La tentation de la haine

«Le dialogue est difficile à envisager pour des citoyens qui doutent de l’intégrité de leurs institutions, de leurs élus, voire de leur entourage», estime l'auteur.
Photomontage: L'Inconvénient «Le dialogue est difficile à envisager pour des citoyens qui doutent de l’intégrité de leurs institutions, de leurs élus, voire de leur entourage», estime l'auteur.

Je remarque depuis une dizaine d’années, dans les débats publics qui animent les sociétés dont je suis l’évolution (pour l’essentiel, quelques pays des Amériques et de l’Europe), qu’il est de bon ton de tourner le dos au dialogue. Un nombre grandissant de citoyens, qu’ils participent ou non à la discussion publique, semblent séduits par l’idée voulant que le dialogue soit une perte de temps (« nous attendons des changements depuis des décennies, pourquoi faudrait-il croire maintenant nos interlocuteurs ? »), voire un guet-apens grâce auquel le clan adverse ou le gouvernement reporte le débat, l’envoie aux calendes grecques. Au nom d’une cause ou d’un principe, ces citoyens sceptiques se font un devoir de couper court à toute forme de discussion, puisque cela ne vise au fond, selon eux, qu’à défendre insidieusement le statu quo.

Si d’aventure quelqu’un, essayant de rester au-dessus de la mêlée, dit croire au dialogue dans la cité, il est raillé et traité de bien des noms, notamment d’idéaliste (dans le sens commun du terme), à savoir un individu doté non seulement d’une naïveté qui le rend servile, mais d’une incapacité à évaluer les enjeux politiques. […]

Les phénomènes sociologiques généralement mentionnés pour expliquer la polarisation politique actuelle sont nombreux et assez connus. Permettez que je m’arrête à trois d’entre eux.

Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version abrégée d’un texte paru dans la revue L’Inconvénient, hiver 2020-2021, no 83.

La démocratisation de l’éducation, qui a suivi la Deuxième Guerre mondiale dans la plupart des pays occidentaux (et dans certaines nations de l’hémisphère sud), a permis à une masse critique de citoyens de participer plus activement aux débats publics. Phénomène qui a de quoi réjouir, il va sans dire. Or, l’école a-t-elle su équiper convenablement ces masses (dont plusieurs d’entre nous font partie) à participer à la discussion publique ? Sinon, comment expliquer la tendance au manichéisme, aux bons sentiments, au didactisme, au diabolisme et à l’injure qui prévaut actuellement dans les échanges ?

Par ailleurs, nous baignons dans l’univers des médias audiovisuels de masse et des relations publiques généralisées, avec tout ce que cela implique de confusion entre le bien commun et les lois du marché. De ce point de vue, un journal quotidien est aujourd’hui plus que jamais une entité intrinsèquement contradictoire, puisque sa mission est d’informer (selon une éthique déontologique qui vise le bien public) tout en veillant à ses propres intérêts. On se souvient de l’inquiétude qu’éprouvait Hannah Arendt lorsqu’elle constatait que telle dérive politique ou idéologique menaçait tel « espace public » — notion qui, à ses yeux, assurait à la fois le bon fonctionnement de l’action politique et celui de la démocratie. Que dirait-elle du rétrécissement des « espaces publics » qui a cours aujourd’hui, au profit de ces simulacres d’espaces publics que sont les mal nommés « réseaux sociaux » ?

Enfin, la précarisation généralisée du marché de l’emploi, processus qui n’a cessé de s’accentuer depuis les années 1980, y est pour beaucoup dans la méfiance tout aussi généralisée qui sévit aujourd’hui dans une part non négligeable de l’opinion publique. Le dialogue est difficile à envisager pour des citoyens qui doutent de l’intégrité de leurs institutions, de leurs élus, voire de leur entourage.

La leçon de Borges

Dans L’autre duel de Jorge Luis Borges, […] le narrateur relate l’histoire de deux gauchos, Cardoso et Silveira, dont la relation est empreinte d’animosité, puis au fil du temps de haine. Le motif de leur discorde n’est jamais clarifié, comme s’il n’avait qu’une importance anecdotique. Tout au plus le narrateur hasarde-t-il quelques hypothèses : l’un a-t-il chipé un animal à l’autre, puisque leurs prés sont contigus ? L’un a-t-il poussé l’autre en bas de sa monture pendant une course ? Dans tous les cas, comme le dit le narrateur, « l’origine d’une haine est toujours mystérieuse ». Un jour, comme ils se désaltèrent à un bar, une révolution éclate et les deux gauchos sont enrôlés de force dans une escouade de guérilleros. La patrie a besoin d’eux, la tyrannie du gouvernement est devenue intolérable, leur dit-on. Pendant la guerre, ils rongent leur frein, dans l’attente du moment où ils pourront se livrer à un duel en bonne et due forme.

Hélas, ils sont faits prisonniers, mais un capitaine du camp adverse, les reconnaissant et se souvenant de leur vieille rivalité, leur promet d’organiser une course à pied afin qu’ils puissent se mesurer l’un à l’autre, à la condition de les égorger auparavant. Les deux gauchos ont une telle soif de vengeance qu’ils acceptent cette sinistre proposition. On leur tranche donc la gorge, ils ont le temps de faire quelques pas avant de s’effondrer. Dans sa chute, Cardoso tend le bras, ce qui techniquement en fait le vainqueur — toutefois, il meurt sans s’être rendu compte de sa victoire. Cette fin, la plus cruelle parmi les nouvelles de Borges, décrit toute l’irrationalité d’une escalade de violence, l’absurdité et l’horreur que peut générer la haine. […]

Non seulement Cardoso et Silveira n’ont jamais voulu désamorcer leur conflit, mais ils l’ont sciemment alimenté à chacune de leur rencontre par des insultes, des sarcasmes et des humiliations. Dans ce contexte, le dialogue se présente comme une occasion de creuser encore plus le fossé entre son adversaire et soi, et la haine, comme une façon de combler le vide de sa vie, une manière de lui donner un sens. Il me semble que Borges met ici le doigt sur un aspect fondamental et négligé des discordes : le culte de la haine, « seul bien » de tant de « polémistes », source de plaisir macabre, est soumission à l’autre en même temps que souhait de sa disparition, ce qui le rend profondément paradoxal et humain.

Et si la voie de la haine — de soi, de l’autre — était la plus grande tentation de l’homme aujourd’hui ? Je crois, comme Hannah Arendt, que lorsque l’homme moderne s’est détourné de tout désir d’immortalité — entendue comme reconnaissance à la fois de son legs et des héritiers qui lui survivront —, une part de lui a cessé de dialoguer, une part de sa pensée s’est sclérosée dans un immobilisme que nous regrettons encore.

Des commentaires ou des suggestions pour Des Idées en revues ? Écrivez à rdutrisac@ledevoir.com.

9 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 2 février 2021 02 h 26

    La haine est plus facile que le dialogue.

    Comment voulez-vous que les gens dialoguent quand ils sont campés dans leur absolutisme? Au lieu de dialoguer, on diabolise l'autre parce qu'il fait partie de la classe dominante, ou parce qu'il fait partie de la race blanche, ou parce qu'il ne fait pas partie d'une minorité visible opprimée.
    Nous avons maintenant une hiérarchie de victimes. Pourquoi dialoguer quand l'on peut mettre les mots et les livres à l'index? Pourquoi dialoguer quand on peut interdire les opinions qui nous déplaisent de présenter une conférence à l'université?
    Pire encore, cette animosité se passe avec la bénédiction de nos dirigeants universitaires.

  • Michel Lebel - Abonné 2 février 2021 06 h 35

    Au commencement...

    Au commencement... Caïn tua son frère Abel. Nihil novi sub sole.

    M.L.

    • Christian Roy - Abonné 2 février 2021 13 h 34

      @ M. Lebel,

      Je reprends cette phrase du texte de Mauricio Segura: "Et si la voie de la haine — de soi, de l’autre — était la plus grande tentation de l’homme aujourd’hui ?"

      La sagesse biblique nous rapporte que la tentation en question en est une de toutes les époques. Un autre trésor trouvé dans ce livre que que bien des Québécois regardent de haut ou tout simplement mis à la poupelle...

  • Pierre Rousseau - Abonné 2 février 2021 08 h 28

    La haine à grande échelle

    L'extension de la haine entre individus est celle qui vise un groupe de personnes qu'on appelle souvent les boucs-émissaires. En particulier pendant les situation de crise, l'humain se complait dans la haine collective de l'autre, que ce soit une question d'ethnie ou de simple groupe identifiable. L'exemple le plus patent est l'antisémitisme, la haine du Juif, des débuts du XXe siècle en Europe alors que l'origine de cette haine est fort nébuleuse et très certainement non fondée. Le Juif était devenu le bouc-émissaire de tous les maux.

  • Cyril Dionne - Abonné 2 février 2021 09 h 48

    La haine est la fille de l’inquiétude et la violence le beau-père de la crainte

    Oui, les gens sont plus éduqués aujourd’hui, mais la question se pose, dans quoi? La plupart des écoles sociales aujourd’hui véhiculent les vieux stéréotypes du racisme. Les extrémistes de gauche veulent censurer toutes les universités et les institutions culturelles médiatiques, un fait qui a été dénoncé par tous les grands penseurs de la gauche. Ce nouveau maccartisme de la gauche radicalise le débat dans cet élan multiculturalisme bien canadien en classant les gens selon leur clan, leur religion, leur couleur, leur orientation sexuelle et leur sexe, Québec solidaire oblige.

    Oui, les faux espaces publics que sont les médias sociaux sont aux mains d’une très petite minorité de nouveaux riches milliardaires qui censurent arbitrairement le débat, eux qui n’ont jamais élu par personne. Les médias d’aujourd’hui sont devenus des « fake news » parce qu’ils choisissent quoi publier et comment le faire. Le journalisme a été remplacé par celui d’opinion. Souvent, il y a une manipulation de l’information.

    Oui, les gens ordinaires font face aujourd’hui à cette dynamique de pauvreté socioéconomique amenée par la mondialisation. Alors, des phénomènes comme Trump, Brexit et autres continueront à se produire, parce que les gens sont insatisfaits de leur institutions. Lorsque vous perdez votre dignité socioéconomique pour pouvoir élever une famille, il ne reste plus grand-chose à perdre.

    Mais il y a un autre phénomène sociologique qui explique la polarisation politique, celui de la langue de bois et du langage crypté. Excusez-nous, mais seulement 2% de la population serait intéressé de lire ou comprendrait ce texte. Cet élitisme d’une partie de l’establishment intellectuel a grandement contribué au fossé qui sépare les gens et a alimenté cette polarisation des discours.

    • Christian Roy - Abonné 2 février 2021 13 h 42

      @ M. Dionne,

      Vous écrivez: "les gens sont plus éduqués aujourd’hui (...)"

      - Éduqués ou instruits ?

      Vous écrivez: "Souvent, il y a une manipulation de l’information."

      - La réception du message n'est-elle pas biaisée par la forme du récipient ?

      Vous écrivez: "Excusez-nous, mais seulement 2% de la population serait intéressé de lire ou comprendrait ce texte."

      - Est-ce cela le fameux 2% ? (Blague) Vous n'exagérez pas un brin, vous qui commencez par écrire que " les gens sont plus éduqués aujourd’hui," ?

      Au plaisir de dialoguer....(!)

  • Claude Bernard - Abonné 2 février 2021 10 h 02

    Désengagement et désenchantement

    La polarisation politique viendrait-elle, en partie, de la démocratisation de l'enseignement ou de celle de toutes les sphères d'activité dans les démocraties occidentales?
    Si le «rêve américain» devient accessible à tous, du moins en théorie, losrque les espoirs s'effondrent avec le marché et l'emploi, lorsque l'horizon s'obscursit et que l'avenir s'assombrit et se couvre de nuages noirs, l'attrait d'une «secte» quelconque et l'intolérance s'installent dans les cerveaux des «demi civilisés» que nous sommes.
    Au «désenchantement du monde» tel qu'anticipé par Max Weber, viennent s'ajouter ou s'accoupler le désengagement social et la solitude du coureur de fond qui s'apperçoit soudain qu'il fait du sur place ainsi qu'Alice au pays des Merveilles.
    La démocratisation accélérée et sans préparation de l'enseignement, quoique ce soit ce que, chez-nous, les «Pères de la Révolution Tranquille» souhaitaient, nous a laissés sans défense après «mai 68» devant les renversements des politiques mondiales des puissants de ce monde et devant la mort de dieu.
    Mais avaient-ils le choix.