L’exode hors de Montréal et l’attraction des régions

Pour des milliers de Québécois, l’espace, les paysages  naturels, les  forêts, l’air pur, la quiétude et le lien social qui sont le propre des petites  communautés sont perçus comme garants de la qualité de vie recherchée, note l’auteur.
Olivier Zuida Le Devoir Pour des milliers de Québécois, l’espace, les paysages naturels, les forêts, l’air pur, la quiétude et le lien social qui sont le propre des petites communautés sont perçus comme garants de la qualité de vie recherchée, note l’auteur.

Les médias ont fait grand état du dernier bilan des migrations interrégionales au Québec, rendu public par l’Institut de la statistique du Québec. On y révèle que Montréal a perdu 35 931 personnes dans ses échanges avec les régions de juillet 2019 à juillet 2020, alors que celles-ci enregistraient presque toutes des gains, parfois inédits.

Le phénomène n’est pas nouveau, mais il s’amplifie. L’exode urbain a fait perdre 409 916 personnes à Montréal dans ses échanges interrégionaux entre 2001-2002 et 2019-2020. Si l’on considère uniquement le nombre des « sortants », ce sont 1 092 262 Montréalais qui ont quitté la métropole depuis 2001-2002, dont 62 936 au cours de la dernière année. Ces départs viennent accroître les effectifs des banlieues et des régions limitrophes de Montréal, mais aussi, et en nombres importants, des régions intermédiaires et éloignées, contribuant ainsi à un mouvement de reconquête des régions. La croissance démographique de Montréal qui était de 1,8 % en 2018-2019 est tombée à 0,2 % en 2019-2020. Pour plusieurs régions le bilan démographique global est encore négatif, mais on peut penser que les cohortes majoritaires de jeunes ménages qui font le choix de s’établir en région auront demain une participation importante à la croissance naturelle.

Une tendance qui s’amplifie

Dans leur configuration concentrée, les grandes villes apparaissent comme des prolongements artificiels de l’ère industrielle. L’exode des grands centres urbains et l’attractivité reconquise des régions constituent un phénomène constaté partout en Occident. C’est une tendance forte qui traduit le passage progressif à l’ère postindustrielle, c’est-à-dire vers une économie de plus en plus immatérielle, entraînée par la révolution numérique. Plusieurs activités économiques et secteurs d’emplois peuvent désormais s’affranchir de la tyrannie de la concentration. Ce qui ne signifie pas la mort annoncée des métropoles, mais la transition d’un modèle concentré de l’occupation du territoire vers un modèle qui mobilise les villes petites et moyennes et territoires ruraux en région.

La pandémie s’avère à la fois un révélateur et un accélérateur de cette mutation. Plusieurs individus et familles qui entretenaient le projet de déménager à l’extérieur de la grande ville ont été incités à précipiter leur décision. L’adoption du télétravail dans plusieurs secteurs et activités de l’économie a été un facteur important dans la prise de décision. Ce mode de travail exercé à domicile ou dans un centre de coworking, est appelé à prendre plus d’ampleur dans l’avenir, permettant à un nombre croissant de travailleurs de vivre là où ils le désirent.

Pour maintenir leur puissance et leur influence, les grandes villes devront se réinventer, déployant des stratégies de développement axées sur la consolidation de secteurs névralgiques.

Le tandem répulsion-attraction

La pandémie et le boum du télétravail ne sauraient expliquer seuls le phénomène de l’exode urbain. D’autres facteurs, endogènes et exogènes aux grandes villes, interviennent. Du point de vue de la ville, il y a l’impact de plusieurs dysfonctionnements : coût élevé du foncier, de l’habitation et des espaces de production, niveau élevé de la taxation, fortes densités, diverses formes de pollution, déficit des espaces verts, congestion routière, stress de la vie quotidienne, insécurité dans certains quartiers, etc. Ces dysfonctionnements pèsent lourd sur le degré de satisfaction des citoyens.

Du point de vue exogène, la vie en région, avec ses villes petites et moyennes et ses villages, offre un cadre de vie qui exerce une attraction grandissante sur les résidents des grandes villes. Aujourd’hui, des milliers de Québécois sont à la recherche d’un mode de vie plus sain, plus proche de la nature, plus solidaire. L’espace, les paysages naturels, les forêts, l’air pur et la quiétude, voire le silence — autant d’éléments qui ont disparu dans les métropoles —, mais aussi la proximité et le lien social qui sont le propre des petites communautés, sont perçus comme garants de la qualité de vie recherchée. Les villes petites et moyennes et les milieux ruraux deviennent dans ce contexte des solutions de rechange enviables aux grandes villes.

Modèle redistribué

Contrairement aux promesses d’une croissance diffuse qui devait irriguer les régions — des perspectives appuyées par les recommandations du rapport Higgins, Martin, Raynaud de 1970 —, la croissance de Montréal a plutôt asséché les territoires.

La conjugaison d’évolutions économiques, technologiques, sociales et environnementales accomplies au cours des 20 ou 25 dernières années fait en sorte que le modèle de développement spatial concentré tend vers un modèle déconcentré, redistribué, plus équilibré, faisant des villes petites et moyennes des « villes d’équilibre » à travers les régions du Québec. Dans le cadre d’une économie de plus en plus immatérielle, la contrainte de la concentration s’effrite. Non seulement des entreprises ont un choix élargi de lieux d’implantation, mais de nombreux emplois peuvent s’exercer à distance grâce aux progrès fulgurants des technologies de communications. Et les populations suivent.

Nous entrons dans une étape charnière des relations entre les grandes villes et les régions. Le Québec est en voie de réoccuper ses régions, après des décennies d’abandon, par un processus de redistribution de ses forces démographiques et économiques.

La juste compréhension des forces de transformation en cours devrait convaincre les pouvoirs publics de nouvelles orientations à insuffler à leurs politiques et stratégies d’aménagement et de développement territorial. Le Québec de demain se construit avec ses métropoles, ses villes et ses villages à travers tout le territoire, dans des rapports redéfinis.

15 commentaires
  • Jacques Bordeleau - Abonné 2 février 2021 06 h 37

    Montréal

    Et s'agissant de Montréal, les problèmes relevés par l'auteur pourraient comprendre aussi l'aliénation linguistique des familles francophones dans une ville qui s anglicise sans vergogne, les faisant se sentir étrangers là où ils étaient chez eux. Tant pis, c'est un des résultats des assauts montrealais et fédéraux contre la loi 101 et du laxisme libéral. Et aujourd'hui les mêmes s alarment hypocritement du recul du français à Montréal.
    Il faut voir l'essor que connaissent actuellement les villes, grandes, moyennes et petites, la construction résidentielle, les projets d'infrastructures culturelles, sportives et récréatives, la rareté des maisons et condos à vendre, les demandes d'information et les manifestations d'intérêt.

    Jacques Bordeleau

  • François Beaulé - Inscrit 2 février 2021 08 h 05

    Reconquête des régions : souhait ou réalité ?

    « Pour plusieurs régions le bilan démographique global est encore négatif, mais on peut penser que les cohortes majoritaires de jeunes ménages qui font le choix de s’établir en région auront demain une participation importante à la croissance naturelle »

    M. Vachon évite de donner le nombre de personnes qui quittent Montréal pour des régions qu'il qualifie d'intermédiaires ou éloignées. Et de comparer ce nombre avec celui des gens qui quittent Montréal pour la banlieue ou des régions limitrophes. Il voudrait voir aussi une croissance naturelle alors que les Québécois font peu d'enfants, avec un indice de fécondité nettement sous 2.

    Des 1 092 262 personnes qui ont quitté Montréal au cours des huit dernières années, combien sont allées s'établir en région éloignée ?

    La réalité est que la région de Montréal et les régions limitrophes attirent plus de la moitié de la population du Québec et que cette proportion continue d'augmenter.

  • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 2 février 2021 08 h 38

    Du n'importe quoi...

    Il est affligeant de lire cette analyse tentant d'expliquer les migrations en "région" par "la recherche d’un mode de vie plus sain, plus proche de la nature, plus solidaire" sans que ce texte ne mentionne une seule fois le dépendance très forte envers l'automobile que cette adhésion à un tel mode de vie nécessite... comme si ce mode de transport avait un avenir pérenne devant lui. Il ne faut pas être grand devin pour savoir que l'homo automobilisensis se dirige à toute vitesse vers un mur. Celui qu'il va frapper c'est celui de la déplétion des énergies fossiles qui se manifestera bien avant la fin de cette décennie par l'épuisement de sources de pétrole non conventionnel comme celles issues de roches-mères. Qui plus est, il faut vivre dans un univers imaginaire pour croire un seul instant à une "économie de plus en plus immatérielle", alors que pour ce faire il faut des armadas de serveurs dans de gigantesques centres de données permettant de travailler à distance "grâce aux progrès fulgurants des technologies de communications"... mais qui utilisent en ce moment même autant d'énergie qu'en consomme toute l'aviation civile. Économie immatérielle, mon œil!

    À part l'image d'Épinal dessinée par l'auteur de ce texte, rien de permet de prétendre que cette nouvelle poussée d'acné de la banlieusardisation à outrance dans des cités dortoirs au sein de régions (mal) desservies par de mégas centres d'achats, rendant les populations encore plus dépendantes du symbole même d'un individualisme exacerbé, soit l'auto solo, et vivant dans des bungalows clôturés annoncent un renforcement "du lien social qui sont le propre des petites communautés". Pour ma part, je préfère la solidarité des quartiers avec leurs commerces de proximité, avec des voisins qu'on peut rencontrer au café du coin (en temps normal!), avec des parcs où jouent les enfants, avec les balades à pied ou à vélo. Car ils constituent les derniers véritables villages à l'échelle humaine.

    • Jacques Bordeleau - Abonné 2 février 2021 09 h 50

      M. Cotnoir, avec respect, image dEpinal pour image dEpinal, celle que vous faites de Montréal vaut bien celle de M. Vachon.

      Jacques Bordeleau

    • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 2 février 2021 13 h 38

      @ M. Bordeleau, rien, mais absolument rien de ce que je décris n'est exagéré, c'est le quotidien de bien des quartiers montréalais... et je ne vous ai pas parlé du transport collectif, des autos FLEX de Communauto qu'on trouve un peu partout, ni du métro!

    • Anders Turgeon - Abonné 3 février 2021 22 h 03

      Vous idéalisez trop la vie à Montréal. Et il n'y a pas que les banlieues qui profitent de cet exode des Montréalais.es.

  • Bernard Terreault - Abonné 2 février 2021 10 h 01

    La vie villageoise idéalisée

    Oui, mais quand le premier enfant commence l'école qui se trouve à 5 km il lui faut prendre l'autobus jaune, puis au secondaire c'est à 30 km, encore plus si l'on veut que ce soit dans un collège privé réputé, et ne parlons pas de l'Université. Et si on convoite tel vêtement, tel meuble chic, si on veut bouquiner, emprunter à la Grande Bibliothèque ou asister à spectacle ''live'' c'est à 50 km si ce n'est des centaines.

    • Jean-Yves Arès - Abonné 2 février 2021 13 h 02

      Voilà, vous décrivez bien les avantages de la grande ville.

      Mais une fois que les activités si appréciés sont disparues pour cause de pandémie, l'environnement physique des grandes villes offre bien peu d'intérêt, et peut même prendre ds allures de prison...

    • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 2 février 2021 13 h 36

      @ M. Arès. La pandémie se vit très bien en ville! Pour le ski de fond ? En parcourant les différents monts du Mont-Royal sur plus de 10 km ou plus pépères au parc Maisonneuve. Pour faire ses emplettes? En marchant jusqu'à son épicerie préférée, sans oublier de faire un petit croche à la pâtisserie française pour des croissants frais ni de passer chez son boucher italien ou poissonnier grec. Pour un petit remontant? À deux coins de rue pour trouver une succursale de la SAQ ou même de la SQDC, au choix. Pour patiner? Ce ne sont pas les anneaux de glace ou les patinoires, même réfrigérées, qui manquent. Pour la très haute vitesse Internet en restant à la maison pour visionner des films en 8k? Les fournisseurs se font concurrence pour offrir la fibre optique et même la 5G. Pour un bon petit repas préparé par un grand chef? La livraison à domicile en moins de 10 minutes des meilleurs et des pas pires restaurants via EVA coop. Coudon, il vous faut quoi d'autre? Une grande entrée à pelleter puis à redéblayer après le passage de la "gratte" pour dégager son gros V.U.S? Des trottoirs inexistants pour tenter de sortir à pied des rues du cul-de-sac de sa banlieue?

      Chacun ses plaisirs...

  • Yves Corbeil - Inscrit 2 février 2021 12 h 10

    Et si cela était une partie de la solution du décroissement de notre population

    Les familles québécoises en ont arraché sur le plan démographique ces dernières décennies, élever des enfants dand un millieu urbain ou le stress est constant n'est pas matière au fleurissement d'une fraterie soutenue. Mais le retour vers les régions où aujourd'hui on peut facilement gagner sa vie avec les nouvelles technologies et la multiplication des PME qui elles aussi ont compris que c'était bénéfique de s'y installer. Alors tout cela favorisera l'élargissement des familles québécoises qui pourront bénéficier d'un environnement propice pour élever leur famille en sécurité mais surtout à l'abris de tout le stress d'une métropole en y étant établi ou en étant obligé de s'y rendre pour y gagner sa vie.

    Tout cela devrait « Absolument » être pris en considération quand on considère les sommes astronomiques que nous sommes en train d'engloutir dans les infrastructures routières et transports en commun pour au final désservir les grands centres.

    Il y a toujours eu des moments de l'histoire ou il a été salutaire de faire un pas derrière afin de pouvoir continuer à progresser et peut-être celui-ci en est-il un autre, on verra. En attendant espérons que nos dirigeants en prennent la mesure parce qu'on a pas trop de milliards à dépenser de travers comme c'est le cas présentement.

    Et pour répondre à Monsieur

    Bernard Terreault - Abonné 2 février 2021 10 h 01
    La vie villageoise idéalisée

    « Build it they will come » Si tu le bâtis, ils viendront. Trop longtemps la clientèle a due suivre, maintenant si nous assistions à l'époque de suivre la clientèle mais sans la noyer dans le ciment et l'asphalte.

    • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 2 février 2021 13 h 49

      Petite question à M. Corbeil. Qui gaspille le plus d'énergie? Les milliers de banlieusards qui chacun, souvent seul, montent dans leur véhicule, souvent un mastodonte de plus deux tonnes, pour se rendre dans un trop vaste stationnement attenant à un centre d'achats afin d'y faire quelques courses, centre d'achat approvisionné par des routiers de 23 m de long ou des centaines de citadins qui se rendent à pied ou à vélo faire leur épicerie, celle-ci approvisionné par des camions la moitié moins long que les routiers. Qui prend le plus soin de sa santé? Les banlieusards trop souvent obligés de monter dans leur char pour le moindre déplacement ou les citadins se déplaçant le plus souvent sur leurs deux pattes!