Les loups de Yellowstone

«On a remarqué que la réintroduction du loup dans le mythique parc national Yellowstone, aux États-Unis, a eu des effets bénéfiques sur l’ensemble de ce vaste écosystème», écrit Pierre Chastenay.
Photo: Jacob W. Frank/National Park Service via AP «On a remarqué que la réintroduction du loup dans le mythique parc national Yellowstone, aux États-Unis, a eu des effets bénéfiques sur l’ensemble de ce vaste écosystème», écrit Pierre Chastenay.

L’auteur est astronome, auteur,communicateur scientifique et professeur de didactique des sciences à l’UQAM.

L’annonce du possible abattage d’une quinzaine de cerfs de Virginie établis dans le parc Michel-Chartrand, à Longueuil, a fait couler beaucoup d’encre. Les autorités municipales ont justifié leur décision par le fait que la surpopulation de cervidés dans le parc posait des risques pour la circulation automobile, créait une pression énorme sur la végétation du parc et des milieux avoisinants et augmentait les risques de propagation de la maladie de Lyme. Des citoyens et des groupes de conservation se sont opposés à l’abattage des animaux et ont plutôt proposé de les relocaliser.

Devant le tollé provoqué par son annonce, la Ville de Longueuil a reculé et a décidé que les animaux allaient finalement être déplacés. On ne sait pas quel effet cette délocalisation aura sur les cerfs : selon les biologistes, le stress causé par leur capture pourrait être fatal à certains individus, sans compter les risques de blessure. De plus, leur arrivée dans un milieu qui leur est inconnu pourrait mener à l’introduction de maladies actuellement absentes dans leur nouvel habitat, mettant ainsi en danger la vie des autres animaux qu’ils côtoieront. Mais l’important, pour les amis des animaux, c’est que la vie des bêtes soit préservée… peu en importe la qualité, somme toute.

Autorégulation

À une époque lointaine où la nature s’autorégulait par le mécanisme prédateur-proie, une telle surpopulation d’herbivores sur un territoire donné ne se serait jamais produite. Les grands prédateurs, comme le loup, exerçaient un contrôle naturel sur les cheptels et les maintenaient en santé en éliminant les individus malades, blessés ou moins bien adaptés à leur environnement. Malheureusement, l’agriculture, l’urbanisation et la déforestation ont chassé ces grands prédateurs du sud du Québec. Aujourd’hui, il n’y a plus de loups au sud du Saint-Laurent, avec les conséquences que l’on connaît.

On comprend mieux aujourd’hui le rôle crucial joué par les grands prédateurs dans un environnement donné. Par exemple, on a remarqué que la réintroduction du loup dans le mythique parc national Yellowstone, aux États-Unis, a eu des effets bénéfiques sur l’ensemble de ce vaste écosystème. Non seulement les loups contrôlent-ils maintenant la population d’herbivores, mais ils modifient également leur comportement. En effet, lorsqu’ils sont menacés par les loups, les herbivores se déplacent davantage, ce qui favorise la régénération des zones herbeuses et la pousse des arbres. Ces nouveaux arbres offrent un milieu de vie aux oiseaux qui, à leur tour, favorisent le retour des arbustes porteurs des baies dont raffolent les ours. La population d’ours, en meilleure santé, contrôle elle aussi le cheptel d’herbivores, contribuant ainsi au cycle que les loups ont enclenché.

Le retour des arbres permet aussi aux populations de castors de s’épanouir ; leurs barrages fournissent des habitats aux amphibiens, aux poissons et aux reptiles. C’est peu connu, mais les loups s’attaquent également aux coyotes, ce qui favorise l’augmentation des populations de lapins et de souris, créant par le fait même une plus grande source de nourriture pour les oiseaux de proie et les renards. Même les charognards, comme les pygargues à tête blanche, en profitent pour se nourrir des carcasses plus nombreuses. Plus surprenant encore, le retour des loups a modifié la topographie même du parc. Auparavant, le manque de végétation et la forte érosion du sol rendaient le tracé de certains cours d’eau plus capricieux. Mais avec le retour d’une végétation abondante près des rivières, les berges se sont stabilisées.

Jouer le rôle des loups

Voudrait-on réintroduire le loup au sud du Saint-Laurent qu’on ne le pourrait pas. La peur du grand méchant loup est encore trop vive pour que la population l’accepte, sans compter l’opposition des éleveurs qui craignent pour leurs bêtes. De toute façon, le loup n’en voudrait pas non plus, lui qui craint l’homme par-dessus tout et a besoin d’un immense territoire pour répondre à ses besoins. Il ne nous reste donc que la chasse au cerf et ses quotas, qui sont une façon d’exercer artificiellement un certain contrôle sur les populations de cervidés en expansion constante. Mais c’est un mécanisme bien imparfait reposant sur des données de densité de population toujours approximatives.

Les activités humaines et leur expansion constante au détriment des milieux naturels sont la raison première pour laquelle nous retrouvons aujourd’hui des cerfs de Virginie jusqu’au cœur des villes, où leur présence en grand nombre est en train de détruire la végétation au-delà de ses capacités de se régénérer. Il nous faut aujourd’hui jouer le rôle que les loups jouaient autrefois et abattre toujours plus de cerfs, ne serait-ce que pour préserver ce qu’il reste du milieu naturel. Malheureusement, il y aura toujours des amis des animaux pour se porter à la défense des cervidés et crier au massacre. Ces gens ne comprennent-ils pas qu’en voulant sauver l’un, ils risquent de perdre l’autre ?

8 commentaires
  • Louise Collette - Abonnée 3 décembre 2020 07 h 46

    Merci

    Merci mille fois pour cet article éclairant qui remet bien les pendules à l'heure.

  • Hélène Lecours - Abonnée 3 décembre 2020 08 h 26

    Un comité pour la réintroduction des loups

    Peut-être qu'un tel comité pourrait convaincre des politiciens de réintroduire les loups sur la rive-sud :) Blague à part, il y a des villes aux USA - au Colorado en particulier - où de nombreux cerfs vont brouter librement les pelouses des résidents. Ils se promènent dans les rues, surtout le soir, et on ne voit plus que des pelouses jaunes partout. Personne ne bouge semble-t-il.

    • Pierre Rousseau - Abonné 4 décembre 2020 09 h 18

      La même chose se produit à Victoria (BC) et, en particulier dans la banlieue cossue d'Oak Bay et on a jonglé avec l'idée de stériliser les cerfs. Au moins sur l'île de Vancouver il y a encore des cougars qui jouent le rôle de stabilisateurs du cheptel en tant que grand prédateur mais de plus en plus ils s'approchent des villes à cause de la déforestation (les coupes à blanc sont énormes sur cette île), au prix de leur vie.

  • Danièle Jeannotte - Abonnée 3 décembre 2020 09 h 28

    La raison, enfin

    Ce magnifique article explique avec une grande clarté que l'environnement est un système logique où les espèces sont interdépendantes et où chacune a un rôle à jouer. C'est un appel à la raison mais comme la raison fout le camp à toute vitesse, je doute qu'il réussisse à convaincre les apôtres de Me Anne-France Goldwater.
    J'ai appris à comprendre le fonctionnement de la nature en regardant les documentaires de la BBC, qui sont de pures merveilles. Je les conseille à tous ceux pour qui la défense de l'environnement consiste à marcher avec Greta Thunberg ou à nourrir les animaux sauvages.

  • Jean-Guy Laurendeau - Abonné 3 décembre 2020 09 h 50

    Un beau texte

    Merci pour ce texte éclairant et éminemment pédagogique.

    Jean-Guy Laurendeau

    • Sylvio Le Blanc - Abonné 3 décembre 2020 15 h 11

      100 % d'accord.

      L'homme a mis le bordel dans la nature, à lui de réparer.

  • Gilles Théberge - Abonné 3 décembre 2020 12 h 12

    Comme vous dites, « Ces gens ne comprennent-ils pas qu’en voulant sauver l’un, ils risquent de perdre l’autre ? »

    Il faudrait d'abord leur apprendre à lire à ces gens-là...!