Il faut retirer le projet de loi 69 sur le patrimoine

«Le projet de loi 69 ne crée pas une autorité institutionnelle indépendante pour intervenir au nom du patrimoine, et le défendre comme bien public appartenant à nous tous individuellement», écrivent Serge Joyal et Phyllis Lambert.
Photo: Alice Chiche et Marie-France Coallier Le Devoir «Le projet de loi 69 ne crée pas une autorité institutionnelle indépendante pour intervenir au nom du patrimoine, et le défendre comme bien public appartenant à nous tous individuellement», écrivent Serge Joyal et Phyllis Lambert.

Lettre au premier ministre du Québec. 

Nous nous voyons dans l’obligation de vous écrire pour vous demander de retirer de l’ordre du jour de l’Assemblée nationale le projet de loi 69, modifiant la Loi sur le patrimoine culturel, parce qu’après une réflexion approfondie, nous avons dû conclure que, non seulement ce projet de loi ne réglera pas la cause fondamentale de la déchéance constante du patrimoine au Québec, mais que, d’une certaine manière, il contribuera à en rendre la protection encore plus difficile.

Ce que le projet de loi 69 ne contient pas, c’est la reconnaissance claire et directe que le patrimoine est aussi intimement lié à notre identité que l’est la langue française. L’un sans l’autre, c’est comme la lumière sans le soleil. La langue française est valorisée parce qu’elle nous est commune, mais le patrimoine nous est essentiel parce qu’il dit ce que nous sommes dans le temps long de l’histoire.

Or la langue au Québec, on veut toujours mieux la protéger et la développer, et il y a des lois et des organismes dont c’est la tâche au quotidien : la loi 101 et l’Office de la langue française sont des outils qui nous permettent d’assurer toute la vigueur et l’originalité du lien de communication qui nous est commun.

Mais le patrimoine, lui, ne dispose d’aucune reconnaissance. Il n’est pas reconnu, de par sa nature même, comme bien public et il n’existe pas d’autorité indépendante constituée, comme un office, qui aurait le mandat de le défendre contre son dépérissement, sa destruction ou la négligence irresponsable.

Le projet de loi 69 remet encore une fois aux seules municipalités et villes la responsabilité d’en assurer la conservation. C’est une erreur qui nous mène encore dans le même cul-de-sac. Le problème fondamental, c’est que les municipalités et villes, selon le projet de loi 69, demeurent à la fois juge et partie. C’est comme si on demandait à la police d’enquêter sur elle-même, ou encore à un juge qui a déjà jugé de siéger à nouveau en appel.

Même plus, les municipalités et les villes sont en conflit d’intérêts patent vis-à-vis du patrimoine : elles ont intérêt à faire maison nette pour laisser toute la place au développement poussé par les promoteurs, pour une raison bien simple, soit pour en retirer des taxes additionnelles et se débarrasser d’un poids financier.

Selon la perception populaire, un bon maire, c’est celui ou celle qui n’augmente pas les taxes et qui améliore les services. La conservation du patrimoine apparaît incompatible avec cet intérêt électoral.

Qui parle au nom du patrimoine pour le défendre comme partie du bien public rattaché à notre identité enracinée dans le temps ? La fierté d’une langue est nourrie par la qualité et la diversité de son expression, elles-mêmes raffermies et inspirées par la richesse de notre environnement bâti et naturel. Notre langue tournera à vide si elle perd ses repères historiques. Les édifices, les bâtiments, les sites parlent ; ils parlent la langue de notre continuité séculaire et de notre confiance dans ce que nous avons été et de ce que nous sommes au quotidien.

Le projet de loi 69 ne crée pas une autorité institutionnelle indépendante pour intervenir au nom du patrimoine, et le défendre comme bien public appartenant à nous tous individuellement.

Nous vous demandons d’intervenir pour que soit réécrit fondamentalement le projet de loi 69, pour qu’il devienne véritablement la loi 101 de notre histoire et de nos racines. Laissé tel quel, ce projet de loi perpétuera la même dynamique qui a conduit à tant de désastres. Nous pourrions citer cent exemples de notre incurie collective, des plus anciens, comme la démolition par la Ville de Mascouche du manoir de Repentigny datant du XVIIIe siècle, acquis par elle en 2015 en bon état et qu’elle a laissé à l’abandon pour finir par le démolir en décembre dernier, la maison du XVIIIe siècle du député Benjamin Beaupré à Saint-Sulpice que la municipalité est disposée à laisser démolir, jusqu’à l’hôtel de ville de Sept-Îles construit en 1960 par l’architecte Guy Desbarats, un père du modernisme, que le projet de loi 69 exclut d’emblée de sa supposée protection parce que postérieur à 1940.

Nous vous demandons d’intervenir après toutes ces années de lutte et de suppliques, de demandes de protection de la part d’une multitude de groupes issus de la société civile, après des années de démolitions insensées, témoins de l’inaction des gouvernements successifs, alors que les nombreuses études commandées par les instances publiques s’empilent sur les tablettes.

Une loi robuste et efficace sur le patrimoine est plus qu’urgente pour sauvegarder et mettre en valeur ce qu’il reste après toutes ces années d’incuries. Vous devriez immédiatement confier à un groupe de travail réunissant des experts, des universitaires et des membres d’organisations vouées à la sauvegarde du patrimoine, en partenariat avec la ministre de la Culture et des Communications, la tâche d’élaborer l’ébauche d’un projet de loi sur les bases du principe qui reconnaît clairement l’importance du patrimoine comme bien d’intérêt public, dont l’ensemble du Québec bénéficie. Surtout, ne pas adopter le projet de loi 69 dans sa forme actuelle. C’est une illusion que de croire qu’il stoppera l’hémorragie.

Nous vous demandons d’intervenir pour que, ce que nous sommes, ne se dilue pas devant les forces conjuguées de l’ignorance et du profit étroit généré par les forces du marché, dédaignant l’apport essentiel du patrimoine à la définition de ce qui nous caractérise comme société.

Nous vous demandons d’intervenir parce que nous avons passé nos vies, ainsi que beaucoup d’autres citoyens, à nous battre pour que le Québec soit fier de lui-même, apprécie ce qu’il est, valorise ce qu’il a été, demeure confiant en son avenir, et que la présence de son patrimoine demeure un des fondements de cette conviction profonde.

Comme premier ministre, vous avez la responsabilité de décider aujourd’hui ce que nous serons devenus dans l’avenir, en laissant aux générations futures la fierté de leur identité intimement liée à la vitalité de notre patrimoine.

13 commentaires
  • Michel Bédard - Abonné 9 février 2021 02 h 20

    Serge Joyal et Phyllis Lambert.
    Immense merci pour tout,
    pour votre pharaonique contribution
    pour Montréal et le Québec.

  • Louis Desjardins - Abonné 9 février 2021 05 h 38

    Il est minuit moins cinq

    J’appuie sans réserve ce texte et j’espère que ses auteurs atteindront leur but et que ce projet de loi sera entièrement revu, repensé, réécrit.

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 9 février 2021 07 h 00

    « l’apport essentiel du patrimoine à la définition de ce qui nous caractérise comme société.»



    Le déclin [de vinyle] du patrimoine caractérise nos campagnes

  • Claude Désy - Inscrit 9 février 2021 07 h 22

    Bravo !

    En espérant que le premier ministre sache lire et comprenne.

  • Marc Ferland - Abonné 9 février 2021 09 h 03

    Vision éclairante sur un projet de loi à réviser!

    Le patrimoine architecturale est la trace du passage des peuples sur le territoire dans le temps. C’est le livre illustré de notre histoire. Je partage ce point de vue éclairé et bien documenté. Le ministère de la Culture et des Communications ne s’est jamais vraiment donné les moyens de ses ambitions. L’idée d’une autorité indépendante qui aurait comme mission la protection et la mise en valeur avec des moyens appropriés mériterait d’être examinée, en évaluant les meilleures pratiques adoptées ailleurs dans le monde.
    Cette question mériterait de présenter une pétition à l’Assemblée nationale afin d’informer nos élu.es de l’importance de l’enjeu soulevé par Mme Lambert et M. Joyal.
    Michèle Lepage