Faut-il abolir l’arme nucléaire?

Un essai nucléaire américain, le 25 avril 1952
Archives Agence France-Presse Un essai nucléaire américain, le 25 avril 1952

En 2017, l’ONU a adopté un traité visant à éliminer les 13 400 armes nucléaires sur la planète. Son préambule honore les « hibakusha », les survivants des bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki. Pourtant, le Japon a refusé d’assister aux négociations et a boycotté le vote.

Les neuf États qui détiennent l’arme nucléaire sont persuadés que la dissuasion, grâce à la menace de représailles massives, est le meilleur moyen de garantir la paix. Le Japon ne souhaite pas perdre le « parapluie nucléaire » américain qui lui permet de résister aux provocations de la Corée du Nord.

Les stocks nucléaires ont fondu de 81 % depuis la fin de la guerre froide. Or, le monde est entraîné dans une nouvelle course à l’armement qui pourrait ébranler sa stabilité. À l’ONU, 122 États rejettent les principes de la dissuasion et revendiquent un désarmement complet. Après 75 ans d’existence, faut-il abolir l’arme nucléaire ?

Destruction mutuelle

Un missile balistique peut franchir la distance entre New York et Moscou en 30 minutes. Armé d’une tête nucléaire et utilisé en nombre suffisant, il n’offre aucune possibilité de défense. Les États-Unis et l’URSS, dans une course pour la supériorité militaire, ont acquis la capacité réciproque d’anéantir l’autre. Ils ont dissuadé l’adversaire de recourir à la force nucléaire en le menaçant d’une riposte dévastatrice. Ils ont compris qu’un affrontement nucléaire les conduirait à un suicide collectif.

Il n’y a jamais eu de guerre majeure entre des puissances nucléaires. La dissuasion a fait naître un « équilibre de la terreur » qui n’a pas été rompu. John Kennedy et Nikita Khrouchtchev ont reculé lors de la crise des missiles de Cuba en 1962. Les États-Unis ont envahi l’Irak pour l’empêcher de fabriquer l’arme nucléaire, mais épargnent la Corée du Nord qui la possède. En 2014, la Russie a pu arracher la Crimée à l’Ukraine, qui a renoncé au nucléaire après la chute de l’URSS.

En revanche, la dissuasion a déjà échoué contre des États non nucléaires. La Chine, avant qu’elle n’obtienne la bombe, a combattu l’armée américaine en Corée en 1950. La coercition nucléaire n’a pas empêché l’Égypte et la Syrie d’attaquer Israël en 1973, ni l’Argentine de s’emparer des Malouines britanniques en 1982.

Risque nucléaire

En 1985, Ronald Reagan et Mikhaïl Gorbatchev ont déclaré que « la guerre nucléaire ne peut pas être gagnée et ne doit jamais être menée ». Aujourd’hui, Donald Trump n’exclut pas la reprise d’essais nucléaires et défait les accords de désarmement. Le retour du risque nucléaire remet en question l’ordre fondé sur l’« équilibre de la terreur ».

La dissuasion repose sur un paradoxe moral absurde : obtenir la paix en promettant de détruire la vie de millions d’individus. Elle prend en otage la population ennemie pour l’utiliser comme bouclier humain, une stratégie interdite en droit international. Elle est contraire à la démocratie, car le bouton nucléaire donne aux dirigeants le pouvoir d’exterminer une partie de l’humanité sans consulter leurs citoyens. Son efficacité à préserver la paix n’est pas une certitude. En 1999, l’Inde et le Pakistan se sont affrontés pour le Cachemire, et l’escalade nucléaire dans ce conflit n’est toujours pas écartée.

Donald Trump a accéléré le plan de 1700 milliards que Barack Obama, pourtant lauréat du Nobel de la paix, avait lancé pour moderniser l’arsenal américain. Son retrait de l’entente sur le nucléaire iranien a poussé Téhéran à redémarrer son programme. Il a résilié le traité avec la Russie qui interdit les missiles à portée intermédiaire au sol, dont la Chine n’est pas signataire et tire avantage. Le Pentagone a déployé sur ses sous-marins des ogives de faible puissance qu’il peut employer sur un champ de bataille, banalisant leur usage.

Abolition ou dissuasion ?

L’ONU a réclamé l’abolition de la bombe atomique dans sa première résolution en 1946. Le traité sur l’interdiction des armes nucléaires (TIAN) réalise un vieil espoir dans un nouveau contexte d’urgence. Il remplit l’engagement envers un désarmement général que les États nucléaires n’ont pas respecté depuis leur adhésion au traité sur la non-prolifération (TNP) de 1970. Il met fin à l’« apartheid nucléaire », qui autorise une minorité d’États à détenir l’arme. Le TIAN entrera en vigueur quand 50 États l’auront ratifié, mais ne créera pas d’obligation pour les autres.

Toutefois, le TIAN ne réussira pas à éradiquer les armes nucléaires. À peine 40 États l’ont ratifié — le Canada n’en fait pas partie — et aucune puissance nucléaire n’y participe. Il ne contient pas de mécanisme de vérification crédible pour attraper les tricheurs. Tant que leurs rivaux pourront soustraire leur arsenal à des inspections, les États-Unis s’accrocheront au leur.

Le monde est entré dans un deuxième âge nucléaire marqué par un regain des tensions. La dissuasion, malgré ses problèmes, est un mal nécessaire préférable au projet actuel de dénucléarisation pour assurer la stabilité. Néanmoins, l’élection de Joe Biden aux États-Unis pourrait restaurer la confiance. La COVID-19 assèche les finances publiques destinées à la défense. Le démocrate est pour le bannissement des essais nucléaires et appuie la prolongation de l’accord New Start avec la Russie, qui limite les armes stratégiques. Dans les affaires nucléaires, le réalisme reste compatible avec l’optimisme.


 
11 commentaires
  • Jean-Charles Morin - Abonné 10 août 2020 06 h 39

    Faut-il abolir l'arme nucléaire? Une réponse pourtant évidente.

    La réponse est simple: l'arme nucléaire continuera d'exister tant et aussi longtemps qu'on lui trouvera une utilité. Son abolition, à supposer que cela soit même envisageable, plongerait le monde dans une série de guerres conventionnelles tout aussi meurtrières qui pourraient déboucher sur la création d'une nouvelle génération d'armes nucléaires pour y mettre un terme. Le cercle vicieux parfait.

    • Nadia Alexan - Abonnée 10 août 2020 10 h 15

      Je ne suis pas d'accord avec vous du tout, monsieur Jean-Charles Morin. Tant et aussi longtemps, que l'arsenal nucléaire existera, la tentation de l'utiliser par n'importe quel fou, comme Trump, demeure.
      De plus, les milliards que l'on déploie pour construire et entretenir ces armes de destruction pourraient être utilisés pour les services publics, pour mieux loger, mieux guérir et mieux éduquer les citoyens/citoyennes.
      D’ailleurs, après la Deuxième Guerre mondiale, le président Dwight D. Eisenhower avait mis en garde son pays contre la montée en puissance d'un « complexe militaro-industriel ». Le principe de la précaution s'impose ici.

    • Jean-Charles Morin - Abonné 10 août 2020 13 h 15

      "Tant et aussi longtemps, que l'arsenal nucléaire existera, la tentation de l'utiliser par n'importe quel fou, comme Trump, demeure. De plus, les milliards que l'on déploie pour construire et entretenir ces armes de destruction pourraient être utilisés pour les services publics, pour mieux loger, mieux guérir et mieux éduquer les citoyens/citoyennes." - Nadia Alexan

      Madame Alexan, en temps ordinaire j'apprécie beaucoup vos commentaires mais je crois qu'ici vous prenez vos rêves pour des réalités.

      N'importe quel fou, pour reprendre votre expression, sera d'autant plus tenté de jouer avec le feu que les armes conventionnelles dont il dispose ne comportent pas les conséquences dramatiques de l'arsenal nucléaire. Le président américain George W. Bush l’a amplement démontré lors de la guerre en Irak. Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, c'est un fait établi que les armes conventionnelles ont causé plus de destruction en tuant et blessant beaucoup plus de gens que les armes nucléaires.

      Contrairement à ce que vous semblez penser, je suis loin d'être un partisan de l'arme nucléaire, mais je me dois de constater que depuis l'existence de cette arme le monde n'a eu à subir aucune guerre de l'ampleur de celles que nos parents ont connues. On peut souhaiter la limitation de ce type d'armement et même pouvoir y arriver un jour mais son abolition pure et simple, à supposer que cela soit possible, ne fera que contribuer à l'instabilité du monde et à la perte inutile de vies humaines lors de conflits.

      Personne n'est contre la vertu et la possibilité d'utiliser l'argent consacré aujourd'hui aux armements à des fins humanistes plus nobles, toutefois en pratique il est fort improbable que cela se matérialise un jour. Le sentiment de sécurité prévaudra toujours sur le besoin de confort.

    • Nadia Alexan - Abonnée 10 août 2020 13 h 53

      Vous êtes libre à vos opinions, monsieur Morin. Par contre, moi, je pense que l'accumulation d'armes nucléaires s'équivaut à jouer avec le feu. Cela est toujours une entreprise dangereuse.

    • Françoise Labelle - Abonnée 10 août 2020 14 h 51

      «Son abolition plongerait le monde dans une série de guerres conventionnelles meutrières»

      D'où on conclut, M.Morin, en suivant votre raisonnement, que tout état devrait avoir l'arme nucléaire, y compris la Corée du nord et l'Iran, si on veut éviter des geurres conventionnelles meutrières. Vous devriez raisonner Trump là-desus.

    • Jean-Charles Morin - Abonné 10 août 2020 17 h 45

      "En suivant votre raisonnement, que tout état devrait avoir l'arme nucléaire, y compris la Corée du nord et l'Iran, si on veut éviter des guerres conventionnelles meutrières. Vous devriez raisonner Trump." - Françoise Labelle

      Madame Labelle, vous n'avez pas tort du tout.

      La Corée du nord possède déjà l'arme nucléaire et se met ainsi à l'abri d'une attaque américaine.

      Si l'Iran veut avoir la bombe, c'est d'abord et avant tout pour la même raison.

      Et c'est pour cela qu'il est impossible d'abolir les armements nucléaires: les pays qui sont dans la mire des États-Unis en ont besoin pour se protéger efficacement des visées américaines.

      Si Donald Trump vous fait peur, il est pourtant, quoi qu'on en pense, le premier président américain depuis quarante ans à ne pas avoir déclenché de guerre contre un autre pays durant son mandat.

  • Cyril Dionne - Abonné 10 août 2020 09 h 08

    Encore le mystère de la Caramilk

    Faut-il abolir l’arme nucléaire??? Pourquoi a-t-on l’impression que ceci fait parti d’un discours d’une miss de beauté qui nous dit qu’elle aimerait que tout le monde soit beau, gentil et riche. Oui, un armageddon nucléaire dicte la fin de l’humain sur la planète. Pour les survivants d’un tel holocauste, cela relève plutôt de la science fiction, hiver nucléaire oblige.

    Oui, en 1962, nous sommes passés très près d’un tel scénario. La fin du monde avait été annoncée. Maintenant, ce sont des états belliqueux, religieux et du tiers monde qui en possèdent. Ce qui empêche le plus les dirigeants de la planète de dormir le soir, c’est le Pakistan avec ses ogives thermonucléaires et sa tapisserie religieuse. Idem pour la Corée du Nord. Les religions infantiles, les personnages imbus d'eux-mêmes et les bombes nucléaires ne font jamais bon ménage. Ce que tout le beau monde oublie, durant la guerre de Corée, le général Douglas McArthur avait été très prêt de l’utiliser, mais il avait été bloqué par des personnes sensées à la dernière minute. Idem au Vietnam.

    Les bombes thermonucléaires ne seront jamais remplacées à moins qu’ils trouvent quelque chose encore plus dévastateur. Jamais. Et son pouvoir de dissuasion pour les personnes sensées n’a pas son pareil. Ce sont pour les personnes insensées qu’on devrait s’inquiéter.

  • Bernard Terreault - Abonné 10 août 2020 09 h 48

    Même si c'est rêver en couleurs

    Il faut absolument souhaiter que les grandes puissances se mettent un jour d'accord pour démanteler les armes nucléaires et surtout faire tout pour empêcher qu'on en refasssent -- même si c'est rêver en couleurs. Certains argumentent que la menace nucléaire a permis d'éviter des affrontements désastreux entre grandes puissances, par exemple à Cuba ou en Crimée. Tant mieux si des dirigeants encore lucides malgré leur soif de pouvoir ont ainsi reculé plutôt que de risquer la destruction mutuelle. Mais ça n'en a clairement pas empêché d'autres en Corée, au Vietnam, au Moyen-Orient. Mais l'argument principal pour abolir les armes nucléaires est pourtant évident. Imaginez un dirigeant encore plus irrationnel que Trump, un nouvel Hitler, au pouvoir dans un des pays du Moyen-Orient qui possèdent l'arme fatale. Il pourrait déclencher l'apocalypse.

  • Réal Boivin - Inscrit 10 août 2020 13 h 24

    Impossible de les abolir.

    Il y aura toujours un état qui ne voudra pas se débarasser de son armement nucléair, garanti du respect de son territoir. Qui penserait aujourd'hui pouvoir envahir la Corée du nord?

    • Françoise Labelle - Abonnée 10 août 2020 15 h 01

      M.Boivin, sI on suit votre raisonnement, tout état, y compris l'Iran, devrait avoir l'arme nucléaire. Pour envahir la Corée du nord, il faudrait l'accord de la Chine voisine. Or, celle-ci ne souhaite pas l'implosion de la Corée du nord qui provoquerait un exode massif en Chine.

      Avec la prolifération des armes nucléaires, il y a un autre problème important: celui des armes et des débris satellitaires qui pourraient perturber les lignes de défense électronique et entraîner par erreur, un conflit nucléaire. Le désarmement est la seule alternative.
      «A Russian satellite weapon shows the danger of hazy rules in space» The Economist, 9 août 2020 (en anglais)

    • Nadia Alexan - Abonnée 10 août 2020 20 h 16

      Bravo, madame Labelle. J'apprécie beaucoup vos commentaires pleins de sagesse, d'information et de lucidité. Merci.