La dérive avait commencé bien avant la pandémie

«Si seulement l’après-COVID pouvait nous réunir dans cette soif les uns des autres, à partager notre humanité, avec notre chaleur humaine. Sortir du monde virtuel. Les mains et les yeux dégagés des écrans», espère l'autrice.
Photo: Jamie McCarthy Getty Images/AFP «Si seulement l’après-COVID pouvait nous réunir dans cette soif les uns des autres, à partager notre humanité, avec notre chaleur humaine. Sortir du monde virtuel. Les mains et les yeux dégagés des écrans», espère l'autrice.

Cela a commencé avant la COVID-19. Bien avant. Nous nous éloignions les uns des autres. Subrepticement. Sans égard à l’âge ou au sexe. Les téléphones intelligents. Toujours à pitonner nerveusement à l’affût d’un texto, d’un balado, d’une vidéo, d’une photo.

Les restaurants où chacun pianotait sur son écran tactile, sans contact avec l’autre, avec qui on était pourtant venu partager un repas. Les enfants en bas âge qu’on installait devant une tablette, histoire de s’user tranquillement les yeux sur la nôtre. Les repas en famille escamotés, les conversations interrompues à tout bout de champ, ce qui donnait dans la réalité comme dans les séries télévisées des discours morcelés, décousus, incommunicables.

Dans la rue, on n’entendait plus que des similis soliloques, oreillettes pendantes. Depuis un certain temps déjà, personne ne regardait plus personne. Qu’on ne se la raconte pas. La dérive avait bel et bien commencé.

Puis est venu ce cataclysme mondial, et avec ce maudit virus, tout s’est arrêté. D’un coup sec. Les lumières se sont éteintes sur nos rencontres familiales, les cours d’école frémissantes de jeunes cœurs, nos contacts avec nos collègues, avec le public, les bars du vendredi soir, le magasinage du samedi, les restos bondés, les théâtres aux entractes amicaux. Et même les mariages et les enterrements. Les rues sont devenues désertes.

Quelques promeneurs effarés de rencontrer d’autres humains. Des gens vivant sous le même toit, couchant dans le même lit, qui se promenaient à distance les uns des autres. Hébétés, nous nous sommes terrés dans nos solitudes. La peur au ventre. L’esprit confus. Les vieux mouraient, dans la déréliction la plus cruelle. Loin de toute humanité. Mais pour plusieurs d’entre eux, auraient-ils au moins eu un visage familier à leur chevet en temps normal ?

La dérive avait commencé bien avant. Cela fait bien plus de dix ans qu’on parque nos aînés pour ne plus voir comment on sera plus tard. Sans téléphones intelligents. Qui plusieurs d’entre eux auraient-ils appelé de toute façon ? Pour eux, le confinement avait commencé bien avant.

Synergie nouvelle

Maintenant, on ne nous parle plus que de l’après-COVID où l’on prédit que le travail à distance s’installera définitivement. Chacun dans sa tour d’ivoire. Les étudiants des niveaux supérieurs derrière leur écran. À distance. Tout se fera à distance, à entendre certains chantres de ce genre de futur, aux yeux en signe de piastres. Mais, comme dirait l’autre, « et la tendresse bordel ! »

Le bon mot, les yeux dans les yeux, la tape sur l’épaule, l’entraide entre collègues, les éclats de rire, les embrouilles aussi. Tout ça fait partie de la vie. Faisait. Un certain prophète de malheur pontifiait récemment à la télé qu’il nous faudra oublier pour toujours la poignée de main. « Et la tendresse, bordel ! »

Une société robotisée, aseptisée, virtualisée, qui avance masquée. Retour vers le futur. Même après le départ de l’horrible intrus covidé ? Car il y aura un après. L’humanité s’est remise de la peste noire, des grandes guerres, et a recommencé à vivre. Fiévreusement, pour ne pas perdre un instant de la courte vie si précieuse qui est allouée à chacun. Pour vivre pleinement entre nos deux parenthèses de vie. Cela a créé des baby-booms. Une nouvelle énergie dans nos sociétés. Une synergie nouvelle, mais pas basée sur la distanciation.

Si, au lieu de ces scénarii catastrophes à la Orwell ou tirés des blockbusters d’Hollywood, on préparait un après-COVID plus humain, où nous aurions le souci les uns des autres, la détermination de créer un monde meilleur, de sauvegarder notre environnement, de stimuler le contact entre les générations, en bref, de sauver l’humanité. De voir à nouveau nos maisons d’enseignement bruisser de nos forces vives, nos jeunes, au lieu de vouloir accentuer pour le futur les cours à distance aux niveaux supérieurs.

Si nous n’y prenons garde, la distanciation n’aura pas seulement tué la COVID, elle aura aussi tué notre humanité, si nous laissons s’installer, une fois le virus parti, des façons de faire où l’on bannit le contact rapproché si essentiel à la survie émotionnelle. Des écoles pleines, des bureaux pleins ; nos lieux de vie et d’échanges sociaux doivent redémarrer une fois la COVID partie.

Si seulement l’après-COVID pouvait nous réunir dans cette soif les uns des autres, à partager notre humanité, avec notre chaleur humaine. Sortir du monde virtuel. Les mains et les yeux dégagés des écrans. À bien regarder tout autour de nous. Nos frères humains, les animaux, la nature. Si seulement on apprenait quelque chose quelque part. Si seulement on se regardait avant qu’il ne soit trop tard. Ce serait alors le plus beau cadeau à léguer aux générations futures. Si seulement…

18 commentaires
  • Michel Jubinville - Abonné 25 août 2020 08 h 31

    Belle vérité.....hélas !

    • Nadia Alexan - Abonnée 25 août 2020 09 h 55

      Si vous voulez le retour de notre humanité, il faudrait d'abord arrêter le saccage de la nature au nom de la croissance éternelle.
      Ça fait des siècles que les scientifiques nous préviennent que si l'on continue la destruction des forêts et de l'habitat des animaux, madame nature va prendre sa revanche de nous.
      À l'origine de l'épidémie, les marchés ouverts de Wuhan (marché « mouillé » (wet market), où des animaux exotiques étaient vendus vivants ont rouvert leurs portes malgré le fait que plusieurs infectiologues ont réclamé l'interdiction de la vente d'animaux sauvages dans les marchés publics de la Chine.
      Notre retour à la marchandisation de la vie, «le business as usual» ne présage rien de bon.

    • Jeannine I. Delorme - Abonnée 26 août 2020 16 h 39

      Merci Madame Poitras. Bien dit. À relire, Mais comment changer cette société qui se délitait bien avant la Covid ? J'ignore si c'est possible...

  • Brigitte Garneau - Abonnée 25 août 2020 08 h 43

    "Si seulement..."

    Ah, si seulement nous prenions le temps...de prendre le temps
    Si seulement nous misions sur le CONTENU, plutôt que sur le CONTENANT
    Si seulement nous prenions le temps d'écouter, plutôt que de cracher et crier
    Si seulement nous prenions le temps d'observer plutôt que de zapper
    Si seulement nous prenions le temps de réfléchir avant de maudire
    Si seulement nous RÉAPPRENIONS à lire et écrire...
    Avant que l'entièreté de la planète
    Ne soit... analphabète

  • Frédéric Lavoie - Inscrit 25 août 2020 08 h 55

    La dérive, cette partie de notre nature

    Chère écrivaine, votre "si seulement..." de la fin semble exprimer que vous doutez. Premièrement, la dérive, cette douce et parfois cruelle dérive est en fait une partie de notre nature d'humain. Bien sûr elle faisait partie de nous avant la pandémie, pendant, et après. Nous la sentons et vivons avec à chaque jour ! Ne perdez pas espoir et observez et écrivez à propos de la vie dans ses côtés d'ombre et de lumière aussi, en visant d'éviter de tomber dans un nihilisme où la perte d'espoir s'étend à l'infini (je pense aux complotistes, entre autres, qui ruminent et s'encouragent entre eux sur les réseaux sociaux).......vous comme artiste, êtes aux premiers lieux des semences de l'espoir. Merci d'avoir pris le temps de réfléchir, d'écrire. Merci.

  • Marc Pelletier - Abonné 25 août 2020 09 h 01

    Si seulement...

    Merci Huguette Poitras de me faire lever les yeux : il y a tant de beauté à voir !

    Merci pour cette précieuse contribution, merci de tenter de nous faire prendre conscience de notre humanité avant qu'elle ne s'estompe.

  • François Beaulé - Inscrit 25 août 2020 09 h 07

    Des mesures de protection qui exaspèrent le malaise social

    La situation actuelle n'est pas propice à la formation de nouvelles amitiés, c'est le moins que l'on puisse dire !

    Les anti-masques ne sont pas les seuls à être frustrés par les mesures de protection imposées par l'État.

    Madame Poitras voit juste dans sa critique de l'utilisation fréquente ou continuelle des moyens électroniques de communication. La réduction de la qualité des contacts sociaux directs a commencé bien avant la pandémie. Il y a bel et bien là l'indice d'une inquiétante perte ou crise de civilisation. La société se défait en sous-groupes et en individualités. Les relations intergénérationnelles sont de plus en plus réduites, les vieux sont abandonnés. La fécondité est insuffisante pour assurer la pérennité de la plupart des sociétés occidentales. Les trop rares enfants sont nombreux à éprouver des problèmes d'apprentissage.

    Espérons que des solutions médicales permettront de se débarasser du coronavirus. Mais la crise de la civilisation occidentale ne s'arrêtera pas pour autant. À mon avis, il faudra réinvestir et redynamiser la dimension religieuse pour éviter l'effondrement civilisationnel.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 25 août 2020 15 h 32

      Notre société vit une crise de la tradition et de l'autorité. Ce qui amène la diminution de repères.