Les journalistes unis dans la tempête

Michaël Nguyen, président de la FPJQ, en novembre 2019
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Michaël Nguyen, président de la FPJQ, en novembre 2019

À l’image de la profession, la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) traverse présentement une crise rarement vue depuis sa création, il y a plus d’un demi-siècle. Le problème est complexe et touche le cœur de l’organisation, soit la vision de sa gouvernance. Le dévoilement de certains éléments de cette démarche sur la place publique, qui ne donne pas un portrait de l’ensemble de la situation, m’incite à m’adresser aux membres de la FPJQ ainsi qu’au grand public, au nom de la transparence.

Le passage de Mme Catherine Lafrance, qui a remis sa démission après trois années de service au poste de directrice générale de la Fédération, a été marqué par des réalisations importantes, telles que la diffusion du programme #30secondes, qui a permis à des journalistes bénévoles d’offrir une formation contre la désinformation à plus de 15 000 étudiants, ou encore le redressement de la situation financière de l’organisme. Nos états financiers, qui sont publics et soumis à une vérification comptable indépendante, démontrent une santé financière remarquable pour un OBNL, bien que le choc de la pandémie ne nous ait pas épargnés. De précieux partenariats ont été créés, et je souhaite qu’ils se maintiennent au bénéfice de tous.

La Fédération entend souligner la contribution de Mme Lafrance et la remercie de demeurer en poste pour assurer une transition ordonnée et efficace.

Depuis 51 ans, la FPJQ a été à l’avant-plan de la défense de la liberté de presse et du droit du public à l’information. Elle a bâti sa réputation à travers ses prises de position, sa rédaction de mémoires et ses interventions devant de nombreuses instances, qu’il s’agisse de commissions parlementaires, du CRTC ou du Conseil de la magistrature, par exemple. Ses interventions directes auprès d’élus, de juges, de la police ou autres font partie de son quotidien. Ses administrateurs — tous des journalistes bénévoles — sont en constante réflexion sur l’avenir du journalisme.

Mission première

Si la mission première de la FPJQ — défendre la liberté de presse et le droit du public à l’information — ne laisse place à aucune interprétation, ses statuts et ses règlements généraux en matière de gouvernance ne sont plus adaptés aux réalités de 2020 et posent un problème lorsque vient le temps de décider de la manière de remplir cette mission.

Certains ont remarqué que la FPJQ est plus discrète sur les terrains qu’elle occupait dans le passé. Elle continue ses sorties, mais moins régulièrement ; elle participe aux combats pour la défense du journalisme, mais elle est plus réactive que proactive. En contrepartie, la Fédération est à l’origine de belles réalisations telles que la Semaine de la presse visant un rapprochement de la profession et du public, le Gala des grands prix du journalisme, qui a regroupé plusieurs initiatives en un grand événement célébrant le journalisme, sans compter le très couru Congrès de la FPJQ. Il s’agit là de réussites remarquables, mais qui, à mon sens, ne devraient pas monopoliser les ressources de la Fédération ou prendre le pas sur sa mission première.

Il est de la responsabilité de la Fédération de trouver un équilibre, avec l’accent sur la réflexion intellectuelle sur l’avenir du journalisme, ainsi que de participer à la recherche de mesures qui doivent absolument être prises pour atténuer autant que possible la crise des médias qui perdure et s’amplifie graduellement depuis maintenant deux décennies.

Les superpuissances numériques, qui mettent à mal l’information professionnelle, grossissent au point de devenir plus puissantes que des États, avec le pouvoir de dicter leurs règles, et [ce sont des lieux] où la priorité d’une information de qualité n’est plus une priorité à moins de répondre à des objectifs mercantiles dictés par les clics et les « j’aime ». Dans des marchés à la population limitée, ces règles désavantagent le journalisme ; en région, les conséquences sont désastreuses, et la Fédération se doit d’aider tant les hebdomadaires régionaux que les radios communautaires, pour ne nommer que ceux-là.

Il m’apparaît ainsi crucial que la FPJQ augmente sa visibilité non seulement par des événements, mais aussi par la qualité des réflexions intellectuelles qu’elle a toujours eues. Cela passe par un cadre de gouvernance clair, où chacun comprend son rôle et apporte ses forces au bénéfice de la profession dans son ensemble.

C’est dans cette optique qu’avant même le début de mon mandat à la présidence de la Fédération, j’ai été partisan comme administrateur d’un diagnostic par l’Institut sur la gouvernance (IGOPP). Après plusieurs mois, une résolution a été votée à l’unanimité par le conseil d’administration. Le rapport qui s’est ensuivi a fait état d’un cadre de gouvernance défaillant, qui nous empêche malheureusement de nous concentrer sur notre mission première.

Pour ne donner qu’un exemple, la FPJQ est un des derniers organismes québécois à encore avoir un petit conseil exécutif qui, dans les faits, prend toutes les décisions, une formule désuète et quasi disparue en 2020, selon le p.-d.g. sortant de l’IGOPP, Michel Nadeau, qui a personnellement réalisé le diagnostic de gouvernance de la Fédération et formulé ses recommandations.

Le conseil d’administration s’est unanimement engagé sur la voie d’une réforme de gouvernance afin de clarifier nos règlements généraux, de clarifier le rôle et les responsabilités de chacun et de nous recentrer sur notre mission première.

Une telle réforme implique toutefois des discussions sérieuses et intenses, et provoque des débats où s’affronteront nécessairement certaines visions. Ces débats, cependant, se sont toujours déroulés dans le respect et de manière professionnelle, et je souhaite qu’ils se poursuivent, pour le bien de la Fédération.

Le travail n’est pas simple et n’est pas encore terminé ; pour y arriver, nous devons être unis pour traverser la tempête. Si l’on ne peut sortir les voiles, sortons les rames : je suis le premier volontaire.

Fluctuat nec mergitur (Il est battu par les flots, mais ne sombre pas).

1 commentaire
  • Louis Lapointe - Abonné 21 septembre 2020 16 h 04

    Plus de politique et moins de rigueur

    Lors de la crise des PCAA en 2008, la CDPQ avait un comité de vérification (audit) présidé par Claude Garcia, de l'IEM, un comité de gestion des risques présidé par Alban D'Amours, président de Desjardins et un comité d'éthique et de gouvernance présidé par Yvan Allaire, président de l'IGOPP.

    Malgré tous ces comités, les administrateurs n'étaient pas au courant que la CDPQ avait acheté des PCAA toxiques.

    À l'époque, le gouvernement de Jean Charest avait voulu faire de la CDPQ un modèle de gestion moderne en invitant l'IGOPP à innover au sein de la CDPQ qui devait servir de modèle pour les organismes publics.

    Le nombre de comités et le nom qu'on leur donne n'ont rien à voir avec la bonne gestion.

    Plus il y a de comités, moins le directeur général a de pouvoir et plus le président du conseil en a.

    Au lieu que le pouvoir soit centralisé autour du DG au sein du comité exécutif, il est centralisé au sein du CA présidé par le président auquel tous les comités se rapportent, ce qui risque de créer soit une gestion bicéphale qui ne garantit aucunement la transmission de l'information de l'équipe de gestion dirigée par le DG vers le CA dirigé par le président du CA, soit une gestion autocratique du président du conseil où le rôle du dg est celui de pantin.

    Dans ces circonstances, la multiplication des comités donnera plus de pouvoir au président de la FPJQ, un néophyte de la gestion aux dépens de la direction générale, une personne engagée pour sa compétence pour gérer avec rigueur la FPJQ.

    Un comité exécutif léger a l'avantage d'intégrer toute l'information et de la diriger rapidement vers le CA. Il peut aussi agir plus rapidement dans l'urgence.

    Un bon modus operandi établit à l'avance entre le président, le CA, le DG et le comité exécutif garantit un sain équilibre des pouvoirs entre les décideurs.

    C'est le même débat que le MBAM vient de vivre avec les conséquences que l'on connaît.

    Plus de politique et moins de rigueur.