Un nouveau désordre liberticide

«Nous parlons parce que le monde extérieur doit savoir qu’il règne actuellement au sein et dans la marge immédiate de notre institution un climat toxique d’intimidation qui fait que l’on peut harceler, intimider et ostraciser des collègues qui n’ont fait que porter une parole raisonnée et raisonnable dans la cité», écrivent les auteurs.
Photo: Jake Wright Le Devoir «Nous parlons parce que le monde extérieur doit savoir qu’il règne actuellement au sein et dans la marge immédiate de notre institution un climat toxique d’intimidation qui fait que l’on peut harceler, intimider et ostraciser des collègues qui n’ont fait que porter une parole raisonnée et raisonnable dans la cité», écrivent les auteurs.

Nous sommes des professeures et des professeurs de droit à l’Université d’Ottawa qui prennent aujourd’hui la parole en tant que citoyennes et citoyens, en tant qu’universitaires et juristes. Nous parlons parce que le monde extérieur doit savoir qu’il règne actuellement au sein et dans la marge immédiate de notre institution un climat toxique d’intimidation qui fait que l’on peut harceler, intimider et ostraciser des collègues qui n’ont fait que porter une parole raisonnée et raisonnable dans la cité.

Un climat qui, pire encore, a déjà bâillonné plusieurs membres de notre communauté universitaire qui voudraient mais qui n’osent plus parler, tenaillés qu’ils sont par la peur : peur d’être privés de la permanence ou d’une promotion ; peur de représailles diverses en matière de conditions de travail ; peur aussi des autorités gouvernementales, des attaques brutales sur les réseaux sociaux. Une peur que nous n’avions jamais vue, ni même imaginée à ce jour.

Comprendre et faire comprendre

Les juristes que nous sommes vivent au cœur d’un monde qu’ils s’attachent à comprendre et à faire comprendre. Ce monde est travaillé par des strates multiples d’injustices, de blessures, de douleurs et de traumatismes mémoriels collectifs comme individuels. Nous nous affairons à chercher dans le droit à la fois la source et la solution à certaines de ces plaies de la condition humaine, parmi lesquelles comptent les manifestations de la discrimination systémique. Au centre de notre engagement pour la vérité, le changement et la justice, nous trouvons les Autochtones, les femmes, les personnes racisées, les personnes handicapées, les enfants, les minorités religieuses, et tous les individus vulnérables de mille façons déshumanisés par des rapports de pouvoir et de contrainte anciens ou plus récents.

Mais aujourd’hui, nous nous sentons de plus en plus privés de notre capacité à remplir notre mission dans les conditions attendues d’une société libre et démocratique.

Dans la foulée de la malheureuse affaire Lieutenant-Duval, on nous informe, en effet, que celle ou celui d’entre nous qui abordera un thème, montrera une image, prononcera un mot, rappellera une loi ou une jurisprudence ayant pour effet de provoquer un sentiment subjectif d’agression chez un étudiant pourra être publiquement ostracisé comme raciste, antisémite, islamophobe, anti-chrétien, sexiste ou âgiste sans la protection de son institution, qui déclare officiellement que l’agression est une notion incommensurable car radicalement subjective et, qu’en conséquence, le professeur doit assumer seul les conséquences « ignominieuses » de ses paroles et des textes de loi qu’il cite. Non seulement la professeure sera-t-elle laissée à elle-même, mais l’institution se réserve de surcroît le pouvoir de soutenir activement le boycottage de son cours.

Le même message est lancé aux étudiantes et aux étudiants, qui sont des protagonistes déterminants du dialogue universitaire. La prise de parole les exposera au même péril.

Or, un principe clé de l’État de droit et de la justice fondamentale veut qu’une personne ne puisse être privée de sa sécurité et de sa liberté que sur le fondement d’une norme intelligible et raisonnablement prévisible. Nous aimons nos étudiantes et nos étudiants, nous les respectons, et leur bien-être est notre souci premier. Nous ferons donc tout ce qui est en notre possible pour éviter de les blesser. Nous reconnaissons notre devoir d’humilité et d’autocritique permanentes ; nous ressentons une responsabilité face aux legs de l’histoire.

Mais nous ne serons jamais en mesure de nous conformer au nouveau (dés)ordre établi par notre institution. Il en est ainsi parce que nous sommes face à une situation de non-droit, l’existence du délit d’agression étant décrétée par la personne qui l’allègue sans espace possible de discussion, de dialogue, de nuance et de mise en contexte. Pourrait-on tenter de relativiser en proclamant que certaines douleurs sont plus légitimes que d’autres ?

Vraies et fausses victimes

Bien sûr que non, car dans les replis insondables du ressenti intime, personne n’aura la légitimité incontestée de hiérarchiser les blessures, les traumatismes et les oppressions vécues ou revendiquées.

Peut-on distinguer les vraies des fausses victimes sans créer le sentiment d’ajouter à la violence et à la discrimination ressentie ? Ne faut-il pas plutôt chercher d’autres moyens de valider l’expérience ressentie par les personnes intéressées sans obérer la possibilité de communication qui est la condition même de la quête du vivre-ensemble apaisé ?

Professeurs et étudiants sont actuellement livrés sans défense à l’arbitraire, à la vindicte et à l’intimidation tout en étant dans l’incapacité de s’en prémunir.

Dans ces circonstances liberticides, nous attendons autre chose de l’Université d’Ottawa qu’une invitation à assumer seuls les conséquences de ce nouveau désordre.

49 commentaires
  • Serge Pelletier - Abonné 27 octobre 2020 03 h 02

    Et vous êtes étonnés. Hé ben!

    C'est cela le résultat de l'accès au études supérieures et ceci particulièrement pour les universités avec le slogan "accès pour tous". Ces accès aux études supérieures pour tous a aussi ses corollaire propres: départements noyautés par des professeurs de propagante de leurs propres opinions - généralement non fondées sur des faits réels, mais par des goûts personnels qui sont liés au "je suis une vedette, moi". Des étudiants qui normalement devraient être au mieux en formation professionnelle (les programmes allègés du syle "attestation", mais qui malheureusement, se retrouvent au niveau universitaire. Les universités, qui auparavant mettaient aux cursus d'études nécessaires avec réussites de chacun des cours d'appoint à l'acceptation de la candidature, ont abandonné cette pratique car les quatre ou cinq cours de ce cursus faisait "pleurer d'indignation" les futurs étudiants, d'une part, et d'autre part, les privaient des subventions par "tête étudiants temps plein", et des frais en tous genres qui étaient "payés" par les étudiants...
    Quand cela fait pratiquement 40 années que l'inflation des diplômes est de mise, avec sa contrepartie la déflation des connaissances - (incluant les professeurs et chargés de cours) cela donne ce que cela donne: LA MÉDIOCRITÉ DANS TOUT. Et les facultés de droit n'y échappent pas.

    • Patrick Boulanger - Abonné 27 octobre 2020 12 h 04

      « Des étudiants qui normalement devraient être au mieux en formation professionnelle (les programmes allègés du syle "attestation", mais qui malheureusement, se retrouvent au niveau universitaire. »?

      Vous me faites réagir, M. Pelletier. Je suis en désaccord avec votre façon de voir les choses. À mon sens, bien que je sois contre le nivellement par le bas en ce qui a trait aux exigences académiques, j'encourage fortement tout étudiant qui le désire à poursuivre ses études le plus loin possible. J'ai l'impression que vous voyez l'université comme une institution qui doit être davantage élitiste. Pour moi, si un cancre découvre au cégep qu'il apprécie les études plus qu'il le pensait et décide de tenter sa chance à l'université, cela me touche passablement et je l'encourage fortement à continuer même s'il ne se retrouvera probablement pas dans sa zone de confort au sein de cette institution.

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 27 octobre 2020 13 h 27

      En effet, beaucoup de jeunes fréquentant l'université n'ont pas d'affaires là. Je vous laisse le choix de trouver pourquoi.

    • Christian Roy - Abonné 27 octobre 2020 13 h 47

      Peut-on exceller en médiocrité ?

    • Daphnee Geoffrion - Abonnée 27 octobre 2020 15 h 06

      M.Pelletier,

      En 2020 votre vision est une utopie et la qualité des étudiants ne fera que diminuer.
      Mes enfants sont d'âges primaire et secondaire, le système scolaire est à l'abandon à tout les niveaux depuis deux décennies, faut le vivre pour le comprendre.
      On récolte ce que l'on sème...et on ne sème plus depuis trop longtemps.

    • Serge Pelletier - Abonné 27 octobre 2020 18 h 12

      Monsieur Roy, certains départements universitaires excellent dans la médiocrité. Et comme généralement, l'individu médiocre se retrouve à un moment donné dans sa carrière dans le haut de la hiérachie (ou en voie d'y être)... et bien, il fait en sorte de ne pas avoir d'ombre dans son "soleil paileux". Donc, il fait tout le nécessaire qui lui est possible pour avoir - ou référer - des plus médocres que lui sous sa responsabilité.

      L'UQÀM est l'exemple flagant pour les universités francophones du Québec, et son vis-à-vis anglophone pour le Québec est Concordia.

      Malheureusement, comme les universités sont subventionnées par "tête étudiant temps plein", la médiocrité s"étend de plus en plus. C'est comme un cancer. Actuellement, en 2020, plusieurs départements des universités telles Montréal, Laval, Sherbrooke, McGill pour obtenir plus de subventions gouvernementales (tête étudiant temps plein) sont gagnées au cancer.

      En fait, la médiocrité a des jours radieux devant elle.

    • Serge Pelletier - Abonné 27 octobre 2020 18 h 29

      M. Boulanger, il n'est pas question d'élitisme, mais uniquement de lucidité. Je veux être un "chirurgien cardiaque". Ça c'est mon rêve. Malheureusement, je "tombe dans les pommes" à la vue du sang... même d'une petite goutte de sang... Mais cela ne fait rien, je suis admis au programme de médecine... Car j'ai de bonnes notes au collégial (moyennes de 120% - hé oui! cela existe des bulletins comme cela). Comme durant les premières années de formation, ce n'est que des cours théoriques... Je suis OK, et après. lors des stages d'applications, je moyennerais et finasserais toutes sortes d'excuses - qui seront acceptées par les instances universitaires - pour ma médiocrité... Au pire, je spécifierais que cela fait 4 ans que je paies des frais d'université... que cela fait 4 ans que je suis dans le département... que et que... Et l'université de finir par dire OK... on te donne ton parchemin. De toute manière, tu vas aller sévir ailleurs... et les autres vont bien finir par s'appercevoir que "t'es pas ben bon"... Fac, se sera à eux-autres de faire le nécessaire...
      Et cette situation "d'aller sévir ailleurs" et d'autant plus appliquée dans le cas de plusieurs étudiants étrangers... Qui généralement retournent dans leur pays d'origine...

    • Patrick Boulanger - Abonné 27 octobre 2020 21 h 00

      @ M. Pelletier

      Comme je l'ai souligné précédemment, je suis contre le nivellement par le bas par rapport aux exigences académiques.

    • Serge Pelletier - Abonné 28 octobre 2020 00 h 57

      Mme Geoffrion, il ne s'agit absolument pas d'une utopie. Cela existait pour vrai des cours de mise à niveau qui étaient obligatoires (tout comme la réussite de chacun des cours) avant d'être admis dans un programme quelconque - incluant plusieurs des certificats. Et dites-vous Madame que ce n'était pas superfus... Personnellement, j'ai été sous dans l'obligation de compléter avec succès quatre des cinq cours d'appoint. j'étais furieux de cette obligation. Mais, après les avoir compléter... ce fut le contraire, j'en étais très heureux. Et croyez-moi les personnes qui, dans les années suivantes ne furent pas dans cette obligation ne comprennent absolument pas les critères de la rédaction universitaire, de l'analyse textuelle universitaire, etc.
      Le résultat est catastrophique, allez lire des mémoires et des thèses qui sont actuellement déposés et acceptés à l'UQÀM. Dans une proportion d'environ 30% à 40% vous constaterez que ces parchemins sont écrits par des analphabètes fonctionnels... La situation est telle que certains de ces parchemins sont plus mal rédigés que des élèves de secondaire I n'oseraient pas remettre à leur enseignant... Mais, ils sont acceptés à tous les niveaux universitaires (du cours hors programme, à la thèse de troisème cycle). Les "j'ai lu que...", "je pense que...", "je crois que..." se retrouvent pratiquement à toutes les pages. Quant au plagiat, lui, c'est maintenant la norme, tout comme il n'est pas sanctionné... Le bal continue de plus bel.

  • Marie-Andrée Pépin - Abonnée 27 octobre 2020 05 h 46

    combattre l' arbitraire

    Je suis tellement d'accord avec ce texte.

    Mais ma première réaction a été : êtes-vous syndiqués ??? Quant à moi et mon expérience, un syndicat est le premier rempart pour lutter contre la peur de représailles, l' arbitraire et autres malversations.

    Bonne chance !!

    • Denis Drapeau - Abonné 27 octobre 2020 11 h 58

      Son syndicat (l’APTPUO) l'a soutenu il y a 6 jours. Depuis c'est le silence sur leur site. Espérons qu'il ont maintenu cette appui. Voir: https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1743036/syndicat-aptpuo-universite-ottawa-controverse

      Quand au syndicat des professeurs permanent (L'APUO), il a commencé par soutenir inconditionnellement Mme Lieutenant-Duval puis il s'est rétracté et confondu en excuses suite aux pressions des professeurs anglophones (principalement) et après avoir consulté le BIPOC. (Black, Indigenous and People of Color ).

      «L'APUO s'excuse sans équivoque pour la communication envoyé aux membres vendredi dernier. Nous aurions dû consulter largement nos membres et, en particulier, les membres du caucus du BIPOC qui sont directement touchés par le racisme systémique sur une base régulière.
      En négligeant de le faire, nous avons envoyé une communication qui ne reconnaissait pas la relation complexe entre la liberté académique et les réalités du racisme systémique et, en particulier, la manière dont la première peut contribuer à la seconde.»
      (..)
      «L'APUO continuera de défendre vigoureusement les droits de tous ses membres tels que définis dans notre convention collective, y compris la liberté académique. Cela dit, pour défendre un principe, comme la liberté académique, nous ne pouvons pas abandonner notre objectif de lutter contre le racisme systémique et d'assurer une communauté universitaire respectueuse, sûre et équitable pour tous.»
      Voir: http://www.apuo.ca/news/blog/

      Après tout ces filtres subjectifs, que restera-t-il de la liberté académique et d'expression ? À suivre.

  • Jean Thibaudeau - Abonné 27 octobre 2020 06 h 11

    J'approuve et ajoute que nous vivons dans un État de Droit et non dans un État dont les règles sont basées sur les seules émotions des uns et des autres.

    De surcroît, nos lois tiennent compte de l'intentionnalité des actes commis.
    Par exemple, elles distinguent plusieurs niveaux de responsabilité et de culpabilité lors d'un meurtre, en fonction du niveau de préméditation (intentionnalité) du meurtrier.

    Pour terminer, il faut bien préciser que les étudiants qui se sont plaints ne représentent qu'eux-mêmes et ne peuvent être pris comme les représentants d'aucune "communauté", quelle qu'elle soit.

  • Jean Lacoursière - Abonné 27 octobre 2020 07 h 33

    En attendant que l'UO se dote d'une colonne vertébrale...

    ...bravo aux auteurs de se tenir debout.

    • François Poitras - Abonné 27 octobre 2020 14 h 34

      J'applaudis aussi les professeurs « qui se tiennent debout ». Mais une simple lettre ouverte sera insuffisante. Ces profs et leurs collègues encore debout doivent poursuivre l'université et ses administrateurs, le gouvernement ontarien et le gouvernement fédéral. De même que les étudiants qui les traquent et les intimident.

  • Hélène Lecours - Abonnée 27 octobre 2020 07 h 42

    Incroyable mais...vrai

    Ho hisse matelots et matelotes! Il ne faut pas lâcher ce filon où les fils de l'esprit critique s'entremêlent de façon dangereuse. Nous avons littéralement et collectivement perdu nos culottes symboliques. Nous en sommes rendus à remettre les armes (du bon sens) dans les mains de la facilité. Le client a toujours raison est devenu la seule règle valable. Trop facile! Le bureau des plaintes est devenu à sens unique, comme en Russie ou en Chine. Il nous faudra bientôt des camps de redressement pour réapprendre à réfléchir et à soupeser.

    • Brigitte Garneau - Abonnée 27 octobre 2020 11 h 53

      Bravo Mme Lecours. Je ne saurais mieux dire.