Décider à la place des victimes

«À toutes celles et tous ceux qui nous parlent d’État de droit, de présomption d’innocence, de dérapages possibles, je réponds que vos oeillères vous trahissent», estime l'autrice.
Photo: Kena Betancur Agence France-Presse «À toutes celles et tous ceux qui nous parlent d’État de droit, de présomption d’innocence, de dérapages possibles, je réponds que vos oeillères vous trahissent», estime l'autrice.

Je ne fais pas partie de cette jeune génération qu’on écoute et qu’on lit ces jours-ci dans la fameuse liste sur la page Facebook « Dis son nom », mais je sais une chose : ces jeunes femmes n’ont pas grandi dans la plus parfaite égalité, comme l’écrit Francine Pelletier dans sa chronique du 15 juillet. Contrairement à ce que pense Mme Pelletier, ces jeunes femmes ne découvrent pas tout d’un coup à l’âge adulte que, sexuellement, elles sont de simples objets… Sur la page Hyènes en jupons, nombre de témoignages commencent par « j’avais 14 ans, lui, 26 » ou j’avais 16 ans, et c’était ma première fois ». Dès lors, il me paraît plus qu’incongru de parler d’une révélation de l’inégalité à l’âge adulte.

Cette génération, au contraire, sait depuis l’adolescence que les gars qui croiseront leur chemin consomment de la porno depuis leur pré-puberté. Ces jeunes femmes vivent sous une forme d’injonction à faire des fellations à 14 ans et à imiter les pratiques plus ou moins violentes et dégradantes qui défilent sur les téléphones de leurs copains. Bombardée comme aucune autre génération avant elle de représentations sexualisées des femmes, cette génération ne découvre aucun « pot aux roses » à l’âge adulte : ces femmes ont grandi en se faisant objectifier et ont parfois même, malheureusement, intégré l’idée que leur valeur repose sur leur corps.

Ce qu’elles disent ces jours-ci est important. Elles disent qu’elles en ont marre de cette culture toxique. Le fait qu’on mette ensemble les témoignages d’agressions, de harcèlement, d’envoi de dick pics et le reste ne discrédite en rien la liste. Au contraire, on obtient ainsi un portrait du continuum des gestes qui ramènent constamment les femmes à leur statut d’objet sexuel, ce qu’on appelle la culture du viol. Une journée, c’est le camionneur qui commente vos jambes, le lendemain, c’est votre amant d’un soir qui refuse d’arrêter quand vous dites stop, et un autre jour, c’est du GHB qu’on met dans votre verre afin de vous agresser (enfin, c’est ce que vous pensez parce que vos souvenirs sont flous).

Dans sa chronique, Mme Pelletier écrit que ces femmes ont la « mèche courte ». Je nous souhaite plutôt de ne plus avoir de « mèche ». De ne plus jamais tolérer aucune blague sexiste ni aucun attouchement. La mèche des hommes a été trop longue pendant trop longtemps. Enfin, on force TOUS les hommes à se questionner sur TOUS leurs comportements, et ça ne leur fera pas de tort. Quant à ceux qui perdraient leur réputation ou de futurs contrats en raison de cette liste, j’estime qu’ils perdront plutôt leur privilège d’avoir pu se tisser une carrière ou une notoriété malgré leurs comportements odieux. Et pour quelques dommages collatéraux chez des chanteurs ou des comédiens, combien de messieurs Tout-le-Monde sur cette liste ne perdront pas grand-chose au regard des torts qu’ils ont causés ?

En plus, c’est oublier les propos violents que liront ces femmes sur les réseaux sociaux pour avoir causé la chute d’un chanteur ou de quelconque autre personne qui aura brillé pendant plusieurs années pendant que sa ou ses victimes en arrachaient. Les victimes, elles, ont souvent été ralenties, voire bloquées, dans leurs projets de vie par les blessures de l’agression, de l’humiliation ou de la perte d’estime liée à ce qu’elles ont subi. Si la liste fait quelques écorchures, soit. Nous subissons des blessures beaucoup plus graves et durables.

À toutes celles et tous ceux qui nous parlent d’État de droit, de présomption d’innocence, de dérapages possibles, je réponds que vos œillères vous trahissent. Vous croyez à tort que nous vivons dans une égalité de fait. Rejeter ce mouvement de dénonciation en ramenant les victimes, telles des brebis égarées, bêtement vers le système de justice, c’est encore une fois décider à la place des victimes. Quant au fait de rejeter ces dénonciations en raison de l’anonymat des témoignages, cela revient à mettre sur le même pied un agresseur et sa victime, en faisant fi du rapport du rapport inégalitaire qui, dans une majorité des cas, est à la base de l’agression. Comme l’écrivait la sociologue Christine Delphy (2004), cessez de nous dire que, devant ce problème, nous nous trompons de réponse…

Que veulent les victimes ? La plupart du temps, juste se libérer du poids de ce qu’elles ont vécu, ressentir la solidarité si apaisante et, dans mon cas, faire en sorte que de plus en plus d’hommes prennent la peine de se questionner sur leurs comportements passés en vue de ne plus répéter ce que nous avons vécu. Je souhaite une révolution des rapports intimes et des rapports de pouvoir, et cela ne passera pas par les tribunaux.

Je dis bravo à toutes celles qui ont dénoncé, j’envoie toute ma solidarité à celles qui ne s’en sentent pas capables et je félicite haut et fort l’une des femmes à l’origine de la liste, celle que Mme Pelletier appelle outrageusement la « meneuse de claque ».

Réponse de la chroniqueuse

Je reconnais avec vous l’importance du moment : les jeunes femmes
aujourd’hui veulent en finir avec le harcèlement sexuel. Elles ont raison. Mais là où je ne peux vous suivre, c’est dans le fait d’accorder la même valeur à toutes les dénonciations, peu importe où et comment elles se font. Déclarer anonymement un homme coupable d’un geste qui n’est jamais nommé, en se contentant de le jeter en pâture sur les réseaux sociaux, ne constitue pas un pas en avant. C’est un pas en arrière pour la démocratie, pour les droits fondamentaux et pour les femmes elles-mêmes. Quand les principes qui encadrent la vie sociale sont affaiblis, ce sont les plus vulnérables, en règle générale, qui en paient le prix.

Francine Pelletier

À voir en vidéo