Éthique, santé publique et éducation

«Il faut espérer que nos policiers auront au moins la chance de jouer ce rôle positif d’informer et de protéger le public plutôt que d’entasser des tonnes de contraventions qui soulèveront la grogne des citoyens de plus en plus affectés par la distanciation sociale, le manque de câlins et la peur constante d’attraper ou de donner la COVID-19», écrit l'autrice.
Photo: Marc Bruxelle Getty Images «Il faut espérer que nos policiers auront au moins la chance de jouer ce rôle positif d’informer et de protéger le public plutôt que d’entasser des tonnes de contraventions qui soulèveront la grogne des citoyens de plus en plus affectés par la distanciation sociale, le manque de câlins et la peur constante d’attraper ou de donner la COVID-19», écrit l'autrice.

Au Québec, en vertu de la Loi sur la santé publique, le ministre de la Santé et les directeurs de santé publique sont responsables d’assurer la protection de la santé de la population. Parmi les devoirs inhérents à leurs fonctions, ces derniers doivent gérer de manière diligente et efficace les éclosions comme celles de la COVID-19.

À cet égard, la Loi sur la santé publique leur offre de multiples possibilités, plus particulièrement en situation d’urgence sanitaire. Par exemple, ces derniers peuvent obliger une personne à recevoir un traitement médical ou un vaccin pour éviter la contagion de la COVID-19. Ils peuvent également la mettre en isolement pour une période d’au plus 30 jours, ou encore laisser un policier pénétrer dans son domicile, sans mandat. On peut donc imaginer tous les dérapages potentiels, en commençant par des atteintes aux droits fondamentaux comme le droit à la vie privée, à l’intégrité de la personne, à sa dignité et au respect de sa réputation.

Avec la COVID-19, il semble que l’histoire se répète et que les leçons du passé ont été vite oubliées. Selon James Keith Colgrove, auteur qui s’est intéressé à l’histoire des mesures sanitaires entourant la lutte contre la variole à New York et à Brooklyn entre 1894 et 1902, la lutte contre une maladie commence par l’éducation, et non par la coercition. À cet égard, il faut espérer que nos policiers auront au moins la chance de jouer ce rôle positif d’informer et de protéger le public plutôt que d’entasser des tonnes de contraventions qui soulèveront la grogne des citoyens de plus en plus affectés par la distanciation sociale, le manque de câlins et la peur constante d’attraper ou de donner la COVID-19.

La Loi sur la santé publique ne doit pas servir de paravent ou de bouclier au manque de réflexion éthique entourant la gestion de l’éclosion de COVID-19 ou la communication des résultats à la population. Par exemple, est-il vraiment nécessaire et indispensable de savoir que monsieur Untel ou que madame Unetelle ont peut-être été des vecteurs de transmission de la COVID-19 ? Au final, sont-ils vraiment les vecteurs ou est-ce d’autres personnes qui étaient des porteuses asymptomatiques et inconnues du public ? Eh bien, pour le moment, personne ne peut répondre à cette dernière question. La science de la COVID-19 n’est pas encore aussi exacte lorsqu’il s’agit d’établir « hors de tout doute raisonnable » les cas index d’une éclosion. Pendant ce temps, des droits fondamentaux comme le droit à la dignité humaine, à la protection de sa vie privée et de sa réputation sont bafoués. Or, l’intérêt de santé publique (ou l’intérêt du public) ne devrait pas primer l’intérêt individuel : ces deux droits devraient être soupesés de manière rigoureuse. Ainsi, une réflexion éthique en amont de toute communication pourrait réduire les torts causés aux citoyens.

Ainsi, avant de mettre en avant des mesures de plus en plus intrusives et coercitives, le ministre de la Santé aurait probablement intérêt à ajouter d’autres personnes à son équipe, comme des éthiciens ou des sociologues, pour gérer la situation. Il constaterait alors toute l’importance d’éviter d’identifier des personnes en particulier ou des groupes d’individus lors de ses points de presse considérant tous les torts potentiels causés par cette communication (par ex. stigmatisation, discrimination). Il constaterait également l’importance de bien éduquer la population. Par exemple, comment se fait-il que personne au Québec n’ait reçu de feuillet explicatif sur les mesures à prendre pour respecter les consignes et assurer sa protection en fonction des codes de couleurs (vert, jaune, orange ou rouge) ? Désolée, Monsieur le Ministre, mais j’ai perdu le fil et je suis microbiologiste de formation.

4 commentaires
  • Marc Therrien - Abonné 19 septembre 2020 11 h 03

    Outrage et excuses


    Et cette tentation totalitaire de bafouer des droits fondamentaux qui vient avec l’octroi de pouvoirs extraordinaires s’est exprimée on ne peut plus clairement quand le ministre de la santé Christian Dubé a dénoncé publiquement cette coiffeuse de Thetford Mines qui a coiffé des personnes âgées vulnérables dans des résidences pour personnes âgées alors qu’elle se savait atteinte de la Covid-19, ce qui s’est révélé être une erreur monumentale. La gentillesse du bon peuple québécois s’exprime aussi quand on se contente de simples excuses comme réparation à cet outrage au droit à la vie privée et à la réputation.

    Marc Therrien

    • Cyril Dionne - Abonné 20 septembre 2020 08 h 25

      « Or, l’intérêt de santé publique (ou l’intérêt du public) ne devrait pas primer l’intérêt individuel »

      Je suis en accord avec la lettre de notre étudiante au doctorat en bioéthique sauf pour ce passage. Les droits collectifs en temps de pandémie doivent primer sur les droits individuels si on veut protéger tout le monde, surtout ceux à risque, i.e., ceux qui présentent des cas de comorbidités combinés avec un âge avancé. C’est comme dire que dans une chaloupe remplie à 110% suite à un naufrage, certains ont le droit inné et inaliénable de gesticuler de façon dangereuse jusqu’à un chavirement pour mettre en péril tout le monde. Difficile à faire respecter les droits collectifs aujourd’hui avec toutes ces chartes qui octroient des privilèges aux individus sans leur rappeler leurs responsabilités de respecter les droits des autres, voile oblige.

      Ceci dit, je suis d’accord avec M. Therrien (notez – le M. Therrien, c’est inaccoutumé) de dénoncer le ministre de la santé Christian Dubé qui a publiquement accusé cette coiffeuse de Thetford Mines qui a coiffé des personnes âgées vulnérables dans des résidences pour personnes âgées alors qu’elle se savait atteinte de la Covid-19. Cela ne fait que souligner la mauvaise gestion des gens de la CAQ dans cette crise sanitaire sans précédent. La qualité, si on occulte la quantité, n’est pas au rendez-vous au sein de ce parti.

      Enfin, si on se concentrait à identifier plutôt les gens à risque et informer chaque participant qui forment leur cercle personnel et rapproché pour obtenir l’assentiment et la compréhension de ceux-ci afin de ne pas mettre en péril leur proche? Ils sont facilement identifiables et nul besoin de couper des atomes en deux. 92% de tous les décès au Québec et partout sur la planète dus à la COVID-19 avaient plus de 70 ans.

    • Marc Therrien - Abonné 20 septembre 2020 10 h 42

      Et j’ai bien hâte de voir si cette machine qui s’est emballée sous l’emprise de la peur sera capable de reprendre le contrôle d’elle-même si jamais on lui apprenait que la Covid-19 devient de moins en moins meurtrière. Actuellement, le Gouvernement Legault utilise des études de cas datant du début de la pandémie pour sensibiliser le bon peuple à la dangerosité de la Covid-19. Si jamais Yves-François Blanchet et Erin O’toole restent en « parfaite forme » malgré la Covid-19, faudra bien commencer à penser qu’il est possible que le virus s’affaiblisse pour atteindre effectivement un jour le statut de simple grippe.

      Marc Therrien

  • Christian Roy - Abonné 20 septembre 2020 18 h 12

    Six mois plus tard...

    "À cet égard, il faut espérer que nos policiers auront au moins la chance de jouer ce rôle positif d’informer et de protéger le public (...)

    Coudon, vivons-nous sur la même planète ?

    Ils étaient où les déviants d'aujourd'hui qui méritent d'être "informé" ???

    On se croirait dans un mauvais épisode des Belles histoires des pays d'en haut ou bien de la promotion d'un Super-Gouvernemaman. Ce n'est plus de l'éthique mais de l'insultante condescendance.