Le Noël de l’itinérant

Les organisateurs rationnels du monde, forts de leur expertise, ne tolèrent pas les moindres recoins hors de leur contrôle; les initiatives des démunis, toutes croches soient-elles, insensées à leurs yeux, sont un affront intolérable aux bonnes manières.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Les organisateurs rationnels du monde, forts de leur expertise, ne tolèrent pas les moindres recoins hors de leur contrôle; les initiatives des démunis, toutes croches soient-elles, insensées à leurs yeux, sont un affront intolérable aux bonnes manières.

Noël… le froid s’est installé à demeure pour l’hiver. Des arbres et des fenêtres habillés de lumières scintillent, la rue est belle et blanche. Le silence des anges danse dans la nuit.

Dedans les maisons chaudes, les préparatifs fébriles du réveillon, plus restreint cette année, vont bon train, l’odeur invitante du repas de fête flotte dans l’air, des enfants s’impatientent d’ouvrir leurs cadeaux au pied du sapin.

Peut-être y a-t-il là une crèche avec les mages, les bergers et leurs moutons, le bœuf et l’âne, Marie, Joseph et le bébé dans la mangeoire, rappelant la nuit étoilée où Dieu a embrassé entièrement la fragile humanité, où il a uni sa parole à la nôtre, l’infini à l’éphémère.

Chaque année, décembre ramène ce conte millénaire où les hommes et les femmes blessés de tout temps, accablés par la vie ou la violence humaine, prostrés par le poids des ans puisent sans relâche comme au premier jour la force, la joie et la paix — « le souffle, l’invisible poème », dirait Rilke, qui maintient vivant, debout et digne malgré l’épreuve.

Campement Notre-Dame

Dans une ruelle sombre, à l’ombre des réjouissances, un homme au lourd manteau vient d’entrer dans sa demeure, une toile de plastique accrochée à une clôture faisant office de toit et de murs. Il a replacé derrière lui soigneusement une valise servant de porte et s’est glissé aussitôt dans un sac de couchage, recroquevillé dedans pour dormir.

Ou plutôt pour tenter de dormir en dépit de la faim et du froid qui le tenaillent, et du vide au-dessus duquel il gît suspendu comme sur un filet, et qui l’aspire. Mais lui, accroché à la vie, résiste. Peut-être réussira-t-il à dormir et, demain, à continuer à vivre.

Vient-il du campement de la rue Notre-Dame ? Les itinérants y ont été récemment chassés manu militari comme de la vermine, dépouillés du peu qu’ils avaient, tentes, sacs de linge,tout jeté à la poubelle. La place estdevenue nette, proprette comme avant. C’est cela, l’important.

Comment laisser la misère gâcher le paysage urbain de la sorte? disent les gens bien intentionnés. Dehors, gens du dehors sans dedans ! Allez ailleurs, dans les espaces invisibles des villes et de la bonne conscience, pour que nous puissions dormir en paix!

On n’a pas voulu voir en eux des êtres capables, malgré leurs profondes blessures, de générer, à même leur extrême pauvreté, l’énergie de la dignité qui leur est refusée partout. Ils s’éprouvaient ensemble, forts et solidaires. Solides dans leur solitude, unis dans leur abandon.

Contre l’image d’eux, que les passants et le miroir des refuges leur renvoient trop souvent, d’hommes déchus, ils tissaient du sens dans l’espace qu’ils habitaient, fût-il précaire et battu à tout vent. Les tentes dressées contre le froid l’étaient aussi contre la fatalité et l’impuissance, élevant un mur contre la non-existence. Une communauté de désœuvrés hurlant au monde leur existence bien réelle, au-delà des ombres qu’ils sont pour les passants. Réalité dérangeante, certes, car elle fait de la vie un chemin de combat et non un havre de paix.

Museler la misère

La misère organisée, c’est ce qui est le plus intolérable dans une société de la raison et de l’ordre. Surtout, cacher ce que les gens bien nés ne sauraient voir, l’indécence d’une richesse et d’un bien-être qui ne sont pas en même temps un devoir de partage et d’entraide. Museler la misère humaine, étouffer le cri qui interpelle notre responsabilité.

C’est comme si on avait chassé Marie et Joseph de la grotte où ils s’étaient réfugiés, les portes des auberges étant closes. Qu’on avait arraché de leurs mains l’enfant qui venait de naître, comme une honte. Les organisateurs rationnels du monde, forts de leur expertise, ne tolèrent pas les moindres recoins hors de leur contrôle ; les initiatives des démunis, toutes croches soient-elles, insensées à leurs yeux, sont un affront intolérable aux bonnes manières.

Et pourtant, Dieu a emprunté leurs gestes pour naître et porter une nouvelle immense et riante : nous sommes frères et sœurs, et le blessé parmi nous nous oblige à prendre soin les uns des autres, quoi qu’en disent les maîtres du monde. Et l’outragé, l’humilié a en lui le ressort pour se dresser contre l’injustice. C’est un peu cela que nous conte Noël.

Mais peu l’entendent. Rien de bon ne peut sortir des pauvres, dit-on. Ni de Dieu, il est mort, scande-t-on, fiers de notre émancipation. Pourtant, au-delà des fausses images de puissance qu’on s’en est faite, calquées sur celle des puissants de ce monde, il est possible de distinguer plutôt en lui la trace indélébile de notre vulnérabilité commune, la blessure ouverte dans notre chair qui perce la carapace de l’indifférence, la petite voix de la conscience qui dépouille du superflu quand celui-ci masque l’essentiel, le murmure du silence qui redit à l’oreille de l’âme — « aime sans compter » —, l’espérance qui nous est donnée pour les désespérés qu’il y a une vie avant la mort, à chérir, à partager comme du pain.

Un enfant nu, sans défense, qui ne laisse pas d’autre choix que de lui venir en aide et, ce faisant, libère en nous les puissances infinies de l’amour et de la joie. Noël.

4 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 24 décembre 2020 01 h 05

    Une société civilisée doit subvenir aux nécessités de ses citoyens avant de subventionner les riches.

    Merci, monsieur Ravet, pour votre témoignage très puissant. Vous nous rappelez la vraie raison de notre célébration de Noël. C'est honteux que dans une société aussi riche que la nôtre, on soit capable de subventionner les milliardaires et les entreprises qui propagent la pornographie, mais on n'est pas capable d'offrir les nécessités de base à nos concitoyens, telle qu'un minimum d'un logement salubre.
    Notre hypocrisie est proverbiale.

  • Christian Roy - Abonné 24 décembre 2020 13 h 24

    A-t-on vidé Noël de sa substance ?

    Le danger consiste à lire superficiellement les évangiles de la Nativité comme s’il s’agissait d’un attendrissant conte de fée. Pourtant, les propos qu’on y trouve sont particulièrement subversifs. On y campe un César-Auguste qui ordonne, dicte et recense en opposition à un Dieu qui invite, appelle et ouvre un chemin d’espérance. Une « bonne nouvelle » est annoncée; l’être humain prendra la mesure du capital et l’esclave sera affranchi ! Lu au second degré, les textes sont loins d’être une histoire pour enfants. Ils sont une invitation à se rendre à la périphérie de soi-même pour y découvrir un Dieu déconcertant. Car c’est au pied des nouvelles tours de Babel, là où se dressent les tentes des exclus, qu’on trouve la crèche d’un nouveau-né : celui qui « renverse les potentats de leur trône et élève les humbles, celui qui comble de biens les affamés et renvoie les riches les mains vides ! » « Soyez sans crainte, ajoute Luc, car voici que je vous annonce une grande joie qui sera celle de tout le peuple : aujourd’hui vous est né un Sauveur, qui est le Christ Seigneur… » Cet « Enfant-Dieu » n’est donc pas venu sauver la technocratie, ni la Bourse, ni notre indifférence, mais ce qui nous permet de voir au-delà des apparences afin de donner plus d’humanité à nos existences.
    J'ai une une pensée particulière aujourd'hui pour ceux qui vivront leur « sainte nuit » dans l’isolement, la désinstallation, l’anxiété et le dépouillement. Que ce soit à l’hôpital, au CHSLD, « dans la rue » ou un refuge, une cellule de prison, un camp de réfugiés et même... une chambre d'adolescent en peine. Si j’ai bien compris le sens du Noël de la foi, c’est de leur côté que la lumineuse naissance aura lieu. Là où la demande de salut est vitale et la résistance nécessaire. Car Dieu prend la part des victimes en s’identifiant d’abord à elles. Et sa justice, engageante, soutenante et réparatrice, nous concerne tous. Joyeux Noël et que le confinement nous préserve sans nous isoler mutuellement !

  • Marc Therrien - Abonné 25 décembre 2020 10 h 02

    Et avant Jésus-Christ, Diogène de Sinope


    « Les organisateurs rationnels du monde, forts de leur expertise, ne tolèrent pas les moindres recoins hors de leur contrôle ; les initiatives des démunis, toutes croches soient-elles, insensées à leurs yeux, sont un affront intolérable aux bonnes manières. » Et ces itinérants, s’ils sont habités de l’esprit du philosophe Diogène de Sinope dit aussi le Cynique, réalisent que vivre dehors l’hiver au Canada est plus rude qu’en Grèce.

    Marc Therrien

  • Philippe Hamel - Inscrit 25 décembre 2020 16 h 39

    Merci.

    Je vous remercie pour ce commentaire. Vous comprenez comme peu d'autres la réalité de l'itinerance.
    Je souhaite que le message se rende aux oreilles des décideurs!
    Joyeuses fêtes,
    P.