Un peu plus de culture, un peu moins de tabous

«Le geste impensable de l’assassinat délibéré d’un enseignant montre qu’une nouvelle étape est franchie en mettant en danger de mort celui dont les propos déplaisent», écrit l'autrice.
Photo: Roses Nicolas/ABACA «Le geste impensable de l’assassinat délibéré d’un enseignant montre qu’une nouvelle étape est franchie en mettant en danger de mort celui dont les propos déplaisent», écrit l'autrice.

L’actualité de ces derniers jours amène au télescopage de deux événements, a priori éloignés, mais qui, dans les faits, partagent plusieurs points communs. Le premier est la polémique qui s’est créée autour des propos de la professeure Verushka Lieutenant-Duval, à l’Université d’Ottawa, et le second est l’ignominieux assassinat en France de l’enseignant d’histoire-géographie au secondaire Samuel Paty.

Dans les deux situations, en effet, on voit s’exercer une violence réelle et symbolique destructrice et, en France, meurtrière. À Ottawa, de jeunes inquisiteurs, certains de rendre la justice, conformément au Bien, face à une personne qu’ils considèrent comme déviante, la désignent à l’infamie sur les réseaux sociaux, en la clouant au pilori, sans autre forme de procès, et en la jugeant inapte à poursuivre son enseignement.

En France, par l’assassinat barbare d’un enseignant, c’est à une exécution publique qu’on a procédé. Mais à l’origine de cet acte ignoble se trouvent les propos d’un parent d’élève qui, tel un ayatollah justicier, a lancé une fatwa contre l’enseignant, lui aussi désigné à la vindicte populaire, là encore en faisant appel au tribunal des réseaux sociaux et en appelant à son exclusion de l’enseignement public.

Au nom de sentiments offensés

Dans les deux cas, c’est au nom de sentiments offensés que la « justice » est rendue, alors que tout effort de saisir les nuances de la complexité des réalités examinées par les enseignants est jugé comme tout à fait secondaire, y compris lorsque ceux-ci font l’effort de contextualiser leurs propos.

Dans le cas tragique de la mort de l’enseignant français, c’est la présentation de caricatures du prophète Mahomet qui a déplu. Or, le dessin satirique s’inscrit souvent dans une veine anticléricale, voire antireligieuse, mais participe de la liberté d’expression, y compris lorsqu’il choque. Pourtant, le principe de cette liberté essentielle se trouve singulièrement mis à mal dans le cas d’enseignants sommés de se taire par l’opprobre jeté sur eux, voire par le meurtre sauvage, au motif d’avoir montré des images jugées offensantes.

Dans ce contexte, quelle posture devrait adopter le professeur ? Faudrait-il privilégier la prudence pour assurer le respect des sensibilités, au risque de pratiquer l’autocensure, réalité de plus en plus répandue dans le monde éducatif, y compris universitaire ? Ou faudrait-il plutôt privilégier la liberté d’expression, tout en favorisant, dans le même élan, le dialogue et la réflexion sur des questions certes délicates, au risque quand même de choquer, mais aussi de mettre en jeu maintenant sa propre sécurité, voire son avenir ?

Le geste impensable de l’assassinat délibéré d’un enseignant montre qu’une nouvelle étape est franchie en mettant en danger de mort celui dont les propos déplaisent. Plus largement, est-il encore possible de distinguer entre l’offense, issue d’une parole, d’une image, d’un acte, qui scandalise des personnes, certes, mais sans pour autant leur causer des atteintes physiques, et le préjudice, qui, lui, cause bel et bien des dommages concrets à des individus particuliers ?

Les événements récents ne contribuent-ils pas à l’imposition de nouveaux tabous, où des espaces réels ou symboliques de réflexion et de dialogue sont interdits au motif de sensibilités érigées en domaine sacré qu’il ne faudrait pas profaner ? Dans le contexte d’une société de plus en plus polarisée, il apparaît essentiel de former, à l’école, les futurs citoyens à la réflexion de même qu’à la capacité de se donner une certaine distance critique, et à dépasser leurs seules émotions ainsi que leurs préjugés. Pour cela, il faut s’appuyer sur l’acquisition de connaissances et la confrontation argumentée des idées.

C’est précisément ce que permet le programme actuel d’éthique et culture religieuse (ECR), que pourtant le ministre Roberge souhaite profondément modifier. Or, la culture religieuse, qui disparaît presque totalement des orientations du futur programme annoncé au nom d’une certaine conception de la laïcité, contribue à favoriser, par la connaissance contextualisée, la compréhension des réalités historiques, culturelles et sociales complexes qui sont les nôtres. Il est pour le moins singulier que la culture religieuse devienne maintenant une sorte de tabou dans le champ des savoirs de notre époque.

Défis éducatifs et sociétaux

De la même façon, la riche réflexion éthique qui permet, dans le programme ECR, d’analyser en profondeur le concept fondamental de la liberté d’expression, ses diverses implications, ses limites légales et ses zones de tensions entre différents droits se voit réduite, dans le futur programme annoncé, à une simple référence à des principes moraux. C’est pourtant dans le cadre d’une autre conception de la laïcité qui, en faisant la promotion du savoir comme clé de compréhension du monde contemporain, tient à distance les affects et les opinions personnelles érigées en vérités dogmatiques et exclusives que l’on peut relever les défis éducatifs et sociétaux auxquels nous sommes confrontés. Il me semble que, dans ce contexte, on aurait besoin d’un peu plus de culture et d’un peu moins de tabous. Encore faudrait-il avoir le courage de faire ce choix de société.

À voir en vidéo