La spiritualité, clé de notre rapport à la nature

«Cette prise de distance par rapport à l’idéal consumériste s’accompagne par ailleurs d’une sensibilité renaissante par rapport à la nature», estime l'auteur.
Photo: Mario Tama Agence France-Presse «Cette prise de distance par rapport à l’idéal consumériste s’accompagne par ailleurs d’une sensibilité renaissante par rapport à la nature», estime l'auteur.

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons des extraits d’un texte paru dans la revue Relations, juillet-août 2020, no 809.

La pandémie de COVID-19 et la façon dont un grand nombre de pays tentent d’y répondre peuvent nous permettre d’analyser la donne écologique plus générale qui nous échoit. L’enjeu est une véritable bascule de civilisation qui comporte nécessairement une composante spirituelle, à vrai dire essentielle.

[…]

Pour saisir en quoi le défi qui est devant nous est loin de n’être qu’économique et politique, mais relève tout autant de questions de spiritualité, il faut distinguer deux acceptions du terme, les deux étant évidemment liées. L’une, ontologique, renvoie à notre conception de la nature et à notre rapport au monde ; l’autre, plus classique, est liée à l’idée dominante de la réalisation de soi, de son humanité, au sein d’une société donnée. Par exemple, c’est la conception moderne dominante du monde, selon laquelle la nature n’a de valeur que si elle est exploitable, qui a amené à penser… que toute réalisation de soi ne pouvait s’accomplir que par l’acquisition de biens. À la « consumation » du monde, à son exploitation sans réserve et tous azimuts devait répondre l’idéal consumériste. Impossible dès lors de mettre fin à une exploitation éhontée de la planète sans, en même temps, cesser la consommation débridée de ses ressources. Or, nous ne parviendrons pas à nous accommoder de l’essentiel, au détriment du superflu, sans renouveler les idéaux de réalisation de notre humanité et notre rapport au monde.

Une « spiritualité » consumériste

Autrement dit, l’ère de soubresauts du système Terre dans laquelle nous entrons contredit frontalement le succédané de spiritualité auquel la modernité nous a réduits. Celui-ci nous détourne de toute forme d’extériorité : aussi bien face à une nature à respecter que face à un idéal de dépassement de soi au nom d’une transcendance. Cette pseudo-spiritualité nous a ainsi ramenés entièrement à l’intérieur du monde, en vue de son exploitation économique sans limites et d’une accumulation indéfinie de richesses matérielles. Or, c’est cette même spiritualité qui dévaste désormais le monde vivant. […]

Il n’est plus question de dépassement de soi sous quelque forme que ce soit, mais de la réalisation, ici-bas, d’un idéal éminemment possessif : posséder une belle famille, une résidence luxueuse dotée de tous les attributs techniques de l’époque, de l’automobile au téléphone intelligent en passant par la Rolex. […]

Or, nous l’avons vu, ce sont précisément les modes de vie consuméristes qui compromettent l’habitabilité de la Terre. C’est d’eux qu’il est urgent de se détourner. […]

Cette prise de distance par rapport à l’idéal consumériste s’accompagne par ailleurs d’une sensibilité renaissante par rapport à la nature, dont les manifestations sont multiples […].

Des formes désormais nommément spirituelles se développent sur ce terreau d’une sensibilité accrue à la nature. […]

Le christianisme n’est évidemment pas en reste, le texte phare en la matière étant l’encyclique Laudato si’, qui a connu un large écho au-delà même des communautés chrétiennes. De façon très succincte, ce texte du pape François constitue une réponse argumentée à l’accusation portée par l’historien Lynn White à l’encontre du rôle du christianisme médiéval, qu’il situait à l’origine historique de la crise écologique, pour avoir impulsé une révolution ontologique nous ayant conduits à ne discerner dans la nature qu’un « stock de ressources ». Cette réponse est scripturaire, fondée sur l’interprétation du livre de la Genèse, mais aussi philosophique et théologique, proposant de rompre avec le paradigme techno-économique (§ 105, 106) de la modernité contemporaine, et n’hésitant pas à endosser une nécessaire décroissance (§ 106, 203, 204, 217, 222). L’écologie est bien ici portée à la hauteur d’un projet alternatif de civilisation.

Dans cette perspective, nous assistons aussi à une réappropriation du panenthéisme, selon lequel le divin est présent en toute chose, en tout être. Cette posture depuis longtemps présente dans les cultures asiatiques et africaines subsiste encore dans la théologie chrétienne orientale — l’occidentale l’ayant globalement rejetée après le tournant moderne, cartésien, sauf la spiritualité franciscaine et ignatienne. Immanence et transcendance ne s’opposent pas, en réalité, la présence de Dieu dans le monde n’excluant nullement sa transcendance. […]

Sans un véritable revirement (métanoïa) d’ordre spirituel, on ne voit guère comment nous allons pouvoir assumer, et surtout sublimer, la décrue énergétique et matérielle rapide que l’état de la Terre nous impose (réduction sur 10 ans de la moitié de notre consommation énergétique, mais aussi de notre empreinte écologique) si l’on veut sauver ce qu’on peut encore sauver de l’habitabilité de notre planète. Cela exigerait de nous détourner de notre « spiritualité » consumériste évoquée plus haut. Comment cela sera-t-il possible sans au moins les linéaments d’une autre ou d’autres formes de spiritualité ?

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Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’une revue d’idées afin qu’ils présentent leur perspective sur un sujet qui les préoccupe ou dont ils traitent dans les pages du dernier numéro de leur publication. Cette semaine, un extrait du no 609 de la revue Relations (août 2020), dont le dossier principal porte sur la spritualité.

6 commentaires
  • François Beaulé - Inscrit 8 septembre 2020 08 h 49

    La dimension religieuse est irréductible

    « le défi qui est devant nous est loin de n’être qu’économique et politique, mais relève tout autant de questions de spiritualité », selon Dominique Bourg. Je pense la même chose. Il est erroné de considérer la spiritualité et la religion comme devant être confinées à la sphère privée alors qu'évidemment l'économie et la politique se vivent publiquement. La religion est une dimension de l'humanité qui ne peut être remplacée ni par la politique ni par l'économie. Elle a une valeur en soi, trop souvent déniée dans la modernité.

    Pour que les relations des hommes avec la nature changent, il faut que les relations entre les hommes changent. La finalité de la civilisation est une unité des hommes entre eux et avec la nature. Cette unité ne peut être trouvée strictement par une évolution politique et économique. L'humanité a besoin de la dimension religieuse pour marier sa dualité individuelle et sociale.

    • Patrice Soucy - Abonné 8 septembre 2020 15 h 42

      Peu d'intérêt pour ce sujet, visiblement, M. Beaulé. Dommage. Je peux croire à la nécessité de marier la dualité individuelle et sociale en se référant à plus grand que soi mais pas à la finalité de la civilisation. Celle-ci, comme tout organisme, n'a d'autre objet qu'elle-même. Structure dissipative, dirons-nous pour faire technique, une arrangement instable qui se maintient à l'aide d'un apport constant d'énergie. Mais puisque vous tenez à cette idée de divinité, je vous suggère Gaia, créature plus pertinente dans les circonstances, enracinée dans les sciences, de nature panthéiste, et sur laquelle vous pourrez lire un essai des plus interessant dans Cassandra's Legacy: https://cassandralegacy.blogspot.com/2020/08/money-gods-and-taboos-re-sacralizing.html

    • Marc Therrien - Abonné 8 septembre 2020 16 h 28

      Il faudrait réussir à développer une dimension religieuse qui aiderait ce pauvre humain à mieux composer avec l’angoisse que lui procure sa conscience d’être mortel autrement que par la croyance en l’au-delà ou en un supramonde où il se retrouvera bienheureux une fois libéré des souffrances de l’ici-bas. Car j’ai l’intuition que c’est cette croyance en le paradis qui en aide des millions à ne pas trop s’inquiéter avec les perturbations climatiques créées par la destruction de la nature puisqu'un monde meilleur les attend là-bas, très loin, de l'autre bord de l'infini.

      Marc Therrien

    • Marc Pelletier - Abonné 8 septembre 2020 16 h 47

      Merci à l'auteur de nous expliquer sa définition des deux acceptations de la spiritualité : je vais vous relire .

      M. Beaulé, merci à vous aussi pour votre commentaire.

      Cependant, en ce qui concerne notre monde occidental, notamment en France et au Québec où la religion catholique a été rangée dans le placard, en partie par sa propre faute ( ses représentants ) et en partie par nos gouvernements depuis soixante ans, il ne subsiste à peu près rien si ce n'est nos veilles églises désertes ( patrimoine qui veillit et qui, malheureusement, retient si peu d'intérêt ).

      Je ne crois plus, à moyen terme, à un retour au grand jour de la pratique religieuse !

      D'autre part, je crois plutôt que la nature peut rapprocher les hommes entre eux : la nature nous parle plus que nous ne pouvons le soupçonner, elle peut nous faire sourire, nous apaiser, nous rapprocher les uns des autres et même nous guérir si on la laisse agir. C'est peut-être notamment mon retour d'une marche dans la montagne aujourd'hui et les " bonjours " souriants partagés avec d'autres marcheurs ( euses ), qui m'ont inspiré ces commentaires.

      La nature est à notre portée et elle peut agir positivement sur l'humain, s'il peut apprendre à la respecter plutôt que de l'abimer jusqu'à la détruire......

      Si nous parvenons un jour laisser la nature cotoyer en harmonie l'économie et la politique, ceci voudra dire que nous aurons atteint un degré de spiritualité qui nous ouvrira peut-être sur d'autres horizons. Qui sait !

  • Patrice Soucy - Abonné 8 septembre 2020 11 h 33

    Méditations

    La consommation comble possiblement un vide mais il faut chercher loin pour y voir une spiritualité, fut-elle fausse et mensongère. Du reste, tabler sur cette dernière pour se tirer d’affaire en environnement revient à invoquer les fantômes pour rénover sa maison. Quarante ans de conscientisation écolo ont piteusement échoué et les bonnes actions récentes de nos gouvernements le fait d’une lecture littérale (et terrifiante) de l’actualité. La transition sera brutale, les frontières bien fermées et la simplicité volontaire de moins en moins libre, voilà. Le Québec, choyé par sa géographie, devrait néanmoins passer au travers sans trop de difficulté, à condition de demeurer solidaire, limiter l’immigration, accélérer l’électrification et assurer notre autonomie alimentaire. Pensées bien égoistes, j’en conviens, et sêchement dépourvue de la moindre spiritualité. Mais pour le salut planétaire, c’est trop peu, trop tard. Quand on a faim, le rapport avec la nature se médite avec le ventre.

  • Pierre Boucher - Inscrit 9 septembre 2020 08 h 00

    Mission ratée

    15 L’Éternel Dieu prit l’homme, et le plaça dans le jardin d’Éden pour le cultiver et pour le garder.
    Mission ratée.

    Après, le divorce entre l'Homme et Dieu a placé l'Homme dans l'angoisse de l'insécurité qui a débouché sur tous les exploitations possibles pour échapper à cette angoisse.

    Suggestion de lecture : « Les vagabonds de l'Occident » de Jean Brun. Depuis l'Antiquité, l'Homme essaie par tous les moyens d'échapper à sa condition humaine (arts, techniques, etc.) pour toujours revenir au point de départ. La Grande Illusion.