Qui oserait redresser la tour de Pise?

Fresque dédiée à Benito Mussolini réalisée dans les années 1930 par Guido Nincheri, dans l’église Notre-Dame-de-la-Défense.
Photo: Sandra Cohen-Rose et Colin Rose CC Fresque dédiée à Benito Mussolini réalisée dans les années 1930 par Guido Nincheri, dans l’église Notre-Dame-de-la-Défense.

Je désire faire un retour sur le texte de M. Giovanni Princigalli paru dans Le Devoir du 3 juillet, à propos de la présence de Benito Mussolini dans la fresque de l’église Notre-Dame-de-la-Défense.

Je suis enseignant d’histoire, professeur d’histoire de l’art, paroissien, catéchiste et collaborateur de Notre-Dame-de-la-Défense. Pendant mon temps libre, à titre de bénévole, j’accompagne des visites guidées et je reçois des visiteurs à notre église. D’entrée de jeu, je partage deux points du texte de M. Princigalli, mais je tiens à dire que d’autres parties de son contenu ont plutôt besoin de certaines précisions.

Le premier aspect que je partage avec l’article est le jugement sur le dictateur italien. Il n’est pas nécessaire d’en dire plus. Il est condamné par le tribunal de l’histoire. Personnellement, j’ai grandi en Italie et mon père, vétéran de la Seconde Guerre mondiale, nous racontait souvent ce moment tragique, après le 8 septembre 1943, où, en Allemagne, il se rangea contre Mussolini. Pour cela, il fut pendant plus de deux ans prisonnier de guerre des nazis.

Le deuxième point avec lequel je ne peux qu’être d’accord est qu’il faut expliquer aux touristes et aux visiteurs le contexte de l’œuvre et que sa conservation n’est nullement une exaltation politique. En fait, c’est ce que nous faisons déjà. En effet, les visiteurs trouvent à l’entrée de la Madonna della Difesa une feuille d’information en trois langues où, entre autres, on peut lire textuellement :

« On peut comprendre la présence de Benito Mussolini dans la fresque par une analyse du contexte historique des années trente du XXe siècle. En effet, en 1929, l’État italien et le Saint-Siège se sont réconciliés après des décennies d’opposition à cause de l’annexion des États pontificaux par la monarchie des Savoies.

À cette époque, le dictateur italien n’avait pas encore établi l’alliance infâme avec Hitler et il était au sommet de sa popularité. À Montréal aussi, un certain nombre d’Italiens et de Québécois regardaient le fascisme avec bienveillance et admiration.

Maintenant, l’église est reconnue comme patrimoine artistique et historique par le gouvernement fédéral du Canada ainsi que par la province du Québec. Les travaux de restauration se sont terminés en 2003.

Mis à part les visiteurs occasionnels, les fidèles de l’église ne regardent plus vers Mussolini. Désormais, il s’agit plutôt d’une anecdote et d’une simple donnée historique.

Par contre, la communauté actuelle est centrée sur la foi, le culte, les sacrements et l’expérience chrétienne vécue de différentes façons et à tout âge. Beaucoup de monde travaille bénévolement pour la pastorale, les fêtes, la charité et d’autres services. »

Questione romana

Certains points de M. Princigalli ont par ailleurs besoin de quelques précisions. La fresque fut réalisée en 1931 et, comme nous l’avons mentionné plus haut, elle célèbre la réconciliation de 1929. Définir les Accordsde Latran comme « l’alliance entre le fascisme et le clergé » est très réducteur. À l’intérieur du catholicisme italien, il y a toujours eu des mouvements d’opposition au régime.

Depuis 1870, le royaume d’Italie, de récente constitution, occupait les anciens États pontificaux et avait fait de Rome sa capitale, mais sans aucun accord. Les papes vivaient comme des prisonniers. Une grande partie des Italiens vivaient un conflit intérieur, entre être des sujets du roi et des fidèles catholiques.

La questione romana (on appelait ainsi ce conflit) dura 59 ans et trouva une solution seulement avec Mussolini premier ministre. Il signa l’accord qui, entre autres, constitua l’État Vatican (et donc l’autonomie du pontife) avec le cardinal Gasparri, secrétaire d’État du Saint-Siège (lui aussi a un rôle de premier plan dans la fresque). Le pape était alors Pie XI (et non pas Pie XII, comme cela est rapporté dans l’article de M. Princigalli) et, dans la fresque, on le voit assis sur la chaise gestatoire. Dans l’organisation du dessin, il est au centre de la partie des vivants et, pas par hasard, plus haut que Benito Mussolini à cheval.

Un autre aspect à préciser, c’est que les enfants noirs de la fresque n’ont absolument rien à voir avec la politique coloniale italienne. Ils représentent les missions de l’Église.

En 1931, notre personnage était déjà un dictateur et personne, en Italie, ne l’aurait dessiné dans une église. Toutefois, il n’était pas encore le Mussolini des guerres coloniales (1935), de l’Axe avec Hitler (1938) et des lois raciales. Surtout, il n’était pas encore le Mussolini de la Seconde Guerre mondiale.

En 1931, ce dictateur était mondialement populaire (admiré ou détesté). Pour les Italiens de Montréal de l’époque, c’était une gloire nationale et ils n’ont pas résisté à la tentation de l’imposer à Nincheri. Par ailleurs, d’autres gloires italiennes de l’époque y sont représentées : Guglielmo Marconi, Italo Balbo (en tant qu’aviateur) et Amedeo di Savoia (explorateur).

Le chef-d’œuvre de Nincheri

Je fréquente assidûment la communauté de l’église depuis 1997. Jamais je n’ai entendu quelqu’un manifester de la sympathie pour le fascisme. Ni les prêtres, ni les marguilliers, ni les membres du comité qui organisent les fêtes, ni les catéchistes, ni les membres des associations paroissiales, ni les employés laïques, ni aucun fidèle. Jamais !

Pourtant, si vous alliez leur demander s’il faut retirer Mussolini de la fresque, je suis sûr que pratiquement tous s’y opposeraient. Non pas parce qu’ils l’aiment, mais d’abord parce que cela porterait grièvement atteinte à la fresque de Guido Nincheri, qui fit de cette église son chef-d’œuvre. M. Princigalli affirme que mettre sur un même plan Michel-Ange et Nincheri est discutable. Pourtant, la comparaison tient vraiment (les deux sont Toscans, architectes, peintres, sculpteurs…). Nincheri est un vrai héritier du génie de la Renaissance. À défaut d’avoir les œuvres du Buonarroti au Québec, il faut bien être fiers des fresques du Nincheri, les protéger et les valoriser.

Cependant, il y a aussi une autre raison pour laquelle chaque paroissien s’y opposerait. Cette présence est désormais une caractéristique anecdotique qui, au fil du temps, est devenue un facteur d’originalité et d’identité. Retirer Mussolini serait comme redresser la tour de Pise.

14 commentaires
  • Réal Boivin - Inscrit 11 juillet 2020 06 h 47

    La preuve est faite.

    La preuve est faite que de connaitre toute l'histoire d'une peinture, d'une statue ou autre rappel historique aide les gens à comprendre une époque, un temps précis de l'histoire humaine.

    Bravo et merci M. Colleoni

  • Cyril Dionne - Abonné 11 juillet 2020 08 h 27

    Merci M. Colleoni

    Quelle belle lettre de M. Colleoni. En la lisant, il m’a presque convaincu de retourner à l’église catholique comme croyant. Mais là, lorsque je me suis rappelé que leur ami imaginaire préféré changeait l’eau en vin et faisait ressusciter les morts, je me suis encore questionné sur le fait que certains pouvaient sans preuve du contraire, mettre en suspension toutes les lois de l’univers pour servir leur dessein à une époque où tous pensaient que la Terre était plate.

    Bon, il a raison d'affirmer que le jugement sur le dictateur italien est passé il y a très longtemps. De même je concorde avec lui que la fresque en question est une œuvre d’art d’un des plus grands artistes italiens de l’époque. Sa version de l’histoire de cette œuvre d’art est plus que crédible; elle est impeccable et basée sur les faits. Enfin, je le remercie d’avoir apporté la lumière au fait que c’était le pape Pie XI qui était représenté sur la fresque et non pas, Pie XII, le pape des nazis.

    J’ai aussi bien aimé son allusion aux enfants noirs qui apparaissent sur la fresque parce qu’ils n’avaient absolument rien à voir avec la politique coloniale italienne et qu’ils représentaient les missions de l’Église. Aussi, il a raison de dire qu’en 1931, Mussolini était mondialement populaire pour les Italiens de Montréal de l’époque. En fait, plus de la moitié de la planète était d’accord avec les politiques du fascisme durant la grande dépression et encore bien plus avec les politiques de l’eugénisme, un fait au Canada, aux États-Unis et partout dans le monde qu’on essaie encore d’occulter de nos jours. Nous avons pratiqué sciemment cette pseudoscience révoltante sur nos propres citoyens.

    Et vous pouvez me compter dans vos rangs M. Colleoni. On ne touche pas à cette fresque. C’est assez de déboulonner notre histoire pour essayer de la réécrire. Et pourquoi ai-je l’impression que la grande majorité des gens sont derrière vous en ce qui concerne la préservation de l’œuvre d’art de Nincheri.

  • Marc Therrien - Abonné 11 juillet 2020 09 h 16

    Le fil de l'histoire

    Il n'était pas. Il est devenu. Il a été. C'est alors que mille mots sont nécessaires pour appuyer la simple image qui nous ramène dans un passé où nous étions pour la plupart absents.

    Marc Therrien

    • Cyril Dionne - Abonné 11 juillet 2020 11 h 01

      Mais pardieu, ce n'est pas le même discours que vous nous servez lorsque nos antiracistes fascistes déboulonnent ou vandalisent des statues comme celle d’Abraham Lincoln, Thomas Jefferson, Charles de Gaule, Voltaire ou bien de Winston Churchill pour tenter, dans leur esprit tordu, de réécrire l'histoire.

    • Marc Therrien - Abonné 11 juillet 2020 12 h 17

      M. Dionne,

      Comme tous les humains faillibles et perfectibles, je ne prétends pas ne jamais me contredire. Ainsi, il aurait été intéressant que vous me démontriez par un des mes propos reformulés en vos propres mots comment je me contredis dans ce processus évolutif de ma réflexion sur l’histoire et le sens de l’histoire qui se font et se défont par les hommes au gré des leurs passions souvent plus tristes que joyeuses, malheureusement.

      Marc Therrien

    • Cyril Dionne - Abonné 11 juillet 2020 14 h 26

      Mais M. Therrien, vous parlez beaucoup, mais vous ne dites vraiment rien.

    • Marc Therrien - Abonné 11 juillet 2020 16 h 09

      C’est peut-être seulement que nous ne mettons pas l’emphase sur les mêmes dimensions de l’acte de dire qui sont multiples. Si dire, pour vous, représente essentiellement « énoncer tel jugement à l'égard de quelqu'un ou quelque chose », il va effectivement sans dire que vous parlez plus clairement que moi dans ce domaine.

      Marc Therrien

    • Cyril Dionne - Abonné 12 juillet 2020 07 h 44

      Non, je me contente des faits; les opinions philosophiques, je reste cela aux autres.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 11 juillet 2020 10 h 18

    Un merveilleux texte de l'auteur

    M. Princigalli m'avait pratiquement convaincu, mais j'attendais une réplique. Et quelle réplique ! Je suis de votre bord, M. Pier Luigi Colleoni.

  • Denis Blondin - Abonné 12 juillet 2020 10 h 41

    La sanctification des artistes

    Le grand artiste Nincheri a accepté de sanctifier Mussolini en le peignant entouré d'archevêtes et autres soldats du Christ, le tout dans une église emblématique, et c'est maintenant cet artiste lui-même qu'il faudrait sanctifier en déclarant ses oeuvres sacrées et inviolables. La religion n'est pas prêt de disparaître car elle renaît simplement sous d'autres formes.