, professeurs et cadres, à suivre attentivement l'évolution, ou plutôt le naufrage de l'université Evergreen sur la côte ouest américaine, là où la culture woke sévit à un degré difficilement egalable. Les étudiants sérieux qui veulent apprendre fuient, les inscriptions s'effondrent, les revenus, les bourses et les dons plongent, les professeurs cherchent avec angoisse la porte de sortie et les candidats pour les remplacer rétrécissent comme une peau de chagrin. Et rappelons-leur que personne d'entre eux et elles, si complaisants puissent-ils se faire, n'est à l'abri.

    Jacques Bordeleau