À propos du déboulonnage des statues

«Il faut trouver le moyen de dénoncer d’inacceptables commémorations sans pour autant effacer les traces de l’histoire», écrit l'auteur.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne «Il faut trouver le moyen de dénoncer d’inacceptables commémorations sans pour autant effacer les traces de l’histoire», écrit l'auteur.

Dans la foulée de la destruction de monuments commémoratifs et de la reprise de la lutte antiraciste aux États-Unis, la relecture critique de notre passé a conduit à la détérioration de la statue de John A. Macdonald, premier premier ministre du Canada. Les partisans de ces actions controversées y voient le moyen légitime de rappeler les aspects insoutenables de l’époque coloniale. Les autres crient au vandalisme et, pour ma part, je partage comme beaucoup l’indignation de Valérie Plante et de François Legault. Il n’en reste pas moins qu’il faut trouver, aujourd’hui, le moyen de dénoncer d’inacceptables commémorations sans pour autant effacer les traces de l’histoire constitutives de notre patrimoine, y compris monumental.

L’œuvre de la nature

Après la chute du rideau de fer, des pays de l’Est ont trouvé des solutions. Václav Havel, président de la République tchécoslovaque, fit déménager les statues de l’époque stalinienne dans une forêt fréquentée par les Pragois, laissant ainsi la nature faire son œuvre. À coup sûr une belle idée d’écrivain. Dans l’ex-Berlin-Est, les autorités décidèrent de conserver les monuments et les œuvres d’art mises en place par le régime dictatorial de la République démocratique allemande, considérant que les connaissances qu’on en a ne légitiment pas d’effacer le passé. Aurait-il fallu, par exemple, retirer le buste de Bertolt Brecht — à coup sûr un grand écrivain allemand — en face du Berliner Ensemble sous le prétexte de son soutien au régime communiste ?

Revenons à Montréal. Les bas-reliefs du monument érigé à la gloire du sieur de Maisonneuve sur la place d’Armes par des « citoyens de Montréal reconnaissants » (en anglais) commémorent en 1895 quatre moments de notre histoire : la signature de l’acte fondateur de Ville-Marie, la prise de possession par la célébration de la première messe en territoire conquis, la mort « héroïque » de Dollard des Ormeaux, mais aussi « l’exploit de la place d’Armes » (1642 ; on voit Maisonneuve tirer à bout portant sur un Iroquois).

Une autre inscription

Du reste, aux côtés des représentations statuaires de Jeanne Mance, de Closse et de Le Moyne surmontées par l’immense statue de Maisonneuve, figure un guerrier iroquois anonyme, courbé, en position de guet. De plus, deux plaques bilingues sur la façade de la Banque de Montréal située derrière le monument et vis-à-vis de la basilique Notre-Dame indiquent : « À proximité de cette place à laquelle on donna par la suite le nom de place d’Armes, les fondateurs de Ville-Marie affrontèrent les Iroquois qui furent vaincus au cours de la bataille en mars 1644. »

Si l’idée de déboulonner le monument de Maisonneuve a été évoquée, les autorités montréalaises préférèrent le contextualiser en ajoutant, en trois langues, une autre inscription à droite de l’entrée de la Banque (où elle n’est pas assez visible de mon point de vue) : « Cette plaque rappelle les nombreux efforts de la nation mohawk pour la défense de leur territoire traditionnel et atteste de leur présence et de leur intérêt millénaire sur l’île de Montréal. 21 juin 2019. »

L’exemple à suivre

À l’heure où le Conseil du patrimoine de Montréal est invité à faire contrepoids à la situation actuelle, cette initiative est sans doute l’exemple à suivre : multiplier, partout où cela est légitime et nécessaire, non point des justifications, mais des explications pédagogiques pour éclairer les moments peu reluisants de notre passé et prendre nos distances par rapport aux commémorations auxquelles ils ont donné lieu.

La Ville de Bordeaux a déjà œuvré dans le même sens en précisant sur des panneaux informatifs quelles avaient été les personnes peu estimables dont les noms avaient été retenus pour désigner certaines artères. L’intérêt de cette procédure est double : elle évite de changer le nom des rues et elle permet d’amener des citoyens de tous âges à porter un regard critique sur l’histoire. Je ne peux pas croire que nous n’en serions pas capables.

5 commentaires
  • Pierre Rousseau - Abonné 1 septembre 2020 08 h 29

    Discussion intéressante

    Ceci est un excellent élément dans la discussion qu'il faudrait avoir quant au patrimoine public de la ville. Cependant, je note que vous écrivez que les déboulonnages étaient « un moyen de rappeler les aspects insoutenables de l’époque coloniale ». Malheureusement, je dois noter que nous sommes toujours dans cette époque coloniale et que la loi des Indiens est bel et bien en vigueur au Canada avec un ministère des Affaires Indiennes récemment renommé Affaires autochtones. Le racisme systémique est toujours bien présent et la dépossession des peuples autochtones est toujours en vigueur alors que ces derniers tentent de récupérer leur titre autochtone sur leurs territoires, des entreprises toujours opposées par le gouvernement colonial.

    Ceci dit, la statue de JAM nous rappelle celui d'où vient ce système inique envers les Premières Nations, les Métis et les Inuits et une discussion sur son avenir s'impose.

  • Michèle Cossette - Abonnée 1 septembre 2020 09 h 51

    Mes lectures récentes sont unanimes : au 17e siècle, l'île de Montréal était inhabitée, et les Iroquois étaient installés dans l'état de New York actuel. Quel territoire défendaient-ils alors? Il semble qu'ils attaquaient les Français plutôt à cause du jeu de leurs alliances.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 1 septembre 2020 09 h 51

    Quel frère Le Moyne (et non LeMoyne) ?

    d'Iberville ou de Bienville ?

  • André Joyal - Inscrit 2 septembre 2020 14 h 20

    «...nombreux efforts de la nation mohawk pour la défense de leur territoire traditionnel»

    Territoire traditionel vraiment? Ils l'avaient quitté, on ne sait pourquoi, depuis près d'un siècle. Après la création de Montréal, ils venaient de la région de NYC massacrer nos ancêtres en étant armés par les anglais. L'Iroquois abattu par Maisonneuve que cherchait-il? Faire la bise à de Maisonneuve peut-être? Ce qu'il nous faut lire pour répondre à la rectitude politique importée du sud. Misère!

  • Sylvie Dussault - Abonnée 2 septembre 2020 17 h 39

    N'importe quoi

    Allez donc dire aux victimes du génocide autochtone : on va vous rappeler ce que ces gens-là vous ont fait de pas gentil.