Comment enseigner la crise d’Oka de 1990

«La crise d’Oka, avant d’être un enjeu territorial entre nations, renvoie à un enjeu écologique et d’étalement urbain», rappelle l'auteur.
Photo: Tom Hanson Archives La Presse canadienne «La crise d’Oka, avant d’être un enjeu territorial entre nations, renvoie à un enjeu écologique et d’étalement urbain», rappelle l'auteur.

Le défi pour les enseignants consiste à expliquer à la fois le caractère unique, sinon inusité, de la prise d’armes dans un conflit politique contemporain au Québec, tout en ne rendant pas les Mohawks « étrangers », comme s’ils vivaient hors de notre société. Des analystes de nos manuels scolaires ont relevé que la représentation des Autochtones dans les manuels a tendance à les situer hors de la trajectoire historique du Québec, ou encore à les imprégner de spiritualité, tout en les associant de façon exagérée à la nature.

Établissons donc ici les « faits » à retenir sur la crise d’Oka, les « enjeux » à déterminer et une « certaine morale de l’histoire » à transmettre à nos jeunes. […]

Les enjeux

La crise d’Oka, avant d’être un enjeu territorial entre nations, renvoie à un enjeu écologique et d’étalement urbain. Le ministère de l’Environnement de l’époque critique le projet de développement immobilier dans le secteur parce qu’il contribue à l’érosion des terres.

Loin d’être classée avant tout dans la catégorie des « guerres indiennes », la crise d’Oka constitue une « revendication particulière » qui a mal tourné. Les Mohawks de Kanesatake n’avaient pu bénéficier de ce processus de réglementation de conflit parce qu’ils en avaient été exclus sous prétexte que leurs revendications concernaient une période trop ancienne. […]

Et pendant les 78 jours de la crise, après l’échec de l’accord du lac Meech, certains nationalistes canadiens et québécois se sont servis de la crise d’Oka pour s’attaquer mutuellement.

Le conflit territorial d’Oka a des échos dans des centaines de communautés autochtones et les Forces armées ont alors compris qu’elles auraient un terrible défi à relever si elles avaient à faire face à des centaines de crises d’Oka éparpillées sur tout le territoire canadien, en zone éloignée et à proximité d’infrastructures vitales pour l’économie canadienne.

Bien qu’avant tout un conflit territorial, des intervenants mohawks avaient intérêt à consolider leurs activités commerciales de vente de cigarettes hors taxes à des non-autochtones, activités jugées illégales par les cours de justice canadiennes. À cette époque, la société mohawk est en crise au sujet de ces activités commerciales, associées parfois à des activités illégales, même aux yeux des Mohawks ; la société mohawk est en crise aussi au sujet de l’usage d’armes à feu pour empêcher des interventions de forces policières « étrangères » considérées par une bonne partie de la population mohawk comme illégitimes et ne respectant pas leur souveraineté.

La « morale de cette histoire »

Quel sens donner à cet épisode de notre histoire ? À mon avis, on doit commencer par relever que nos institutions et notre culture politique nous ont fait éviter le pire. S’il y avait eu des dizaines ou des centaines de morts, la « réconciliation » — thème majeur de nos relations avec les Autochtones présentement — aurait été beaucoup plus ardue… Après le 11 juillet, et pendant la crise, des leaders spirituels et des médiateurs non armés autochtones ont œuvré à la discipline et à la retenue du côté des guerriers. La Sûreté du Québec a respecté alors son protocole d’intervention devant des gens armés, soit encercler et négocier, ce qu’elle n’avait pas fait le 11 juillet, selon l’enquête du coroner sur la mort du policier Marcel Lemay, qui a aussi conclu qu’elle n’aurait pas dû intervenir cette journée-là.

Les Forces armées, quant à elles, n’ont pas attaqué par surprise ; elles ont plutôt eu tendance à annoncer à l’avance les mouvements de leurs troupes, tout en donnant la directive à leurs soldats de ne pas tirer en premier et de faire usage d’un minimum de force. Manifestement, elles ont aussi négocié (secrètement) la réouverture du pont Mercier.

Deuxièmement, évitons de nous retrouver avec des mémoires collectives divergentes qui rendent impossible le dialogue entre nations. Par exemple, dans une certaine version non autochtone, impossible de cerner ce dont il est question. Un golf, un cimetière, des terres sacrées… Mais surtout, des « warriors » menaçants, illégaux et déraisonnables. L’usage du terme anglais donne un caractère étranger à ces guerriers mohawks de la région de Montréal. L’image du Sauvage qui brûle des missionnaires est remplacée par celle d’un Mohawk masqué, brandissant une arme sur une voiture renversée de la Sûreté du Québec. Dans les deux cas, la « civilisation » ou l’ordre établi sont nettement menacés.

Tandis que dans le récit historique de certains Autochtones, une barricade « pacifique » arrête des pilleurs de tombes qui s’attaquent à un cimetière et à des terres sacrées, tous les moyens pacifiques et juridiques ont été épuisés et il ne reste plus que des armes pour se défendre contre ces colons blancs d’Amérique. Rien n’a changé et rien ne changera jamais. Or, ce matin-là, des Mohawks décident de faire usage d’armes à feu si cela devient nécessaire, selon eux, afin de se protéger, par légitime défense. (Une quarantaine d’entre eux n’ont pas été reconnus coupables de « port d’armes dans un dessein dangereux ».) D’autres quittent la barricade, en désaccord avec cette position.

Afin de mieux participer à construire nos mémoires collectives respectives, les enseignants ne doivent pas faire abstraction du litige parmi les Mohawks quant à l’armement progressif de Mohawks à la barricade. Chez ceux-ci, divers points de vue se confrontent, tout comme dans la société québécoise. Ainsi, il importe pour l’enseignant de rappeler le blâme qu’adresse le coroner à la SQ d’avoir pris la décision d’intervenir de cette façon à Oka. Pourquoi, du côté mohawk, affirme-t-on que les négociations ne sont pas honnêtes ? Pourquoi conclure que l’opposition pacifique, y compris la désobéissance civile, ne suffit plus ?

   

Ce texte est tiré de « Enjeux de l’univers social », vol. 14, no. 1, 2018

7 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 15 juillet 2020 07 h 56

    Il ne faut surtout pas enseigner la désinformation

    Bon, un autre de l’UQAM. Misère. Il y en a combien de ces gens qui profitent de la manne publique?

    Ceci dit, tous les Autochtones des réserves nous sont étrangers parce que justement, ils vivent hors de notre société. Qui peut dire qu’il connaît personnellement un Autochtone d’une réserve et qu’il partage une amitié avec celui-ci? Franchement.

    La crise d’Oka n’était pas un enjeu territorial entre nations parce que justement ceux qui vivent dans des prisons à ciel ouvert n’ont aucun pouvoir. L’apartheid volontaire n’a rien à voir avec les enjeux écologiques et l’étalement urbain. Ceux qui ont visité justement ces réserves savent moyennement bien que la plupart sont des dépotoirs à ciel ouvert.

    Sur cette réserve d’Oka en question, le crime organisé est florissant, la police autochtone incompétente quand elle n’est pas corrompue, et les chefs ne peuvent même pas contrôler les situations ou leur population en temps de crise. Kahnawake est symbolique des cigarettes hors taxes et à peu près toutes les drogues que vous pouvez trouver sur les marchés. C’est le paradis naturel de la contrebande.

    Maintenant, on nous parle de « réconciliation ». Que parle-t-il au juste? Les barricades des Mohawks n’avaient rien de pacifique puisqu’ils étaient armés jusqu’aux dents. Les armes automatiques déferlent parce qu’en plus du trafic des drogues, le traffic d’armes est florissant dans cette réserve vu la proximité avec la frontière américaine.

    Réconciliation en anglais au Québec? Une réconciliation a lieu lorsque les gens sont égaux sur le terrain. Or, vivre sous tutelle d’une loi infantilisante, la Loi sur les Indiens, enchâssée dans la « Canadian Constitution » prédestinent les peuples autochtones à vivre en marge de la société. Il n’y aura jamais le grand soir de l’émancipation des peuples autochtones tant et aussi longtemps qu’ils ne contrôleront pas toutes les assisses qui font d’une société, une à part entière et qui regarde vers l’avenir.

  • Jean Jacques Roy - Abonné 15 juillet 2020 08 h 56

    Oui....Mais

    Cette présentation de M. Trudel, basée sur les « faits » est certainement fondamentale pour l’enseignant qui aborde la « Crise d’OKa » de 1990.
    Mais.
    Si l’enseignant vise une compréhension approfondie de l’histore du Québec, étroitement liée à celle de nos relations territoriales, commerciales et politique avec les autochtones, le simple caneva proposé par M. Trudel est insuffisant. Il essentiel que le « jeune enseigné » comprenne ce récit d’il y a 30 ans dans tout son contexte historique et sociologique,
    - Il y a la « longue » histoire colonial et néocoloniale. Une histoire fondamentalement « commerciale » pour les marchands et les intérêts capitalistes des colonisateurs et « néolonisateurs ». Les étudiants comprennent vite les effets d’acculturation que cette « histoire » a provoqué auprès des autochtones. Mais pour approfondir, l’étudiant devra saisir le processus de dépossession et de marginalisation que le colonialisme a provoqué, marquant l’histoire amérindienne.
    - Par contre, cette trame historique doit aussi aboutir à celle de la naissance et développement du »grand » Montréal et de ses relations territoriales avec la nation Mohawk. Justement, la crise de 1990, a révélé à combien de québécois de « souche » et/ou issues d’immigrations plus récentes que les autochtones étaient leurs voisins et que régulièrement, en toute ignorance, ils chevauchaient leurs territoires.
    - Mais l’onde de choc de l’été 90, quotidiennement médiatisée, a traversé le Québec. Certes de vieux préjugés hérités de la méconnaissance ont refait surface. Mais surtout, cette crise, en dépit de ses contradictions a permis d’éveiller la conscience de la PRÉSENCE des autochtones! Que nous étions leurs voisins, que nous traversions leurs territoires, que nous puisons nos principales ressources chez eux... Avec Oka, nous avons commencé à ressentir un sentiment de gêne collectif,

  • Bernard Dupuis - Abonné 15 juillet 2020 12 h 04

    La haine de "nous"

    Il me semble que pour un enseignement correct de l’histoire, il faudrait faire quelques nuances. Par exemple, quand on parle de l’histoire du Québec, il faut faire la distinction entre l’époque de la Nouvelle-France et l’époque suivant la conquête britannique. Cette distinction a de l’importance surtout si l’on parle de colonialisme et qu’on veut comparer les deux époques. Par exemple, le colonialisme a-t-il été identique dans les deux cas? Existe-t-il un équivalent d’un Amherst en Nouvelle-France? Qui a inventé cette notion de « réserve territoriale » pour les autochtones?

    Après la conquête britannique, la situation des nations autochtones était identique à celle des Canadiens. Ces nations étaient totalement exclues des fonctions sociales les plus élevées. Mais, les Britanniques occupent alors une position archidominante. La confusion entre les Canadiens de l’époque et les Britanniques fait croire que les deux colonialismes étaient identiques.Surtout, cela laisse entendre que seules les nations autochtones furent victimes du colonialisme.

    Il existe une façon d’enseigner l’histoire sans aucune nuance relativement aux deux époques. Par suite, encore aujourd’hui, le gouvernement du Québec est confondu avec le gouvernement du Canada. Les responsabilités de chacun des gouvernements relativement aux peuples autochtones demeurent confuses surtout depuis qu’on ne parle plus de la constitution canadienne.

    Relativement à l’affrontement d’Oka, que se passerait-il dans les relations avec les autochtones si le Québec disposait de tous les pouvoirs pour négocier avec les autochtones? Ces pouvoirs appartiennent au gouvernement du Canada. Cela aurait-il pris trois décennies pour négocier un traité? Nous ne le saurons peut-être pas avant une génération.

    Cette confusion entre le colonialisme français et le colonialisme britannique conduit à cette haine de « nous » que les canadianistes veulent nous imposer.

    Bernard Dupuis, 15/07/2020

  • Sylvain Auclair - Abonné 15 juillet 2020 15 h 05

    Warrior, un terme anglais

    Certes, Warrior est un terme anglais, mais Mohawk également. En fait, ce serait un mot algonquin, qui signifierait cannibale... On se demande bien pourquoi les Kanien'kehá:ka se sont appropriés cet exonyme offensant.
    À l'époque française, on les appelait des Agniers, ce qui est simplement la francisation dun nom qu'ils se donnent eux-mêmes. Pourquoi ne pas y revenir?

    • Bernard Dupuis - Abonné 15 juillet 2020 17 h 35

      On sait que le territoire ancestral des Mohawks se trouve au nord de l’état de New York entre Albany et Buffalo. Lorsque Maisonneuve est arrivé à Ville-Marie, cela faisait au moins deux cents ans que les Mohawks n'avaient pas mis les pieds sur ce territoire.

      De plus, avant la grande paix de Montréal, les Mohawks voulaient éliminer toutes les autres nations autochtones de la vallée du Saint-Laurent. Ceux-ci reviendront dans la région de Montréal en tant qu’alliés des Britanniques pour empêcher Washington de conquérir le Bas-Canada. Les historiens américains ont appelé et appelle encore cette guerre « The French and Indian war ».

      Justement, lors de l'affrontement armé de 1991, plusieurs "Warriors" provenaient du nord de l'État de New York. Ils apportèrent avec plusieurs armes de guerre facilement en vente aux États-Unis. La SQ qui ne possédait pas ce genre d'armes ne faisait pas le poids. Comment se fait-il qu'elle n'en fût pas informée par la GRC?

  • Loyola Leroux - Abonné 15 juillet 2020 19 h 22

    Karl Marx et l’histoire de la Crise d’Oka ! Aidez-nous à établir les faits !

    Monsieur Trudel, en tant qu’anthropologue vous avez consacré votre vie intellectuelle à défendre les Indiens. Vous devez connaitre cette phrase célèbre de Karl Marx, un sociologue : ‘’L’Histoire de toute société jusqu’à nos jours, c’est l’histoire de la lutte des classes.’’ C’est la 1e phrase du livre aussi lu que la Bible, le ‘’Manifeste Communiste’’, écrit en 1848. Peut-on raconter l’histoire de la Crise d’Oka, sans tenir compte des intérêts de la classe dominante canadienne ?
    Cette classe dominante a imposé très intelligemment, la fameuse Charte à Trudeau, en 1982, qui copiait celle de René Lévesque de 1977. Les Québécois sont soumis à une loi supérieure, le multiculturalisme, mais cette Charte ne s’applique pas sur les Réserves. Pourriez-vous expliquer ?
    Des exemples concrets, le fameux Registre des armes à feu de Harper et sa réactualisation récente par Justin Trudeau. Comment se fait-il que ces deux Registres ne s’appliquent pas sur les Réserves ?
    Vous m’apprenez un fait que dont je n’ai jamais entendu parler : «Une quarantaine d’entre eux n’ont pas été reconnus coupables de « port d’armes dans un dessein dangereux », des armes d’assaut semble-t-il ? Ou en est l’enquête policière sur le meurtre du Caporal Lemay ?