«Charlie Hebdo» et le procès de la liberté d’expression 

Croquis de salle d'audience réalisé le 2 septembre 2020 au palais de justice de Paris, montrant les quatorze accusés et leurs avocats au premier jour du procès des complices présumés de l'attentat contre «Charlie Hebdo».
Photo: Benoit Peyrucq Agence France-Presse Croquis de salle d'audience réalisé le 2 septembre 2020 au palais de justice de Paris, montrant les quatorze accusés et leurs avocats au premier jour du procès des complices présumés de l'attentat contre «Charlie Hebdo».

Alors que le procès concernant l’attaque de Charlie Hebdo se déroule à Paris en cour d’assises, bon nombre de Français continuent d’exprimer mépris et lâcheté devant l’atteinte à la liberté d’expression exercée par ce média.

La dépénalisation du blasphème en France se fait par la loi du 29 juillet 1881, et pourtant nombreux sont ceux qui refusent toute critique de la religion et des symboles religieux. Pourtant, même si la loi sanctionne lourdement l’apologie de crimes contre l’humanité ou l’incitation à la haine ou à la violence en raison de la religion (art. 24 de la Loi sur la liberté de la presse du 29 juillet 1881) ainsi que la diffamation contre un groupe religieux (art. 32 de la Loi sur la liberté de la presse du 29 juillet 1881), 50 % des Français sont opposés à ce droit de critiquer la religion, un symbole ou un dogme religieux selon un sondage de l’IFOP réalisé pour Charlie Hebdo. L’article 2 de la Charte canadienne des droits et libertés de la loi constitutionnelle de 1982 et l’article 10 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 garantissent la liberté de conscience des citoyens.

Deux visions

Procès historique et hautement symbolique, celui-ci incarne deux visions de la société : la première qui défend la liberté d’expression, dont l’exercice d’un « droit au blasphème », la seconde qui souhaite rendre la religion inattaquable. Dans un État de droit, qui a enchâssé dans son arsenal législatif le principe de laïcité, peut-on tolérer que l’on remette en question la liberté d’expression et une saine critique de la religion et de la superstition sous couvert d’une fausse perception de l’atteinte à liberté de conscience ?

Remettre en cause une religion ne revient nullement à attaquer l’individu sur sa croyance personnelle, bien au contraire, il s’agit de se questionner sur les valeurs qu’une société souhaite se doter. La loi 21 sur la laïcité de l’État québécois, qui fait l’objet actuellement de débat au sein de l’appareil judiciaire, offre une occasion exceptionnelle de repenser la place de la religion dans la société.

Il serait illusoire de penser que le procès en cours en France n’influencera pas les débats existants sur cette question dans la société québécoise et dans les tribunaux. Aussi libres soyons-nous de croire en ce que nous voulons, il ne faudrait pas sacrifier la liberté d’expression sur l’autel du conservatisme. Charlie Hebdo, en ce sens, fait preuve de courage et de pugnacité dans sa lutte pour sauvegarder un droit acquis de haute lutte par nos prédécesseurs. En conséquence, ce procès n’est pas celui des présumés complices des djihadistes, c’est le procès de la portée de la liberté d’expression contre un obscurantisme et un conservatisme religieux.

Il est temps de dépasser la fausse lâcheté de neutralité et de défendre ardemment la libre-pensée et la libre expression de celle-ci, la liberté et l’indépendance de la presse. Ce combat n’est pas propre à Charlie Hebdo, à la France et aux tribunaux, c’est le combat de la démocratie et des sociétés occidentales progressistes comme l’est celle du Québec et du Canada. Ce procès historique, tant par son objet que par la décision prise de filmer intégralement les débats, donne l’occasion à la nation canadienne et québécoise de repenser la place de la croyance dans l’espace public, d’affirmer la primauté de l’État de droit et de la liberté d’expression qui est exercée dans les limites prévues par la loi.

Lorsque l’on entend les témoignages des journalistes rescapés, lorsque l’on voit les corps mutilés et déchiquetés par les balles projetés dans la salle d’audience, il devient impossible d’ignorer la violence inique exercée par des individus qui n’ont d’humain que l’apparence. […]

« Je me souviens »

Les sociétés occidentales ont beaucoup à gagner en luttant contre l’intégrisme religieux, en mettant en avant le principe de laïcité et en l’affirmant dans leurs textes normatifs. Céder devant l’obscurantisme de la religion ne ferait que remettre en question un certain nombre d’acquis sociaux obtenus de haute lutte, comme le droit à l’avortement, le mariage pour tous, la fin de thérapie de conversion, l’aide médicale à mourir, entre autres. Bien que le procès en cours touche d’une manière indirecte le travail journalistique, l’exercice de la liberté d’expression, il ne peut occulter les conséquences politiques et juridiques qu’il soulève.

J’invite en conséquence les Québécois et Québécoises ainsi que les Canadiens et Canadiennes à apprendre de la devise du Québec, à avoir en mémoire le célèbre « Je me souviens » pour se rappeler les dangers qui pèsent sur la liberté d’expression et sur ceux qui se battent pour elle, qui se battent pour la liberté et la démocratie. J’invite la population à faire preuve d’unité et à réfléchir sur l’héritage que nous souhaitons donner aux générations futures. L’histoire est une source merveilleuse d’enseignements, il ne tient qu’à nous d’apprendre d’elle et de faire avancer la société sur le chemin du progrès et de protéger une liberté qui n’est jamais plus en danger que lorsqu’elle est tenue pour acquise.

14 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 22 septembre 2020 03 h 56

    La liberté de critiquer la religion ne veut pas dire un manque de respect pour la diversité.

    Vous avez tellement raison, monsieur Alexandre Noguera. C'est la démocratie et le droit à la liberté d'expression qui sont en danger avec la montée de l'intégrisme comme une pensée inattaquable.
    Malheureusement, les biens penseurs veulent museler toute critique de la religion au nom du respect pour la diversité.
    Toute critique de la religion est traduite comme du racisme et de la xénophobie. Il ne faut jamais céder la liberté de l'expression à l'obscurantisme.

  • Michel Lebel - Abonné 22 septembre 2020 06 h 18

    Le jugement doit demeurer et non à l'obscurantisme

    Oui à la liberté d'expression, mais doit-on au nom de cette liberté se permettre de tout dire ou écrire? Le jugement dans les relations sociales doit demeurer. D'ailleurs les médias exercent ce jugement, questionnable évidemment, en exerçant un certaine auto-censure en traitant ou refusant de traiter certains sujets. Enfin je remarque que l'auteur semble associer la religion en soi à l'obscurantisme; ceci me paraît court et faux comme généralisation. Une laïcité qui se transformerait en laïcisme pourrait aussi être taxée d'obscurantisme!

    M.L.

    • Daphnee Geoffrion - Abonnée 22 septembre 2020 09 h 34

      À M.Lebel

      Vous dîtes " l'auteur semble associer la religion en soi à l'obscurantisme, ceci me paraît court et faux.."

      Je vous comprend de ne pas être inquiet par la noirceur empreignée dans la religion, car vous avez gagné le gros lot à la naissance en recevant les testicules sacrés des religions monothéistes, le grand privilège mâle!!
      Vous êtes en plus certainement blanc et canadien, clairement vous avez reçu une bonne éducation, vous possédez un ordinateur et vous vivez dans un pays ou les commentaires critiques des citoyens sont possible dans le journal.Bravo vous êtes dans le 0,0001%.

      Alors vous n'êtes donc pas très objectif, situation oblige.

      Par chance il y a des gens sensibles au sort des femmes et des minorités sexuelles, il y a des gens capable de voir au délà de leur situation privilégié et qui sont solidaire des autres moin chanceux qui vivent constamment sous la menace de sévice religieux si ils pensent et critiquent librement la religion.

      Par chance ici au Qc ces gens forment la majorité, majorité qui a compris qu'il n'y a et n'aura jamais de lumière dans la religion et que la spiritualité est possible sans violence ni contrôle.

      Plus obscur que la religieux tu meurs, et ce n'est même plus une question d'opinon mais des faits vérifiables pour qui se donne la peine de lire leur dogme et s'interresser à ce qui se passe ailleur.

    • Antoine Champagne - Abonné 22 septembre 2020 09 h 37

      "Oui à la liberté d'expression, mais doit-on au nom de cette liberté se permettre de tout dire ou écrire?" C'est ce "Oui, mais..." qui n'est plus acceptable. C'est comme dire que tu peux écrire ou dessiner ce que tu veux sur une religion mais, si les adeptes de cette religion sont offusqués et que tu reçois de menace de mort, eh bien, tu l'auras cherché. Et c'est normal? Non ce n'est pas normale et acceptable dans notre société.
      Une réaction comme celle-ci manque de courage.

      Je vous invite à lire ou à relire la lettre de Alban Ketelbuters à Odile Tremblay paru dans ce journal la semaine dernière.
      https://www.ledevoir.com/opinion/idees/586123/ne-pas-etre-charlie-ce-serait-renoncer-a-etre-francais
      Cette personne se tient debout et avec courage.
      Et ne me dite pas que c’est de l’intolérance.

  • Cyril Dionne - Abonné 22 septembre 2020 08 h 59

    Misère

    Encore le blasphème. C’est quoi cette « bibitte » arriérée? Bravo pour Charlie Hebdo qui se tient toujours debout. Mais que dire des autres?

    Cette notion de blasphème est aussi archaïque que les textes qui datent de l’âge de bronze où est tirée cette abomination anti-humaniste. Les dieux imaginaires qui peuplent l’éther sidéral appartiennent tous à la mythologie, tout comme pour celle grecque et romaine que nous connaissons bien en Occident. Les lois civiles n’ont rien à voir où à faire avec ces enfantillages où des adultes majeurs et vaccinés entretiennent des relations spécifiques avec des amis imaginaires tout comme le ferait un enfant de quatre ans. La loi protège les gens contre la diffamation ou l’incitation à la haine envers un groupe où les gens sont spécifiquement et personnellement attaqués. La loi ne protège pas les idées des autres qui sont élevées au rang de la foi aveugle, misogyne et homophobe. En fait, les idées sont faites pour être débattues, critiquées et mêmes ridiculisées.

    Vous savez, depuis 1999, et ceci tous les ans, les 57 pays de l'Organisation de la coopération islamique (OCI) s'efforcent de pousser, devant la commission des droits de l'homme de l'ONU, le idée de diffamation des religions, cette imposture de « délit de blasphème », qui est proéminente dans les théocraties musulmanes. Dire qu’il a plus de 22% des pays qui ont des lois anti-blasphème et qui pénalisent encore l'apostasie est incroyable aujourd’hui.

    En 2020, si on occulte la religion de paix et d’amour (not), la notion de blasphème a disparue de notre quotidien pour toujours. Pourtant, les gens qui viennent vivre en France devraient savoir qu’une loi qui date de 1881 garantissait la liberté de conscience des citoyens ce qui implique la critique des religions. Alors, pourquoi font-ils des pieds et des mains pour venir s’y établir? Idem pour le Canada et ses tablettes d’argile qu’on appelle communément la charte des droits et de la personne.

  • Renée Lavaillante - Abonnée 22 septembre 2020 10 h 55

    Cherchez l'erreur

    Vous dites : "Alors que le procès concernant l’attaque de Charlie Hebdo se déroule à Paris en cour d’assises, bon nombre de Français continuent d’exprimer mépris et lâcheté devant l’atteinte à la liberté d’expression exercée par ce média."
    Cet en-tête contradictoire prétend que c'est Charlie-Hebdo qui a porté atteinte à la liberté d'expression! Tout votre article dit pourtant le contraire.
    Y a pas de relecture au Devoir?

    • Sylvio Le Blanc - Abonné 22 septembre 2020 17 h 11

      Madame, relisez bien :

      « Alors que le procès concernant l’attaque de Charlie Hebdo se déroule à Paris en cour d’assises, bon nombre de Français continuent d’exprimer mépris et lâcheté devant l’atteinte à la liberté d’expression exercée par ce média. »

      1. « bon nombre de Français continuent d’exprimer mépris et lâcheté devant l’atteinte à la liberté d’expression »
      2. « liberté d'expression exercée par ce média »

  • Christian Roy - Abonné 22 septembre 2020 15 h 05

    Peut-on oser critiquer Charlie Hebdo ?

    Charlie Hebdo: une "saine" critique de la religion et de la superstition ???

    Saine ? Peut-on se pencher là-dessus ?