Un nouveau cours d’histoire mondiale pour les cégépiens

«La décision a été longuement mûrie et s’inscrit dans la refonte du programme de sciences humaines entreprise il y a cinq ans, processus dans le cadre duquel les acteurs concernés ont été maintes fois consultés», écrivent les auteurs.  
Photo: Getty Images «La décision a été longuement mûrie et s’inscrit dans la refonte du programme de sciences humaines entreprise il y a cinq ans, processus dans le cadre duquel les acteurs concernés ont été maintes fois consultés», écrivent les auteurs.  

Une lettre de Nathan Murray, publiée dans les pages du journal Le Devoir le 28 août 2020, a sonné les trompettes de l’Apocalypse : « les horizons des futurs étudiants des cégeps seront radicalement réduits » et « leur culture historique appauvrie » par la décision du Ministère de « couper plus des deux tiers de l’ancien espace chronologique » du cours d’histoire de l’Occident. Et le lecteur serait effectivement en droit de s’inquiéter, si M. Murray n’avait omis de mentionner l’essentiel : la perspective centrée sur l’Occident sera désormais élargie à l’histoire du monde entier ! Aussi, l’admonestation de « penser petit » adressée à « l’assemblée frileuse de profs » laisse pantois. Celle-ci est au diapason d’un texte rempli d’approximations et de jugements à l’emporte-pièce qui témoignent d’une méconnaissance du programme de sciences humaines — de l’ancien comme du nouveau — et du fonctionnement des cégeps.

À titre d’exemple, M. Murray tient pour acquis que l’enseignement de l’Antiquité et du Moyen Âge est obligatoire dans le cours actuel et que les enseignants peuvent consacrer au moins trois cours au Moyen Âge. Or, rien dans le devis ministériel actuel ne prescrit les périodes historiques à aborder et l’importance relative à leur accorder. Ainsi, dans ce cours-fleuve, tous les enseignants n’accordent pas une attention approfondie aux périodes anciennes : l’Antiquité est parfois réglée en trois ou quatre heures et le Moyen Âge n’en recueille guère plus. Il est aussi connu que certains ne commencent l’étude du passé occidental qu’au XVIe siècle.

Par ailleurs, M. Murray déplore l’intention ministérielle de retrancher le cours d’histoire de l’Occident en reprenant l’antienne anti-technocratique habituelle du fonctionnaire qui saurait mieux que les professeurs eux-mêmes ce qui est bon pour les élèves. Or, la décision a été longuement mûrie et s’inscrit dans la refonte du programme de sciences humaines entreprise il y a cinq ans, processus dans le cadre duquel les acteurs concernés ont été maintes fois consultés.

Nouveau programme

Le groupe de professeurs chargé par le ministère de rédiger le programme posait à l’automne 2017 plusieurs constats problématiques quant à la façon dont le cours d’histoire de la civilisation occidentale était donné : trop de redondances par rapport au cours offert en deuxième secondaire ; une insistance sur l’histoire plurimillénaire du continent européen et l’occultation concomitante de l’histoire plus récente ; enfin, des contenus trop chargés qui induisent une pédagogie privilégiant un survol d’ensemble plutôt qu’un approfondissement, obstacle au développement d’habiletés d’analyse de haut niveau.

Jamais il n’a été question de prononcer un jugement sur la validité de l’enseignement de l’histoire antique ou médiévale. Soutenir le contraire serait faire un procès d’intention immérité aux rédacteurs du nouveau programme. Notons que celui-ci ne proscrit nullement d’aborder le passé lointain, dans un cours d’histoire subséquent. En outre, il propose une compétence spécifique liée aux civilisations anciennes, qui n’existait pas auparavant.

Le défi pour les rédacteurs était de parvenir à un large consensus dans la détermination de l’objet et du cadre spatiotemporel du nouveau cours obligatoire. Une première proposition, qui mettait en avant l’histoire de l’Amérique du Nord en relation avec le contexte mondial, a suscité des avis partagés lors de la consultation menée dans les collèges à l’automne 2019 et fut donc abandonnée.

Le ministère a mené une seconde consultation à l’hiver 2020. Quatre options ont été soumises à l’appréciation des professeurs d’histoire des cégeps. La participation a été importante : 178 professeurs ont répondu, soit plus de 60 % d’entre eux. Au final, une option s’est démarquée : l’histoire du monde du XVe siècle à nos jours. Jamais une compétence disciplinaire d’un programme préuniversitaire n’avait été ainsi déterminée par celles et ceux qui sont appelés à l’enseigner. Difficile, dans de telles circonstances, de dénier la légitimité du résultat obtenu.

M. Murray estime que l’introduction du cours d’histoire du monde conduira à l’appauvrissement de la formation. Pourtant, nombreux sont nos collègues qui se régalent déjà des perspectives nouvelles offertes par le cours. D’aucuns souhaiteront s’engager dans une histoire universelle, en cherchant à dégager une trajectoire applicable à l’ensemble de l’humanité. D’autres privilégieront une histoire comparée des sociétés et des civilisations. D’autres encore préféreront la perspective de l’histoire globale en mettant l’accent sur les phénomènes d’interdépendance. Dans tous les cas de figure, le passé de l’Occident trouvera sa place dans la logique structurante adoptée.

Enfin, l’élargissement à l’histoire du monde offre l’occasion de redéfinir le paradigme historique qui structure la quête identitaire à laquelle les élèves sont conviés. « Qui êtes-vous ? » C’est ainsi que nous interpellons les étudiants. Et ce n’est pas sans étonnement que plusieurs d’entre eux apprennent qu’ils sont des Occidentaux et que, pour découvrir cette part insoupçonnée d’eux-mêmes, ils doivent effectuer une plongée dans l’histoire européenne des cinq derniers millénaires. Dorénavant, la réponse à la question s’appuiera sur des ancrages identitaires pluriels, élargis à leur appartenance au monde entier. Ainsi, les nouvelles générations de cégépiens pourront s’approprier les clés et les outils d’une autre compréhension historique d’eux-mêmes.

7 commentaires
  • Yvon Montoya - Inscrit 9 septembre 2020 06 h 32

    Justement il y a actuellement sur Arte France/Allemagne une longue série d’Histoire passionnante présentée par l’Historien Patrick Boucheron lequel justement édita le premier texte d’histoire monde, c’est son concept, que les mouvements de Droite et Extreme-Droite vouèrent au diable. Il faut dire que le roman dit national francais est bien chahuté par P. Boucheron. Pour le reste, quelle chance de ne plus être dans votre école ou on n’apprend plus rien.

  • Pierre Rousseau - Abonné 9 septembre 2020 08 h 27

    Du XVe siècle ou non ?

    Les auteurs écrivent : « Au final, une option s’est démarquée : l’histoire du monde du XVe siècle à nos jours. Jamais une compétence disciplinaire d’un programme préuniversitaire n’avait été ainsi déterminée par celles et ceux qui sont appelés à l’enseigner. » Or, le Moyen Âge s'étend de la fin du Ve siècle à la fin du XVe... Alors, n'est-ce pas dire qu'effectivement, le curriculum écarte véritablement l'histoire ancienne et du Moyen Âge ? N'est-ce pas justement la préoccupation qu'énonçait M. Murray ?

  • Ginette Cartier - Abonnée 9 septembre 2020 08 h 48

    Une consultation bidon

    La consultation dont il est fait mention ne mentionnait que les modalités que le ministère (et les collègues) privilégiait. Aucune autre. Pas même un "Je ne sais pas".
    Comme on dit "Les dés étaient pipés!".

  • André Savard - Abonné 9 septembre 2020 08 h 58

    Les dangers de l'Histoire mondiale

    Il reste que l'école québécoise se situe au Québec. On doit y apprendre la principale langue maternelle, le français, et aux petits Québécois d'être les sujets de leur propre discours. C'est au sein d'une nation occidentale que se donne le cours et on y parle la plus vieille langue constituée d'Europe, le français. Il faudrait que le cours s'attarde sur l'Occident et qu'on ne passe pas du bassin méditerranéen à la Renaissance en un tour de main sans mention de Charlemagne et des capétiens sous prétexte que d'autres jeunes ont bien droit à une Histoire conformes à leurs racines ou même à leur phénotype si on suit l'idéologie racialiste. L'Histoire mondiale se veut souvent post-nationale et communautariste.

  • Bernard Terreault - Abonné 9 septembre 2020 09 h 50

    Une histoire plus culturelle et économique

    Je suis d'accord qu'on ne peut plus se contenter de l'histoire de l'Occident. Chine, Inde, Moyen-Orient, Amérique pré-colombienne ont aussi été des acteurs-clé du développement de la pensée philosophique/religieuse et socio-politique, des arts, de la science, de la techonologie et du commerce. Et justement j'aimerais qu'on insiste là-dessus plutôt que sur les rois et empereurs et leurs innombrables guerres -- ce qui était le contenu de l'Histoire telle qu'on nous l'enseignait à mon époque.

    • Ginette Cartier - Abonnée 9 septembre 2020 12 h 43

      Le cours d"histoire de la civilisation occidentale n'était pas un cours axé sur "les rois et empereurs et leurs innombrables guerres", mais sur la "civilisation" de l'Occident, donc des éléments porteurs de progrès dans la longue durée. Cependant, bien des profs l'ont sans doute confondus avec ce que vous dénoncez dans votre dernière phrase. Aujourd'hui, nous écopons tous (les profs) pour leur erreur de perspective.