La déroute de MEC et la question des coopératives

«À l’origine, MEC visait à fournir à ses membres du matériel de plein air de qualité, alors peu accessible», écrit l'auteur.
Photo: Jonathan Hayward La Presse canadienne «À l’origine, MEC visait à fournir à ses membres du matériel de plein air de qualité, alors peu accessible», écrit l'auteur.

L’annonce de la vente de la quasi-totalité des actifs de Mountain Equipment Coop (MEC), la grande coopérative de consommateurs d’origine britanno-colombienne spécialisée dans la vente d’articles de plein air, pose plusieurs questions sur le modèle coopératif et sa capacité à croître dans un marché mondialisé. Dissipons d’abord certaines confusions sur les questions légales entourant la déroute de MEC pour ensuite nous pencher sur la dimension coopérative de cette dernière.

Sur le plan commercial, les informations disponibles au sujet de MEC laissaient entrevoir des difficultés. L’entreprise a commencé une démarche de restructuration en janvier dernier, faute de rentabilité. Le secteur du détail est sans pitié et l’arrivée de géants, tels Amazon ou encore Décathlon, dans le plein air, ne fait qu’augmenter la pression sur tous les acteurs de l’industrie, comme MEC, mais aussi Sportium et La Cordée, deux autres entreprises du secteur du plein air dont la déconvenue a été annoncée plus tôt en 2020.

À la lumière de l’information disponible, le déficit de 2019 de MEC (11,5 millions) se serait lourdement aggravé au cours de la dernière année. Devant ces difficultés financières, le conseil d’administration de MEC a placé la coopérative sous la protection de la Loi sur les arrangements avec les créanciers des compagnies (LACC). Il faut ici comprendre que les dépenses excèdent les revenus et que certains créanciers veulent se faire payer. Cette décision de recourir à la LACC a pour effet de protéger la coopérative de créanciers qui prendraient des mesures légales pour protéger leurs créances impayées. C’est le principe de base de tout contrat de vente : le patrimoine du débiteur est le gage commun de ses créanciers. Comprenons donc que, sur le plan des affaires, ça ne va pas pour MEC. Et sous l’égide de la LACC, ce ne sont plus les membres qui ont le plein contrôle, mais le tribunal et les créanciers.

Au sujet de la vente de MEC, l’information disponible indique que ce n’est pas la coopérative qui est vendue, mais bien ses actifs. Nuance importante, car une coopérative ne peut être vendue. Une part de membre, c’est incessible. C’est notre quote-part de copropriétaires. Et les membres de MEC ne vendent pas leurs parts. Les membres verront-ils leur part sociale remboursée ? C’est souhaitable, mais n’oublions pas que le tribunal et les créanciers auront le dernier mot. La priorité ira fort probablement au maintien des emplois d’abord. Aux membres, ensuite.

La coopérative de consommateurs

Les nombreuses questions en suspens touchent les fondements coopératifs, surtout pour une coopérative de consommateurs. Devant des difficultés financières, quelles options s’offrent au conseil d’administration et à la direction du point de vue coopératif ? Quelles voies le conseil d’administration peut-il emprunter dans un contexte d’entreprise démocratique pour rallier les membres et redresser l’entreprise en difficulté ? Avant que l’entreprise ne se tourne vers la LACC, un message clair aux membres n’aurait-il pas été de mise ? Ou un appel de capital auprès de ceux-ci ? La reddition de comptes, c’est auprès des membres qu’elle se fait. Je n’ai pas été convoqué à une assemblée extraordinaire sur la question, pas plus que les autres membres. Peut-être cela aurait-il été une première étape dans la démarche ? Il y a là un important manquement aux fondements coopératifs.

MEC a aussi fait l’objet de multiples critiques dans les dernières années, en raison de la professionnalisation de son conseil d’administration composé de spécialistes du marketing, de la finance et de l’approvisionnement, plutôt que de coopératrices et de coopérateurs. La gouvernance coopérative a-t-elle encore ses particularités, dont celle de permettre à de non-spécialistes d’être administrateurs ? Ou doit-on plutôt comprendre que, lorsqu’une coopérative atteint une certaine taille, la prise de décisions doit se calquer sur celle du modèle à capital-actions ? Le destin de MEC aurait-il été différent avec un conseil d’administration plus coop, moins corporate ? L’histoire ne le dira pas. Mais nous pouvons en déduire que la connaissance de la distinction coopérative manquait, que la gestion du volet associatif de MEC n’était pas une priorité pour les décideurs.

Et nous, les membres, qu’aurions-nous pu faire ? Acheter davantage chez MEC ? Faire de la promotion, du bouche-à-oreille, pour entraîner d’autres membres à acheter davantage ? Convaincre nos amis d’adhérer à MEC et à son modèle coopératif au lieu d’acheter chez le concurrent privé ? Soutenir l’engagement de MEC de respecter l’environnement et les droits de la personne dans son approvisionnement, d’être un employeur exemplaire et de redonner pour la préservation de zones naturelles en achetant davantage ses produits plutôt que de rechercher les plus bas prix revient aux membres par leurs décisions d’achat. Stratégiquement, c’est un positionnement fort auquel plusieurs membres adhèrent. C’est également une avenue souhaitable, dans une optique de développement durable. Mais est-ce viable quand les concurrents et les consommateurs cherchent le plus bas prix ? Devons-nous blâmer les membres pour leur manque de fidélité ?

Être membre d’une coopérative de consommateurs doit procurer des avantages distinctifs. À l’origine, MEC visait à fournir à ses membres du matériel de plein air de qualité, alors peu accessible. L’avantage coopératif était perceptible. Avec le temps, MEC a élargi son offre de produits, mais les concurrents aussi. La proposition de valeur distinctive et coopérative de MEC a-t-elle suivi ? La réponse aux besoins des membres de MEC a-t-elle été actualisée ? Le lien coopératif est-il devenu strictement symbolique ? Ce lien apporte-t-il quelque chose ou bien être membre de MEC a-t-il la même signification qu’être membre de Costco ? Ces questions doivent être posées pour MEC, mais aussi pour toutes les coopératives de consommateurs, petites et grandes.

Être membre d’une coop, c’est se donner les moyens, avec d’autres, d’avoir accès à des produits et services qui répondent à nos besoins. C’est créer de la richesse collective et la redistribuer ensemble. Il en va de la responsabilité des conseils d’administration, mais aussi des membres, de garder le cap sur la raison d’être du modèle coopératif pour éviter d’autres déconvenues comme celle de MEC.

4 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 19 septembre 2020 10 h 38

    Une concurrence déloyale de la part des monopoles.

    La meilleure solution serait de se servir des lois antitrust pour arrêter les monopoles tels qu'Amazon et Uber qui détruisent les coopératives et les industries locales pour ensuite accaparer le marché.
    Il est important de souligner l'importance du mouvement coopératif florissante du Québec avec un chiffre d'affaires annuel global de plus de 14,5 milliards de dollars. Environ 3 300 coopératives et mutuelles sont actives au Québec. Elles regroupent 8,8 millions de producteurs, de consommateurs et de travailleurs. Bravo au Québécois.

  • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 19 septembre 2020 14 h 17

    Le modèle "canadian"

    Ne lisez pas mal ce titre, car j'entends y parler de la loi fédérale sur les coopératives qui comporte plusieurs différences d'avec celle du Québec. Plus particulièrement elle contient une sorte d'hybridation avec le modèle capitaliste par l'inclusion des "parts de placement" qui peuvent être souscrites. Celles-ci équivalent à des actions versant des dividendes et permettant à leurs détenteurs d'élire jusqu'à 20% des membres du conseil d'administration. Qui plus est, elles peuvent faire l'objet d'un marché secondaire. Autrement dit, il est possible de spéculer sur la valeur de ces parts, ce qui est interdit pour l'équivalent québécois, les parts privilégiées, qui sont à valeur nominale et ne peuvent ainsi alimenter un marché secondaire. Autrement dit, le diktat de l'argent ne peut posséder des privilèges au sein du monde coopératif québécois (la quasi-totalité des coopératives du Québec est constituée selon la loi sur les coopératives du Québec).

    Est-ce que l'empressement de "venture capitalists" n'aurait pas gonflé une balloune spéculative qui aura fait éclater cette coopérative? Il serait intéressant de se pencher sur ce cas, alors que la prochaine mouture de la loi québécoise est sur le bord d'être passée au moulin des idées.

  • Élisabeth Germain - Abonnée 19 septembre 2020 15 h 01

    Merci monsieur pour ces questions si pertinentes.
    On pourrait croire, à lire l'insignifiant communiqué conjoint de la BC Co-op Association (BCCA) et de Co-operatives and Mutuals Canada (CMC) (sur https://bcca.coop/mec-joint-statement/), que meurt peu à peu l'esprit coopératif, réduit à un "business model" plutôt qu'à un mode d'organisation sociale.
    Les coopératives ont-elles vraiment un avenir dans le chaos du gigantisme et de la concurrence. On peut en douter.

    • Jacques Patenaude - Abonné 20 septembre 2020 09 h 19

      La question que vous posez est à mon sens fondamentale. Une coop lorsqu'elle atteint une dimension importante risque-t-elle que ses technocrates se l'approprie et détournent sa mission pour en faire une entreprise qui se développe désormais selon un modèle d'entreprise capitaliste même en maintenant sa propriété coop? C'est une question qu'on peut se poser aussi pour le mouvement Desjardins. Il suffit d'aller dans une assemblée générale d'une caisse pour constater comment les membres n'ont que peu de voie au chapitre devant les technocrates qui la contrôle. Ne doit-on pas penser à rééquilibrer par la loi le pouvoir des membres face aux technocrates qui se la sont appropriés.