Exposons la complexité du monde

Cette œuvre renversée incarne la prise en charge citoyenne de notre histoire et la fin de notre amnésie collective, estime l'auteur.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne Cette œuvre renversée incarne la prise en charge citoyenne de notre histoire et la fin de notre amnésie collective, estime l'auteur.

Depuis une semaine, les images diffusées par les médias la font sans cesse tourner dans mon esprit, déjà préoccupé par les enjeux de l’art public. La tête de John A. Macdonald repose désormais sur le pavé, figure en bronze maintenant vouée à la cécité. Dans l’espace public, les représentations de nos personnages politiques sont hautement symboliques et assurent l’unité d’une entité aussi complexe que la population canadienne. N’est-ce pas à travers cet ensemble de représentations — les monuments, la monnaie, les timbres, les drapeaux, etc. — que se manifeste quelque chose comme une identité nationale et, avec elle, le sentiment presque subliminal d’une forme de cohésion culturelle ? En faisant tomber cette statue, une fissure se crée avec fracas, révélant les disparités entre les communautés culturelles.

Camoufler le politique

À part les monuments commémoratifs dédiés aux personnages qui ont marqué notre histoire, il est bien rare de rencontrer une œuvre d’art public qui possède une teneur politique. Et encore, nos personnages politiques, avant d’être définitivement fixés dans le bronze, doivent attendre quelque temps — au moins dix ans — dans l’antichambre de la mémoire collective. S’opèrent alors une sorte de décantation du politique et une reconnaissance de leur contribution historique, qu’ils soient Maurice Duplessis ou René Lévesque. Chacun de ces personnages incarne pourtant des valeurs pour lesquelles les Canadiens s’entredéchirent encore aujourd’hui. Si ces statues sont en général tolérées placidement par la population, c’est bien parce qu’elles revêtent l’apparence générale du statuaire antique, une image profondément ancrée au sein de notre culture occidentale. Une sorte de camouflage du politique dans une forme de classicisme prédigérée sur plusieurs millénaires.

Jusqu’à récemment, je me suis employé à réaliser des œuvres d’art public au sein du Programme d’intégration des arts à l’architecture du gouvernement du Québec. S’il existe des œuvres d’art public formidables, au moins la moitié ne sont qu’ornementales, cherchant davantage à enjoliver le bâtiment auquel elles sont incorporées qu’à susciter une véritable expérience artistique. Trop souvent, au sein d’un concours, les membres du jury responsables de choisir l’œuvre qui sera réalisée écartent de leur choix celles susceptibles de comporter des éléments de controverse. L’œuvre choisie doit atteindre une forme d’acceptabilité dans l’œil du grand public en évitant à tout prix de créer une polémique.

Plusieurs artistes, devant la possibilité d’un refus, comprennent bien cet enjeu et finissent par censurer leurs idées. Ainsi naît progressivement une esthétique du consensus assimilable à la langue de bois que parlent beaucoup de nos politiciens. Obsédés par la pérennité matérielle de ces œuvres et l’approbation du public, nous oublions le pouvoir transformateur de l’art et sa capacité à nous faire débattre collectivement des enjeux qui façonnent notre société. Or, il faut pour cela que les œuvres soient parfois difficiles à comprendre sur le coup, ou qu’elles nous bousculent dans nos certitudes, pour qu’elles nous habitent et entraînent notre réflexion. Cette critique, je la formule d’abord pour moi-même, pour avoir vécu ce phénomène de l’intérieur pendant plus de dix ans, à titre d’artiste inscrit dans la banque du 1 %.

Notre rapport à l’histoire

Voici que l’actualité nous place au plus près d’une œuvre qui nous permet de réfléchir à notre rapport à l’histoire. Que faire désormais de cette sculpture acéphale ? La remettre en place dans son état originel et feindre que le personnage fut bienfaisant, ignorant du coup ses politiques discriminatoires, le massacre des Métis de la Rivière-Rouge et la corruption qui a miné son gouvernement ? Ou doit-on plutôt faire disparaître ce monument et sombrer un peu plus dans la méconnaissance de notre histoire ? Nous n’avons pas à faire ce choix, mais devons plutôt donner à voir et réfléchir les rapports de force qui existent entre les formes du pouvoir qui ont écrit l’histoire officielle et celles qui en ont été exclues.

Pour ma part, cette œuvre maintenant renversée incarne la prise en charge citoyenne de notre histoire et la fin de notre amnésie collective. Pourquoi, par exemple, ne pas pérenniser cette décapitation populaire en replaçant le corps de sir Macdonald à la verticale et en fixant définitivement sa tête contre le sol ? Pourquoi ne pas repenser le monument et donner à voir par celui-ci notre rapport trouble à l’histoire et au politique ? Voilà qui serait certainement plus représentatif des tensions qui modèlent notre histoire et du sens que nous voulons lui donner. Cessons de dissimuler la complexité de notre monde derrière des œuvres pompeuses et ornementales ; exposons plutôt cette complexité et embrassons-la sans complaisance.

10 commentaires
  • Léonce Naud - Abonné 11 septembre 2020 04 h 26

    Oeuvres privées, fonds publics

    La proposition de l’auteur à l’effet de fixer au sol la tête de bronze de Macdonald alors qu'un corps sans tête reprendrait sa place sur son socle illustre on ne peut mieux la démence qui sévit depuis trop longtemps à l’intérieur de ce programme gouvernemental prétentieusement qualifié d'«art public». Pas étonnant que jamais personne n'ait cherché à savoir ce que le gros de la population pense de la plupart des oeuvres en question. De toute façon, une lourde masse ronde en bronze fixée au sol sera promptement sciée et vendue au poids du métal. En attendant, elle ferait bien entendu l'objet de divers outrages des plus photogéniques. J’ai informé le Premier ministre de l'Alberta de cette proposition. On verra ce qu'il en pense.

  • Hermel Cyr - Abonné 11 septembre 2020 06 h 13

    Une suggestion intéressante ! Mais gare aux donneurs de leçons

    L’histoire commémorative a toujours eu tendance illustrer le culte des « grands hommes », le désir de rendre « consensuel » les récits officiels, de donner des « modèles », bref, de « faire la leçon ».

    L’idée d’un monument décapité de Macdonald est intéressante … quant à moi, je la mettrais couchée avec la tête tournée vers lui-même. Mais il y a un piège dans ce type de « commémoration » de l’acte subversif. Elle fige elle aussi dans le temps un mouvement particulier qui veut tout autant « faire la leçon ». Un « consensus » des monuments décapités n’enseignera pas davantage qu’un consensus des héros imaginaires.

    En fait les monuments et l’histoire dite « commémorative » n’enseignent rien de l’histoire. Ils sont de « l’histoire en papier maché » … et remâché, des mémoires mortes. Ils dispensent de se donner la peine d’apprendre et de comprendre réellement l’histoire, dont le rôle civique est de nous placer dans une durée qui fait sens pour nous aujourd’hui.

    Comme le disait avec à-propos Pierre Vidal-Naquet (2005) en s’opposant aux « lois mémorielles » votées en France : « L’historien n’accepte aucun dogme, ne respecte aucun interdit, ne connait pas de tabous. Il peut être dérangeant. L’histoire n’est pas la morale. L’historien n’a pas pour rôle d’exalter ou de condamner, il explique. L’histoire n’est pas l’esclave de l’actualité. L’historien ne plaque pas sur le passé des schémas idéologiques contemporains et n’introduit pas dans les événements d’autrefois la sensibilité d’aujourd’hui. »

  • Diane Germain - Abonné 11 septembre 2020 06 h 47

    Excellente idée

    C'est une excellente idée que de pérenniser cette décapitation populaire de sir Macdonald. Toutefois, je préfèrerais voir son corps à l'horizontale, ainsi l'oeuvre suivrait le cours de l'histoire.

  • Cyril Dionne - Abonné 11 septembre 2020 08 h 51

    Les qualités intrinsèques de l’art comme forme de communication et de résolution de problème

    Bon. L’art, c’est plus que la cohésion culturelle parce qu’elle participe tacitement ou indirectement à résoudre des problèmes par sa communication interne qui est externalisée. Sans identité nationale ou autre, nous sommes des citoyens du monde et de nulle part, donc nous n’existons pas.

    Lorsque cette statue est tombée, elle révélait au grand jour les différences que nous entretenons envers les autres. Qu’on soit d’accord ou non avec cet acte de déboulonnement, celui-ci a mis à nu ce qui nous désuni et à fait craquer le mythe pour toujours du multiculturalisme. Oui, les différences culturelles sont souvent trop pointues pour qu’on vive ensemble en communion sociétale. Ce qui revient à dire que ceux qui partagent les mêmes valeurs, les mêmes affinités et la même vision, eh bien, s’agglutinent ensemble dans un territoire délimité.

    Si l’art n’est qu’un moyen de communication, il ne peut pas sublimer ses caractéristiques politiques qui portent à la controverse. Si l’image vaut mille mots, essayez maintenant avec une œuvre tridimensionnelle. L’art n’est pas pour plaire, mais invite au questionnement et à l’introspection. Nous n’avons que faire de l’art pour l’art. Ceci dit, il faut aussi un certain talent pour communiquer aussi.

    L’idée de la censure en art visuel et dans toutes les sphères humaines est immonde. Mais ceux qui ont le pouvoir économique et politique peuvent exercer une pression qui ira à l’encontre du bien public et de la décence humaine. C’est comme vivre dans une théocratie néoliberaliste.

    Enfin, j’étais d’accord avec l’auteur jusqu'à il introduise sa version personnelle de l’histoire pour la réinventer. Ce n’est pas en fixant la statue de sir John A. à la verticale que nous allons réécrire l’histoire, mais par un acte pédagogique qui respecte tous et chacun. Pourquoi ne pas mettre en opposition le bourreau et sa victime pour mettre à nu le jugement des hommes et de l’histoire? Oui, Louis Riel en opposition de sir John A. et tout est dit.

    • Cyril Dionne - Abonné 11 septembre 2020 22 h 14

      Erratum:

      C'est bien « Ce n’est pas en fixant la statue de sir John A. à l'horizontale que nous allons réécrire l’histoire, mais par un acte pédagogique qui respecte tous et chacun ».

  • André Savard - Abonné 11 septembre 2020 09 h 14

    Un mauvais exemple pour prêcher la complexité du monde

    Le texte oublie de mentionner que les figures dirigeantes de cette manifestation se réclamaient du racialisme, un langage totalitaire qui divise le monde et son passé entre racisés et non-racisés. C'est là un langage totalitaire qui n'augure pas une pratique intellectuelle soucieuse de la complexité du monde.