Le ver a toujours été dans le fruit

«En s’alliant aux partis des religieux et des colons, Nétanyahou, qui n’a jamais pu gouverner sans coalition, a toujours su choisir la sienne; il a donc choisi de gouverner par l’extrême, il n’en a jamais été l’otage», écrit l'auteur.
Photo: Abir Sultan/Pool Photo via AP «En s’alliant aux partis des religieux et des colons, Nétanyahou, qui n’a jamais pu gouverner sans coalition, a toujours su choisir la sienne; il a donc choisi de gouverner par l’extrême, il n’en a jamais été l’otage», écrit l'auteur.

Le doctorant en histoire Bernard Bohbot conteste qu’il puisse y avoir un lien entre la croissance du nombre de colons israéliens en Cisjordanie et le processus issu des accords d’Oslo (« Les accords d’Oslo visaient-ils à déposséder les Palestiniens ? », Le Devoir, 17 juillet). Esquivant la question de la nature de ces derniers et celle de leur objectif, il avance que l’explosion démographique n’est qu’un dommage collatéral de l’échec d’Oslo résultant d’un jeu de trois variables : le système électoral proportionnel israélien, l’effondrement de la gauche israélienne et le taux de fécondité des colons.

En somme, il suffirait d’ajuster ces variables pour que tout rentre dans l’ordre — pour que les cinq millions de réfugiés palestiniens retournent chez eux ou soient compensés, que l’État souverain de Palestine advienne dans ses frontières de 1967 et que l’occupant, soldats et colons, ait définitivement quitté chaque colonie et démantelé son mur […].

L’histoire que les sionistes libéraux adorent se raconter en boucle, c’est celle d’une légitimité indiscutable, aujourd’hui compromise par cette frange rétrograde et violente : les colons et les partis religieux. Cette rengaine ne résiste pas à l’analyse. Le ver a toujours été dans le fruit. Examinons ce qu’on souhaiterait nous faire admettre au rang de vérités historiques.

Le pouvoir au péril de l’État

L’Histoire retiendra le rôle de Benjamin Nétanyahou dans la désintégration du fondement séculier du sionisme et sa consolidation coloniale. En s’alliant aux partis des religieux et des colons, Nétanyahou, qui n’a jamais pu gouverner sans coalition, a toujours su choisir la sienne ; il a donc choisi de gouverner par l’extrême, il n’en a jamais été l’otage.

Son chef-d’œuvre ? Avoir convaincu le monde entier, qui s’égosille encore à soutenir la « solution à deux États », qu’il n’arrive pas à faire advenir cette solution, faute d’interlocuteurs palestiniens. En réalité, toute sa politique n’a jamais consisté qu’en une chose : s’assurer que jamais cette solution n’advienne. Le plan Trump, consécration de son acharnement diplomatique, en témoigne. Donc, non, le système électoral proportionnel israélien n’a pas grand-chose à voir avec le non-avènement d’une paix « juste et durable ».

Inaugurée sous la gauche, la colonisation de la Cisjordanie est en cours depuis 1967 (plan Alon). En 1977, les stratèges travaillistes ont déjà planté 30 colonies au cœur de la vallée du Jourdain, celle-là même que convoite Nétanyahou aujourd’hui.

Rendre Yasser Arafat, mort en 2004, responsable de l’effondrement de la gauche israélienne, et donc du retour au pouvoir d’une droite colonisatrice, c’est occulter le meurtre, par l’extrême droite israélienne, du premier ministre travailliste Yitzhak Rabin, tout en lui prêtant, ainsi qu’à son successeur, Shimon Peres, des intentions iréniques ; mais ces initiateurs d’Oslo ont été des temporisateurs sans pareils, poursuivant la colonisation sous cette enseigne. Alors, non, ce n’est pas seulement la droite israélienne qui appuie la colonisation en Cisjordanie : c’est la droite comme la gauche.

Ingénierie démographique

Cette colonisation ininterrompue, qui s’accélère sous la droite, connaît, sous Oslo, un changement de nature : à coups de subventions et de mesures fiscales, Israël encourage des familles ultraorthodoxes à migrer vers ses colonies. Sous le gouvernement (de gauche !) d’Éhoud Barak (1999-2001), le nombre d’habitations s’envole. De 100 000 au début du processus d’Oslo, les colons passent à 190 000 en 2000, pour atteindre 620 000 aujourd’hui, répartis dans 240 colonies illégales. Que les facteurs derrière cette explosion soient la migration, la natalité ou un combiné des deux ne change strictement rien aux faits : une ingénierie démographique en Cisjordanie est voulue et mise en place sous Oslo.

L’auteur Bernard Bohbot termine son texte par un scénario de science-fiction. Israël ne serait pas une injustice coloniale : contrairement à ses cousines, les colonies européennes, il n’aurait pas usurpé la terre d’autrui dans le but de s’enrichir et d’accroître sa puissance. Puissance nucléaire, Israël est la 17e armée et la 50e économie du monde. Sa conquête-occupation-expropriation de la Palestine — de son patrimoine bâti, de ses terres les plus fertiles et des ressources de son sous-sol — n’y serait pour rien. L’économie palestinienne, classée 140e, captive, sous perfusion humanitaire, pas davantage liée ?

La privation de territoire serait, enfin, une affaire relative et une perception subjective ; le partage du territoire,la plus équitable des solutions. Les Israéliens, aujourd’hui, contrôlent 85 % du territoire historique d’un peuple qui ne les avait jamais persécutés. Je ne vois ni partage ni équité et encore moins une solution. Mais une hubris, née de l’impunité ; un fantasme, celui de deux légitimités qui s’affrontent ; et le déni d’une réparation. Une injustice à laquelle nulle propagande ne fournira jamais de prescription.

12 commentaires
  • Rachad Antonius - Abonnée 27 août 2020 10 h 26

    Excellente analyse. Merci Dyala Hamzah.

    C'est fou comment, sur cette question, la propagande sioniste continue de répéter des faussetés dont le caractère trompeur a pourtant été maintes fois démontré.

  • Michel Gélinas - Abonné 27 août 2020 14 h 33

    Le droit doit primer

    Très bon texte bien documenté, relevant la continuété dans le processus israélien-sioniste de dominer totalement la Palestine. Une honte, cette colonisation d'un territoire et d'un autre peuple par la force militaire, l'argent venu des États-Unis et des Juifs du monde entier. Ils paieront pour ça un jour! Même l'ONU et le droit international est contre cette colonisation et le vol des territoires. De toute façon, leur image est au plus bas dans le monde!

  • Bernard Bohbot - Abonné 27 août 2020 14 h 38

    Pourquoi tant de mauvaise foi?

    Je n'ai jamais dit que Netanyahu était un modéré et qu'il était l'otage de la droite religieuse. J'ai dit que c'est la gauche israélienne qui ne pouvait pas gouverner sans elle. Netanyahu est un extrémiste, et je l'ai toujours combattu.

    Sinon, la gauche israélienne a énormément changé entre les années 70 et 90. Le plan Allon (jamais adopté officiellement, mais il témoignait des aspirations du Parti travailliste) a laissé place à l'Accord Beilin-Abu Mazen en 1995 (jamais adopté non plus, mais qui correspondait à l'ère du temps).

    Et prétendre que les Juifs ont été en Palestine pour s'enrichir est grotesque. Ils se sont considérablement appauvris en le faisant. Ce n'est qu'à partir des années 90 qu'Israël est entré dans la catégorie des pays riches. Entre les années 20 et les années 80, le sionisme a donc appauvri les Juifs.

    Quant aux minables insultes de Rachad Antonius, je les lui renvoi mot pour mot; lui qui se présente comme un modéré alors qu'il fait partie de BDS qui réclament la destruction d'Israël!

    Au fait, qu'auraient dû faire les 500 000 Juifs qui se sont installés en Palestine avant 1939? Rester en Europe où les persécutions et la mort les attendait? J'ai pourtant cru qu'en reconnaissant la légitimité du point de vue palestinien, un dialogue serait possible. J'ai eu tort. On ne dialogue pas avec des fanatiques, on les combat.

    Bernard Bohbot

    • Nadia Alexan - Abonnée 27 août 2020 17 h 41

      Monsieur Bohbot: Le mouvement BDS ne veut pas annihiler Israël. Tout ce que l'on veut, c'est qu'Israël arrête un système d'apartheid tel que celui que l'on a interdit en Afrique du Sud, en boycottant son gouvernement raciste.
      Oui. Les Juifs et les Arabes ont toujours vécu en paix ensemble avant qu'Israël accapare les terres palestiniennes par force. Vous ne pouvez pas nier l'histoire, monsieur Bohbot. Israël a fait payer les Palestiniens, les atrocités commissent par les Européens. Vous ne pouvez pas nier le fait qu'Israël est un pays colonialiste qui délaissent les Palestiniens vivre dans la misère. Un pays qui bafoue toutes les résolutions de l'ONU. La seule raison qu'Israël peut faire à sa tête c'est le fait qu'elle est appuyée par le voyou, Trump.

    • Michel Gélinas - Abonné 27 août 2020 19 h 49

      Tout à fait :BDS, le boycott des produits israéliens, ça veut juste ramener Israël à la raison. C'est le seul moyen que les citoyens du monde ont pour faire changer l'impérialisme israélien (avecsa bombe atomique et son fric!) Il faut appuyer BDS

    • Nadia Alexan - Abonnée 28 août 2020 09 h 33

      L'on ne peut pas construire notre bonheur sur la misère d'un autre peuple.
      Oui. Israël a le droit d'exister en paix avec les Palestiniens, comme, ils ont déjà vécu ensemble pendant des siècles, mais pas au prix du malheur et de la misère de ce peuple qui a consenti à partager son territoire.
      Pas de paix sans justice.

  • Patrick Papineau - Abonné 27 août 2020 15 h 05

    Précisions appréciées

    Merci pour ces informations concernant le double jeu de la gauche israélienne que j'ignorais. C'est, semble-t-il, essentiellement l'ensemble de la société sioniste qui soit responsable de l'impérialisme agressif et complètement indifférent au sort des Palestiniens de la politique israélienne. BDS, malgré la connivence actuelle des affreux régimes arabes de la région qui semblent tout aussi indifférents à l'existence en bonne et due forme de la nation palestinienne.

  • Bernard Bohbot - Abonné 27 août 2020 22 h 05

    BDS ne veut pas la destruction d'Israël?

    Madame Alexan,

    Les Juifs ont droit à une terre comme tous les autres peuples. Il est légitime (si l'on pense que tous les peuples ont droit à l'autodétermination) pour un peuple sans patrie de vouloir retourner sur une partie de sa terre d'origine. Ce que vous avez en tant qu'Égyptienne, je le veux en tant que Juifs. J'ai les mêmes droits que vous. Et si vous ne me le donnez pas, je le prends de force. Il y a suffisamment de place sur cette terre pour deux peuples, mais je ne me suiciderai pas pour vous faire plaisir.

    Par ailleurs, Omar Barghouti lui-même dit que le but de BDS est d'anéantir Israël. “You cannot reconcile the right of return for refugees with a two state solution….a return for refugees would end Israel’s existence as a Jewish state. A two-state solution was never moral and it’s no longer working.
    ”https://web.archive.org/web/20160103000502/https://electronicintifada.net/content/boycotts-work-interview-omar-barghouti/8263

    Michel Gélinas, vous aimez bien parler des Juifs et de l'argent! Continuez...