La difficile distanciation et les porcs-épics de Schopenhauer

C’est l’ennui, le vide existentiel ou, si vous voulez, «la monotonie de leur propre moi» qui pousserait les êtres humains à se rapprocher coûte que coûte, à s’agglutiner dans un bar.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir C’est l’ennui, le vide existentiel ou, si vous voulez, «la monotonie de leur propre moi» qui pousserait les êtres humains à se rapprocher coûte que coûte, à s’agglutiner dans un bar.

La pandémie de COVID-19 nous a fait vivre jusqu’à maintenant plusieurs événements tragiques et douloureux. Je pense évidemment aux milliers de morts dans les centres pour personnes âgées, mais aussi aux pertes d’emplois et à la détresse psychologique que le confinement de la population a pu provoquer.

Bien que dramatique, cette pandémie, agissant comme une espèce de miroir grossissant, peut toutefois nous révéler bien des choses sur les habitudes et les comportements de l’être humain et aussi soulever plusieurs questions. Par exemple, qu’est-ce qui pousse toutes ces personnes, malgré le risque d’être contaminées par le virus de la COVID-19, à vouloir se retrouver serrées comme des sardines dans un bar, sur une plage ou dans une maison privée pour participer à un méga party qui, rapidement, deviendra hors de contrôle ? L’insouciance, l’inconscience, la pensée magique, un sentiment d’invulnérabilité ou tout simplement l’ignorance ?

La réponse à cette question pourrait varier considérablement selon qu’on s’adresse à un psychologue, à un politicien, à un sociologue, à un ethnologue, etc. Mais pourquoi ne pas laisser la parole ici au philosophe Arthur Schopenhauer (1788-1860) qui, dans une allégorie tirée de ses Parerga et paralipomena, tente de cerner, à partir du comportement de porcs-épics, ce qui pousse les êtres humains à vivre en société. Citons le début de sa fable : « Par une froide journée d’hiver, une bande de porcs-épics se serrait étroitement les uns contre les autres pour se protéger contre l’âpre température. Mais tout aussitôt, ils ressentirent les atteintes de leurs piquants, ce qui les fit s’éloigner les uns des autres. Quand un nouveau besoin de se réchauffer les eut encore rapprochés, le même désagrément se répéta ; ils se trouvèrent ballottés entre les deux maux, jusqu’à ce que, s’étant suffisamment écartés, ils se sentirent enfin plus à l’aise. »

L’ennui, principe de sociabilité

Contrairement à ce que pouvait en dire Aristote, les êtres humains, pour Schopenhauer, ne vivent pas en société pour la réalisation d’un certain Bien. Ce qui les pousse à rejoindre le troupeau, à se comporter comme des animaux grégaires, c’est cette « volonté » de répondre à un certain nombre de besoins fondamentaux, mais aussi et surtout ce sentiment qui a pour nom l’ennui, sentiment puissant et pénible qui, à la longue, « met sur les figures une véritable expression de désespérance ». C’est l’ennui, le vide existentiel ou, si vous voulez, « la monotonie de leur propre moi » qui pousserait les êtres humains à se rapprocher coûte que coûte, à s’agglutiner dans un bar, sur une plage ou dans une foule compacte.

Tôt ou tard toutefois, les effets des « piquants » ne tardent pas à se faire sentir chez chacune des personnes qui se sont ainsi rapprochées. C’est que, pour Schopenhauer, l’être humain est une créature remplie de défauts insupportables, un être qui peut rapidement devenir antipathique lorsqu’il côtoie d’un peu trop près ses semblables ; d’où la réaction de repli sur soi qui peut alors survenir. Pour trouver la distance idéale qui permettra aux êtres humains de se supporter mutuellement et de vivre en société, Schopenhauer compte beaucoup sur les règles de politesse et de bonnes manières. « À celui qui ne se tient pas assez loin, on crie en Angleterre : Gardez vos distances ! » Aujourd’hui, dans le cadre de la pandémie de COVID-19, on demande aux citoyens de se maintenir à deux mètres de distance les uns des autres et de porter un couvre-visage dans les lieux publics, ce qui pour plusieurs, comme nous le montre l’actualité, semble difficile à comprendre ou à supporter.

S’immuniser contre la bêtise

Pour Schopenhauer, le meilleur moyen de se prémunir contre les irritants qui se dégagent d’une trop grande promiscuité avec nos semblables consiste à vivre le plus possible à l’écart de ceux-ci, loin des foules, à pratiquer ce qu’aujourd’hui on appelle la distanciation sociale : « Quant à celui qui possède une dose de chaleur intérieure propre, il s’éloigne plutôt de la société, pour ne pas causer de désagrément — ni en subir », conclut-il. Mais cette « chaleur intérieure » à laquelle il fait ici référence, loin d’être donnée à tout un chacun, représente plutôt une richesse qui s’acquiert grâce à un travail soutenu et à une curiosité bien orientée. En fait, c’est la culture et le savoir qui permettent à l’être humain de se construire une vie intérieure, de réfléchir, de s’entretenir avec soi-même loin de la foule et de l’opinion du grand nombre qui, tôt ou tard, lorsqu’on se laisse contaminer par elle, finit par penser à notre place.

Et le meilleur moyen de permettre à une large partie de la population de développer cette vie intérieure demeure encore et toujours l’éducation. La personne éduquée et cultivée, à qui on a donné les outils et le contenu pour se développer une vie intérieure riche et pleine de subtilités, a plus de chances d’être immunisée contre les mouvements de masse irrationnels, les théories complotistes et les discours haineux, mais aussi contre cette illusion qui consiste à croire dur comme fer que le bonheur ultime se doit de passer par la consommation effrénée et l’éclatement de tous ses sens jusqu’à en perdre ses esprits.

Comme le dit Fernando Savater dans Pour l’éducation, « si personne ne vous apprend à vous créer des joies de l’intérieur, vous devez tout acheter du dehors ». Ainsi, si la pandémie de COVID-19 pouvait nous faire prendre conscience de cette seule vérité, ce serait toujours ça de gagné.

10 commentaires
  • Marc Therrien - Abonné 18 juillet 2020 09 h 42

    De l'ennui et de la constance du manque


    Et si la crise sanitaire provoquée par la pandémie de la Covid-19 permettait de prendre conscience que la souffrance des riches ou des privilégiés peut être aussi misérable que celle des autres bien que de source différente? Parlant d’ennui, il y a eu aussi Sören Kierkegaard qui situait « l'ennui comme la source de tous les maux ». L'ennui viendrait avec la conscience profonde de la vacuité de son existence face à la Mort Éternelle. Face à l'angoisse existentielle que procure cette conscience du néant, l’humain est devenu très créatif dans ses «affairements» visant à chasser l’ennui, mais là il prend conscience qu’il souffre de cette éternelle chaîne de conduite vaine : l’ennui fait naître le désir qui cherche à être satisfait-on agit pour satisfaire ce désir-retour à l’ennui-naissance d’un nouveau désir-action pour le satisfaire-retour à l’ennui, etc. et ainsi va la vie qui court, telle un hamster dans sa roulette, et ne mène nulle part. Cette souffrance de l’ennui de l’humain éternellement insatisfait est accentuée actuellement par celle du manque du regard de l’autre duquel il espère tirer une valorisation personnelle de ses objets de vanité.

    Marc Therrien

  • Pierre François Gagnon - Inscrit 18 juillet 2020 10 h 04

    De l'étincelle nature!

    Encore faut-il être capable de garder ses distances intérieures tout en plongeant dans le magma de la sociabilité créative, car sinon, comment se tenir au courant jusque dans ses propres remous? Entre nous "seulement" jaillissent les ressacs lumineux, toujours en grand danger!

  • Cyril Dionne - Abonné 18 juillet 2020 10 h 27

    L’insouciance, l’inconscience, la pensée magique, un sentiment d’invulnérabilité et l’ignorance ne vaccinent pas contre un virus, seulement la distanciation physique

    Les gens veulent avoir leur gâteau et le manger tout simplement. Pour un virus de 157 nanomètres de diamètre que personne ne voit, tous se pensent invulnérables, surtout les jeunes, et font fi d’une des pratiques élémentaires de base la plus importante en temps de pandémie, la distanciation sociale. Et il ne faut jamais ignorer l’ignorance de ces personnes plus inclines à la fête. Vous savez, cette poursuite du bonheur via les droits individuels inaliénables est consacrée dans les constitutions et les chartes des droits, les tablettes sacrées de Moïse de nos multiculturalistes.

    Que ferons-nous cet automne lorsque le coronavirus nous reviendra avec vengeance durant la saison des grippes et que nous serons entassés dans des bâtiments sans ventilation adéquate pour nous réchauffer et nous protéger des intempéries? Nous avions une chance pour une certaine embellie cet été, mais cela semble être passé par la fenêtre avec nos colons de Montréal des chutes Rawdon. Que ferons-nous cet automne si le virus après certaines mutations, devient plus virulent et contagieux? Il y a peut-être 5% des Québécois qui ont développé une certaine immunité suite à une contagion de ce virus, mais que faire des autres 95%? Et les experts nous disent qu’il faut plus de 60 à 70% des gens développent une immunité permanente, soit par une guérison du virus après avoir été contaminé ou un vaccin, pour que cette pandémie cesse. Et le vaccin, pour plus de 3 ou 4 milliards de gens prendra des années si on réussi à en trouver un, un fait qui n’est jamais arrivé dans l’histoire des coronavirus.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 18 juillet 2020 13 h 26

    Il faut aussi montrer ses belles formes et ses beaux muscles

    Sans oublier ses vêtements dernier cri.

    P.-S. : Si la photo coiffant cette opinion a été prise récemment, le proprio est sur une autre planète.

  • Réjean Martin - Abonné 18 juillet 2020 16 h 35

    ce qui pousse les êtres humains à vivre en société ?

    ce qui pousse les êtres humains à vivre en société, c'est aussi pour paraphraser Régis Debray, rendre publiques des convictions privées... Voilà !