Ethnie-fiction et indépendance

«Le poids de la population québécoise parlant le français comme langue principale à la maison est d’abord passé de 80,8% en 1971 à près de 83% en 1991, puis est revenu à 80,6% en 2016», écrit l'auteur.
Photo: iStock «Le poids de la population québécoise parlant le français comme langue principale à la maison est d’abord passé de 80,8% en 1971 à près de 83% en 1991, puis est revenu à 80,6% en 2016», écrit l'auteur.

Dans sa chronique intitulée « Blues souverainistes » du 8 août dernier, Louis Cornellier souligne que « le poids des Québécois d’ascendance canadienne-française diminue sans cesse. Le chercheur Charles Gaudreault a montré qu’il était passé de 79 %, en 1971, à 64,5 %, en 2014 ». Selon Cornellier, il conviendrait « de constater une réalité qui rend l’indépendance de plus en plus improbable ».

Dans la revue L’Inconvénient (no 81, été 2020), Ugo Gilbert Tremblay enfonce le clou. « Or qu’en est-il exactement ? Quelle est la réalité sur laquelle plusieurs parmi les souverainistes préfèrent fermer les yeux ? [Le] chercheur Charles Gaudreault a voulu jeter un regard froidement objectif sur la question. La conclusion de son étude est que, de 1971 à 2014, [le poids] des Canadiens français est passé de 79 % à 64,5 % […] En projetant sur les prochaines décennies un flux migratoire comparable à celui des années précédentes, Gaudreault prédit que les Canadiens français deviendront minoritaires en sol québécois dès 2042 et que leur poids ne sera plus que de 45 % en 2050 […] Il me semble qu’un souverainiste mature devrait être capable de réfléchir — sans hargne ni rancune — aux implications de ces changements démographiques. »

Tout cela repose, cependant, sur de l’ethnie-fiction. Les projections en question ne tiennent pas la route.

Par exemple, Gaudreault définit le « groupe ethnique canadien-français » comme étant formé des descendants des colons français arrivés entre 1608 et 1760. Pour estimer son effectif en 1971, il utilise toutefois la population qui, au recensement, s’est déclarée d’origine française. Or, cette population découle aussi de deux bons siècles d’assimilation par voie de métissage ou d’adoption de personnes d’origine allemande, amérindienne, irlandaise, etc. ainsi que d’un siècle de nouvelle immigration française depuis 1870.

Gaudreault soutient également qu’en 1971, les répondants au recensement ne pouvaient indiquer qu’une seule origine. C’est faux. Ils pouvaient parfaitement en déclarer deux, trois ou plus. Statistique Canada a tout simplement éliminé les déclarations multiples avant la publication des données, en assignant à chaque répondant en cause une seule de ses origines déclarées.

Gaudreault affirme en outre que les données de 1971 sont les dernières observations fiables sur l’origine ethnique depuis 50 ans du fait qu’elles se fondent sur des « choix fermes », alors que tous les recensements suivants ont procédé par autoénumération. Faux encore. L’autorecensement a débuté en 1971 même, et Statistique Canada a recueilli des données fiables sur l’origine française jusqu’en 1991 inclusivement.

Les projections de Gaudreault excluent ensuite tout nouvel apport — même celui de nouveaux immigrants français — à sa population de départ, soit la population d’origine française énumérée en 1971. Pas surprenant, alors, qu’à force de faire mourir une population fermée et foncièrement sous-féconde, Gaudreault aboutisse, sous l’hypothèse d’une immigration non française abondante et soutenue, à un moignon de « Canadiens français ». Semblable appareil de projection réduirait en peu de temps n’importe quelle majorité à un statut minoritaire.

Dérapage

Notons qu’après une répartition égale des déclarations d’origines multiples entre les origines déclarées, le poids de la population d’origine française recensée en 1991 s’élevait à 77,5 %, en baisse de seulement 1,5 point de pourcentage depuis 1971. Par comparaison, les « descendants de Canadiens français » de Gaudreault en perdent 5, plongeant en 1991 à 74 %. Les projections de Gaudreault dérapent sérieusement, donc, dès 1991, soit 20 ans seulement après leur point de départ.

L’étude de Gaudreault a été mise en ligne en 2019 par la revue Nations and Nationalism. L’Action nationale en a repris l’essentiel en mars dernier, bonifié de quelques pages additionnelles dans lesquelles Gaudreault accuse Statistique Canada de ne pas avoir recueilli de données valables sur la langue depuis 1971. Faux toujours. Il y gratifie même Navdeep Bains, ministre responsable de Statistique Canada, et Anil Arora, son statisticien en chef, tous deux d’ascendance indienne, de remarques gentiment racistes.

Bel exemple de « regard froidement objectif ».

C’est d’ailleurs en fonction de la langue, et non de l’origine ethnique, qu’on juge du caractère français du Québec ou de l’appui éventuel à l’indépendance. Le poids de la population québécoise parlant le français comme langue principale à la maison est d’abord passé de 80,8 % en 1971 à près de 83 % en 1991, puis est revenu à 80,6 % en 2016. Dans cette optique, tout ne serait pas encore perdu.

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Des Idées en revues

Chaque mardi, «Le Devoir» offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons un texte paru dans la revue «L’aut’journal», septembre 2020, no 389.
16 commentaires
  • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 22 septembre 2020 03 h 25

    Dans l'indifférence, quand la métropole du Québec sera un jour Montreal et que ses banlieues se prononceront Long-Gale, Levall et Brâssarde

    La lecture des livres de Serge Bouchard sur "Les remarquables oubliés" nous rappelle entre autre que les premiers peuplements en Orégon USA étaient en grande majorité constitués de francophones. Des noms de lieux nous le rappellent aujourd'hui. Leur prononciation est maintenant systématiquement anglophone. Les Nezs Percés s'appellent maintenant les Nezperce. Un lieu s'appelle et s'écrit encore même Malheur. Présage?
    Quand j'irai, je demanderai, en anglais bien sûr, sa prononciation.

    Les bottines ne suivent pas les babines. On marche tranquillement, pieds nus dans la gravelle, vers l'assimilation et la majorité s'en contre-saint-ciboirise. Du haut de son 35 ans d'âge, Jolin-Barrette croit "naivement" (pour être poli) que la sauvegarde du francais peut se faire sans faire l'indépendance politique.

  • Gilles Delisle - Abonné 22 septembre 2020 06 h 54

    Le respirateur artificiel!

    Intéressant article de M. Castonguay, mathématicien! Ce ne sera pas facile de nous convaincre que l'avenir du peuple québécois francophone est assuré! Les chiffres et statistiques ne sont pas les seuls vecteurs d'un avenir assuré pour notre langue et notre culture. Pour moi, sur le terrain, je vois bien et j'entends bien ce qui se passe, et je ne partage pas cet optimisme de l'auteur.

    • Cyril Dionne - Abonné 22 septembre 2020 08 h 23

      Les gens n'ont-ils pas dis la même chose après la Conquête M. Delisle? Après le soulèvement des Patriotes, l'exode d'une grande majorité de Canadiens français vers les manufactures de textiles américaines faute d'emploi, du FLQ, des référendums de 1982 et 1995? Et que dire de l'Écosse, de l'Irlande, de la Corse, de la Catalogue et j'en passe, eux ils ont subi des guerres civiles et ne sont jamais parvenus au but ultime, mais n'ont jamais lancé la serviette. Rien qui vaut la peine n'est facile. Si l’Histoire a quelque chose de constant, c’est qu’elle se répète.

      Ceci dit, ceux qui partagent la même langue, les mêmes affinités et les mêmes valeurs veulent vivre ensemble dans un territoire délimité. Ce qui n’est pas apparent pour vous aujourd’hui, peut le devenir très vite puisque cette pandémie moderne est en train de bouleverser le monde, ceci, pour le meilleur ou pour le pire. Vous pensez sincèrement qu’il n’y a aura pas de ressac régional, national et mondial suite à ses emprunts colossaux? L’effet pervers des endettements majeurs arrive toujours plus tard. Vous savez, ce sont les plus riches qui profitent de cette crise mondiale. Les milliardaires empilent les milliards à la Jeff Bezos. Si l’histoire est notre guide dans cette péripétie moderne, de grands bouleversements risquent d’arriver plus vite qu’on le pense. La mondialisation sera reléguée aux oubliettes et la régionalisation prendra de l’ampleur en ces temps incertains des changements climatiques et des migrations de masse.

      Pour la première fois, les générations benjamines risquent de subir bientôt ce que nos aînés ont subi et vécu, vous savez, nos bâtisseurs du Québec moderne qu’on a entassé dans ces mouroirs qu’on appelle candidement les CHSLD. Leur perspective d’un citoyen du monde et de nulle part risque d’en prendre pour son rhume. Et là-dessus, le multiculturalisme est mort et enterré tout comme pour la langue et la culture des francophones hors Québec.

    • Gilles Delisle - Abonné 22 septembre 2020 11 h 41

      Je vous remercie de votre commentaire M. Dionne! Un peu de baume sur notre '' longue'' histoire de peuple en devenir, ne peut que faire du bien!
      Salutations,
      Gilles Delisle

  • Claude Bariteau - Abonné 22 septembre 2020 07 h 37

    M. Castonguay, grand merci pour cette sadace mise au point.

  • Serge Daigno - Inscrit 22 septembre 2020 08 h 35

    Tous ces chiffres occultent l'essentiel

    à savoir que les Québécois financent eux-mêmes leur assimilation en privilégiant l'accès au réseau postsecondaire anglophone. Montréal redevient ce qu'il était avant la révolution tranquille, cette formidable avancée n'aura été qu'un bref sursaut annonçant notre fin prochaine.

  • Germain Dallaire - Abonné 22 septembre 2020 10 h 39

    Tout n'est pas que mécanique

    Toutes ces projections sont un peu beaucoup mécaniques. Elles mettent systématiquement en opposition le flux migratoire et la majorité francophone. Comme s'il était impossible que les immigrants s'intègrent à la majorité. Pourtant, ce n'est pas la première fois que la langue française est en danger. Qu'on se souvienne du Montréal des années 60. Comme le souligne le professeur Castonguay, cela n'a pas empêché une amélioration de 1971 à 1991. Les analystes ne manqueront pas de trouver de multiples causes à cette amélioration mais à mon avis, il faut mettre au premier rang la fierté et la vigueur avec lesquelles les québécois ont mis leur langue de l'avant. Difficile de se faire aimer quand on ne s'aime pas soi-même. À mon avis, la conjoncture actuelle est propice à un renouveau. L'histoire ne montre-t-elle pas que l'évolution se passe par vagues et ressens?