Punir et exclure les personnes qui consomment des drogues, ça suffit

Selon les auteurs du texte, seule la légalisation des drogues, et non seulement leur décriminalisation, permet d’apporter une solution à des problèmes fondamentaux entourant leur consommation.
Photo: Jonathan Hayward La Presse canadienne Selon les auteurs du texte, seule la légalisation des drogues, et non seulement leur décriminalisation, permet d’apporter une solution à des problèmes fondamentaux entourant leur consommation.

En plus d’être inefficaces, les lois en vigueur sur les drogues nuisent davantage que les drogues. Cette lubie de viser à les éradiquer, comme si c’était possible, est dangereuse, car plutôt que d’apporter des solutions pragmatiques et humaines à un comportement intrinsèque à l’espèce humaine, elle cause énormément de torts au nom de la morale, du paternalisme ou de la santé. Finissons-en.

Bien sûr, la remise en question des lois et la recherche de solutions sont en marche. Les appels à la décriminalisation se multiplient, et le gouvernement fédéral a même formulé une directive demandant de cesser, dans certains cas, les poursuites criminelles pour possession. Des programmes d’approvisionnement sécuritaires et d’analyse de drogues ont vu le jour. Tant mieux. Il s’agit de changements majeurs, mais c’est trop peu trop tard étant donné que la crise des surdoses tue plus que la COVID-19.

Les appels à la décriminalisation sont souvent assortis d’un refus de « légaliser » les drogues. Pourtant, seule leur légalisation permet d’apporter une solution à des problèmes fondamentaux autrement insurmontables. D’abord, qu’elle soit de facto (dans les faits) ou de jure (dans la loi), la décriminalisation ne propose pas de contrôle de qualité des produits. Ensuite, elle maintient la pénalisation et donc, par le fait même, demeure la source première de stigmatisation institutionnalisée des personnes qui consomment des drogues, « malades » ou pas. Qu’elle soit criminelle, médicale ou morale, cette stigmatisation est lourde de conséquences et mène à des refus de soins et de recherche de soins. Elle pénalise et exclut des « malades » qui ont pourtant besoin d’aide et d’autres qui n’ont aucun trouble, ce qui est absurde et contre-productif. De plus, la décriminalisation prive l’État de revenus faramineux qui profitent aux criminels, d’autant plus puissants, qui corrompent et déstabilisent nos démocraties. Enfin, elle maintient la violence des marchés, car les trafiquants n’ont évidemment pas accès aux tribunaux pour régler leurs différends.

Effets disproportionnés

La récente directive de décriminalisation de facto au fédéral est d’ailleurs porteuse de stigmatisation et de discrimination. Elle précise de ne pas porter d’accusations criminelles quand la consommation découle d’un trouble, ce qui revient à dire qu’on criminalise les consommateurs occasionnels. On y prévoit aussi une « flexibilité régionale », en fonction des services et des solutions disponibles. Cela signifie que le droit varie géographiquement et qu’il y a une absence de considération de la majorité qui n’a pas besoin de traitement. La directive précise aussi des situations où la tolérance n’est pas de mise, notamment lorsque la possession a lieu en prison ou en présence d’enfants. Les prisonniers et les parents sont donc plus susceptibles d’être criminalisés pour ce comportement, indépendamment d’un risque objectif que pose leur consommation. On peut ainsi légitimement craindre des effets disproportionnés sur les femmes (mères) et sur les personnes racisées, surreprésentées dans les prisons.

On pourrait arguer, comme le fait le premier ministre Trudeau, que la décriminalisation n’est pas une solution miracle. En effet, mais allons-nous attendre un miracle pour agir ? La pénalisation demeure nuisible tout comme la stigmatisation qui en découle.

On pourrait aussi arguer que la consommation est immorale. Cet argument mène toujours à la même chose : interdire, exclure et condamner. Il est temps de remettre en question la vision strictement négative de la consommation de drogues autres que l’alcool, le café et les médicaments. Ce comportement, ancré dans l’histoire de l’humanité, comporte certes des risques, mais comparables à ceux de plusieurs autres activités. La consommation d’alcool, les sauts libres en motocross et autres sports extrêmes sont acceptés, voire valorisés. Pourquoi réserver un tel traitement à la prise de drogue et pas à d’autres prises de risques dont la vie est jalonnée ? Certainement en partie à cause de décennies de jugement moral et de désinformation. Pourtant, interdire des comportements foncièrement ancrés est justement contre nature et ne peut, à terme, qu’avoir des effets néfastes.

On pourrait aussi invoquer les risques de conséquences négatives individuelles et collectives. Pourtant, la consommation de drogues est souvent moins dangereuse que plusieurs autres comportements et, encore une fois, que les lois en la matière. De ce point de vue, c’est d’abord la pénalisation et la stigmatisation qu’elle engendre qu’il faut concevoir comme dangereuses.

On pourrait aussi sombrer dans la responsabilisation individuelle à outrance où les personnes qui consomment sont tenues entièrement responsables de leur sort. Ce serait faire fi des déterminants sociaux et héréditaires de la consommation et des problèmes liés. Ce serait aussi faire fi des incohérences dans l’acceptabilité des comportements risqués.

Évidemment, personne ne souhaite d’une société transhumaniste sous l’emprise de la pharmaceuticalisation où la consommation est nécessaire pour s’adapter aux injonctions d’un monde malade. Mais pas plus d’une société qui exclut et punit les personnes qui consomment d’autres produits que les substances autorisées, avec toutes les incohérences derrière ces choix et toutes les conséquences engendrées. Il ne faut certainement pas glorifier les drogues, mais accepter leur existence et leur consommation est la seule voie à suivre. Le défi sera certes celui de cesser de s’en prendre aux substances et aux individus pour concentrer les efforts sur les causes fondamentales de la consommation problématique.

Malheureusement, l’appel du premier ministre de la Colombie-Britannique en faveur de la décriminalisation a fait l’objet d’une fin de non-recevoir de la part de ses homologues des autres provinces tout comme du premier ministre Trudeau. C’est plus que navrant. Les gouvernements s’appuient sur la science pour la COVID-19, mais font la sourde oreille pour les drogues. Nos gouvernements sont-ils sans cœur ? Combien de décès faudra-t-il avant d’agir ?

Le statu quo et la stigmatisation doivent immédiatement cesser d’être politiquement acceptables.

2 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 14 septembre 2020 08 h 32

    À considérer

    Personnellement, je bois, très modérément mais régulièrement, du vin, de la bière, un tantinet d'autres alcools. Jeune, il m'était arrivé d'exagérer au point ou j'aurais été un danger mortel au volant -- mais j'étais à pieds. Je n'ai jamais été tenté par les autres drogues. De même que la Grande Prohibition que les États-Unis ont tenté d'imposer au deuxième quart du 20ième siècle n'a abouti qu'à favoriser la mafia, il me semble que la même chose se passe avec les lois anti-drogues. Décriminaliser me semble le moindre mal.

  • Yvon Bureau - Abonné 14 septembre 2020 14 h 56

    Sagesse invite

    à regarder les avantages, les inconvénients et les risques.

    Sagesse invite aussi à regarder les deux côtés de la médaille ainsi que le contour (contexte).

    Gratitude aux chercheurs de la meilleure décision possible, optimalement.