Retour sur le mot en n

«Une partie de la vocation universitaire est de mettre momentanément en retrait, afin de pouvoir les disséquer, les représentations ou les images parfois désobligeantes qui ont cours dans une société sous forme de préjugés, de stéréotypes, de conceptions falsifiées», pense Gérard Bouchard.
Photo: Michel Tremblay «Une partie de la vocation universitaire est de mettre momentanément en retrait, afin de pouvoir les disséquer, les représentations ou les images parfois désobligeantes qui ont cours dans une société sous forme de préjugés, de stéréotypes, de conceptions falsifiées», pense Gérard Bouchard.

Historien, sociologue, écrivain, Gérard Bouchard enseigne à l’Université du Québec à Chicoutimi dans les programmes en histoire, sociologie / anthropologie, science politique et coopération internationale. Il est titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les imaginaires collectifs.

Par définition, l’institution universitaire crée un espace de réflexion comparable à un laboratoire, un lieu en marge de l’agitation de la Cité qui n’est pas soumis aux préjugés et aux stéréotypes ni régi par des pouvoirs et des influences indues. La création de cette enceinte où l’on peut penser, interroger et critiquer librement représente l’une des plus précieuses conquêtes de nos sociétés démocratiques. On a le devoir de résister chaque fois qu’un pouvoir, une autorité quelconque s’immiscent dans ce lieu sacré pour en restreindre ou pour en perturber le fonctionnement.

Une partie de la vocation universitaire est de mettre momentanément en retrait, afin de pouvoir les disséquer, les représentations ou les images parfois désobligeantes qui ont cours dans une société sous forme de préjugés, de stéréotypes, de conceptions falsifiées. Parmi celles-là, viennent en priorité les expressions chargées de significations infamantes qui ont pour effet, sinon pour intention, de dénigrer, de rabaisser, d’avilir.

L’objectif est d’abord de les nommer et de les déconstruire pour mieux comprendre leur origine, leur histoire, pour reconstituer le cheminement qui en a fait des symboles dégradants, pour mettre au jour l’effet stigmatisant qu’ils produisent et pour remettre en question leur fondement. Cette opération peut évidemment réactualiser la souffrance chez les personnes concernées. C’est le prix à payer. Ce qui la rend légitime, c’est le but qu’elle poursuit : faire comprendre les raisons pour lesquelles il faut expurger le langage courant de ces scories.

Au terme de l’exercice, chacun devrait posséder les données permettant de faire un choix éclairé. Cette voie ne vaut-elle pas mieux que l’autre qui a prévalu à Concordia et à l’Université d’Ottawa, à savoir le recours à la contrainte, à l’intimidation et à la peur dont relève toute forme de censure et de tabou ? Qui ne voit pas que ce procédé, avec sa menace de sanction, ne peut mener qu’au refoulement, au ressentiment et au rejet ? La sagesse invite plutôt à instruire, à démontrer méthodiquement, selon les règles de la science et de la pédagogie. Il y a aussi derrière le procédé ostracisant un pari voulant qu’en interdisant le mot, on aille réduire la chose. Le contraire peut se produire.

En résumé, cette formule est à l’opposé de l’esprit universitaire qui se fonde sur la liberté et le respect mutuel. Elle est aussi contraire au bon sens. Allons-nous acheter en librairie ou emprunter à la bibliothèque « cet ouvrage de Pierre Vallières dont on m’interdit de prononcer le titre » ?

Je sais que la comparaison est un peu boiteuse, mais cette question rappelle la Shoah. À ce que je sache, la population juive qui en a été victime n’a pas songé à en bannir le mot. Au contraire, elle l’a adopté et utilisé pour exhiber toute la laideur qu’il recouvre. Mieux encore, les juifs ont fait de cette tragédie une ignominie qui interpelle désormais l’humanité tout entière et fournit à tous et à toutes un sujet de réflexion. La cause de l’antiracisme y a immensément gagné en résonance et en gravité.

Il s’est produit la même chose avec l’Apartheid. Ses victimes ont laissé se diffuser l’horreur en lui conservant son nom plutôt que de l’ériger en barrière. Et plus près de nous, ce qui est arrivé avec le vocable « Sauvage » n’est pas très différent. Ce mot qui incarne tout un passé de violence, de discrimination et de souffrance est maintenant largement exclu de l’usage courant. Or, c’est la réflexion et le débat qui l’ont permis. Le recours à la censure et au tabou aurait produit un résultat différent.

On aperçoit ici l’urgence d’échanges entre professeurs et étudiants pour clarifier les positions des uns et des autres, pour dissiper de possibles malentendus et pour tenter de réduire les points de désaccord.

Il serait dommage que le Québec s’enfonce dans cette guerre de mots alors que déjà, sur un terrain voisin, il n’arrive pas à s’extirper de la querelle du racisme systémique. Ici, nous perdons du temps et de l’énergie à nous disputer sur le vocabulaire. Pendant ce temps, à cause d’un entêtement difficile à comprendre, le principal acteur qu’est l’État se garde d’intervenir énergiquement comme il devrait le faire. Tout cela est navrant.

L’État, il faut bien en convenir, n’est pas tout à fait le seul en faute, mais il trouve un alibi dans le fait qu’il y a ici un vrai problème conceptuel. La population comprend mal le mot, les spécialistes ne s’entendent pas non plus sur sa définition. Devant la réaction hésitante, sceptique ou carrément réfractaire de plusieurs décideurs et devant la confusion qui règne sur cette notion, les militants et la communauté universitaire devraient mener leur combat sous un autre étendard pour mieux servir la même cause. Personne ne se dispute sur le sens de l’islamisme radical, et tous les juifs savent ce qu’est l’antisémitisme.

Si j’avais à enseigner le racisme qui sévit depuis longtemps aux dépens de la population noire, je me croirais obligé de prononcer le concept dans le but, encore une fois, de le déconstruire comme le font les scientifiques, pour faire comprendre comment il en est venu à se charger de résonances aussi nocives et montrer tout le mal que peut faire un mot. Et ainsi fournir aux jeunes les raisons de s’en garder. Mais je le ferais en recourant à toute la prudence, à tous les ménagements, à tout le respect qu’impose la sensibilité des victimes.

12 commentaires
  • Jean Thibaudeau - Abonné 28 octobre 2020 05 h 36

    Une fois n'est pas coutume

    Ça faisait longtemps que les propos de Gérard Bouchard m'irritaient au plus haut point. Pour une fois, je partage tout-à-fait son opinion. La Raison doit prévaloir, même dans les situations où de fortes émotions sont présentées comme des arguments.

    • Nadia Alexan - Abonnée 28 octobre 2020 10 h 05

      Je suis tout à fait d'accord avec vous, monsieur Thibeaudeau. Moi aussi je ne suis jamais d'accord avec l'auteur, mais cette fois-ci, il a raison.
      Mais je trouve qu'il aurait pu sanctionner l'intransigeance des étudiants plus vigoureusement, parce qu'ils veulent bannir complètement la prononciation de ce mot même en faisons attention à leurs sensibilités.

    • Yvon Bureau - Abonné 28 octobre 2020 10 h 31

      Jean, je vous seconde en abondance.

  • Richard Maltais Desjardins - Abonné 28 octobre 2020 06 h 50

    Des lieux saints

    Dieu dit à Pierre, tu est Pierre et sur cette pière je bâtirai mon Église. Dieu a perdu son boulot, les lampes des sanctuaires s'éteignent en coups de vents, des fois d'un simple souffle. C'est pas plus mal : désormais, la Raison des Lumières peut enfin triompher et ériger dans toutes les terres civilisables ces « sanctuaires de fabrique » du citoyen éclairé, comme les nommait l'autre avec une ferveur de premier communiant.

    Parce qu'il s'agit bien de cela : de la concurrence que se livrent entre eux les appareils idéologiques d'État pour être constituées titulaires du dogme et gardiennes du reliquaire. Entre elles et dans leur sein même. La nostalgie d'un temps où l'Université, « cette enceinte où l’on peut penser, interroger et critiquer librement » aurait été préservée d'un détournement idéologique de cet idéal n'est qu'un fantasme, très généreux et louable même, mais décalé des soubresauts qui marquent partout l'histoire des idées et leur rapport avec les autres forces sociales et avec les pouvoirs. A Baghdad comme à Cordoue ou Paris, avant la mort de dieu comme après.

    Les controverses qui agitent nos universités ces jours-ci ne sont pas comme un mal venu d'ailleurs, une infection à forte dose de culture du banissement ou de gogauche intersectionnelle ou de je ne sais quoi et qui empêcherait qu'on devise calmement et savamment sur les fines distinctions entre les mots et leurs choses (c'est pas une coquille) entre gens raisonnables. Elles sont un des théatres où les rapports des forces sociales et leur reconfiguration se jouent. On peut détourner le regard de ce spectacle, qui n'en est pas un, ou en suivre les intrigues pour ce qu'elles pourraient apporter à la compréhension de notre inscription singulière ou collective dans l'histoire.

    • François Poitras - Abonné 28 octobre 2020 11 h 16

      Dieu n'a pas perdu son boulot : la sacralisation/démonisation lexicale indique qu'il a plutôt été réaffecté au département de l'antirépublicanisme, où les vents de l'obscurantisme soufflent rageusement les Lumières.

    • Marc Therrien - Abonné 28 octobre 2020 11 h 18

      Il semble évident que la « resignification subversive » qui crée ce mot-arme pour les antiracistes soit effectivement une menace pour ceux pensent qu’ils ont atteint une telle hauteur dans la pensée humaniste universaliste qu’ils peuvent prétendre qu’ils ne voient plus les différences de couleur et que le combat antiraciste les indiffère puisque à la hauteur d’un Gilles Vigneault, par exemple, ils considèrent avec lui que « les humains sont de ma race ».

      Marc Therrien

    • François Poitras - Abonné 28 octobre 2020 13 h 26

      M. Therrien,
      Entre l’astigmatisme et le stigmatisme racialiste, il est un monde à observer et penser.

    • Marc Therrien - Abonné 28 octobre 2020 14 h 31

      Faudrait-il alors, M. Poitras, trouver un autre mot que « sacré » dans ce slogan : « La liberté d’expression, c’est sacré »?

      Marc Therrien

    • François Poitras - Abonné 28 octobre 2020 17 h 13

      Quelle étrange question ! Qui fleure ironiquement l'intégrisme lexical.

      Selon leurs usages, les mots sont polysémiques, c'est-à-dire, qu’ils portent plusieurs significations. Et ces significations évoluent parfois. C'était d'ailleurs le sujet de la prof de l'université d'Ottawa.

      Pour répondre à votre question : je m’en sacre ! Ou sinon, sacrez-moi patience ! Haha !

  • Daniel Gendron - Abonné 28 octobre 2020 12 h 09

    Les bannissements

    Dans le principe, à mes yeux, dénoncer qu'on carricature un icône religieux et condamner qu'on nomme par un mot une réalité humaine est le même. Dans les deux cas, les protestataires sont tarés.

    • Marc Therrien - Abonné 28 octobre 2020 14 h 38

      S’il s’avérait que les pourfendeurs des gens qui pensent tout croche augmentent en nombre et qu’au nom de la Raison se mettent tous ensemble à vouloir les faire taire, il faudrait alors continuer de se demander comme l’ont fait les théoriciens de l’École de Francfort si cette Raison n’est pas totalitaire quand elle se montre intolérante face à son contraire au point de souhaiter le faire disparaître.

      Marc Therrien

  • Jean-Henry Noël - Inscrit 28 octobre 2020 15 h 32

    L'art nègre

    Le mot existe : l'art nègre, par exemple. L'éliminer est impossible et ne sert en rien la cause de l'antiracisme. Ce mot prononcé devant moi, dans un ascenseur d'un certain hôpital, en 1968, n'était pas raciste. C'était le mot employé à l'époque. Mais, puisque on a remplacé «élévateur» par «ascenseur», pourquoi pas «Nègre» par «Noir» ou «Black» ? Il faudra que la majorité l’abandonne d'elle-même. C'est inutile d'avoir un accent à la télé et un autre ailleurs.
    Le racisme doit être affronté au niveau économique. L'égalité citoyenne est d'abord économique. ; On ne peut pas refaire le passé. On ne peut pas condamner des hommes morts. Puisque nous devons vivre avec leurs descendants, nous ne pouvons pas les considérer comme des ennemis. Oui, je réclame seulement l'égalité économique. Si on élimine la pauvreté, on élimine les ghettos.