Prendre soin de nos aînés

«Indépendamment de la conscience que nous pouvons en avoir, l’exclusion en vertu de l’âge a un effet majeur sur l’ensemble de la société: elle nous prive d’un important réservoir de compétences», écrit l'auteur.
Photo: Getty Images / iStockphoto «Indépendamment de la conscience que nous pouvons en avoir, l’exclusion en vertu de l’âge a un effet majeur sur l’ensemble de la société: elle nous prive d’un important réservoir de compétences», écrit l'auteur.

Nous pouvons exprimer le souhait de mieux prendre soin de nos aînés parce que nous voulons leur bien ou parce que nous espérons profiter de meilleurs soins quand notre tour viendra. Dans les deux cas, c’est « nous », les non-vieux, qui parlons au nom de la société entière, car ce « nous » exclut les aînés eux-mêmes.

La bienveillance est un sentiment qui peut s’exprimer aussi dans le cadre d’une exclusion. À l’époque qui a précédé la révolution féministe, les femmes étaient de la même façon exclues de « la société ». Beaucoup d’hommes, les vrais, parlaient ainsi de « nos femmes » et souhaitaient mieux en prendre soin, par exemple en leur achetant un lave-vaisselle.

Leur « nous » sexiste pouvait être en même temps un « nous » de classe sociale : le désir bienveillant pouvait signifier qu’on souhaiterait leur engager des bonnes (c.-à-d. des aides ménagères) pour les aider, soit d’autres femmes tout aussi exclues de la catégorie « nos femmes ».

Ces « bonnes » auraient pu être en même temps des immigrées sans papiers, car l’exclusion n’a pas de frontières et on peut en cumuler plusieurs motifs : femme, vieille, racisée, pauvre, sans nationalité, etc. Les sociologues appellent cela de l’intersectionnalité, mais cette avancée théorique ne semble pas avoir produit beaucoup de résultats concrets pour changer notre vision de la vieillesse, qui reste empreinte d’un âgisme systémique dont nous commençons à peine à prendre conscience.

La pandémie en cours aura contribué à cette prise de conscience, pas tellement sur la base de la mortalité qui a sévi dans les CHSLD, mais plutôt sur celle des directives visant à protéger tous « nos aînés » en leur interdisant de sortir de chez eux, parfois même en fermant leur appartement à clé de l’extérieur, en dehors des sorties autorisées et contrôlées, comme cela s’est produit dans beaucoup de résidences pour personnes âgées.

L’âgisme

La nouveauté de cette prise de conscience suggère que la grande majorité des aînés n’étaient pas vraiment conscients de notre âgisme, comme le reste de la société. Qu’il s’agisse des aînés, des femmes ou des pauvres, l’exclusion ne peut être réussie que si les exclus intériorisent la définition de la place sociale qui leur est assignée. Dans le cas des aînés, c’était assez facile de le faire : ils sont en vacances prolongées, ils n’ont plus d’obligations envers la société et les plus chanceux peuvent aller passer l’hiver dans le Sud. Si seuls les plus pauvres pouvaient se sentir victimes, ils pouvaient facilement croire que c’était en vertu de leur pauvreté plutôt que de leur âge.

Indépendamment de la conscience que nous pouvons en avoir, l’exclusion en vertu de l’âge a un effet majeur sur l’ensemble de la société : elle nous prive d’un important réservoir de compétences. La population du Québec compte plus de 1,5 million de personnes de 65 ans et plus. Une importante majorité d’entre eux ont des capacités et des compétences qui pourraient être mises à profit dans toutes sortes de secteurs. Et si la plupart d’entre eux peuvent ne pas souhaiter se voir forcés d’assumer la même charge de travail que pendant leurs jeunes années, un très grand nombre d’entre eux seraient très heureux de se sentir utiles à quelque chose et en retireraient divers profits, à commencer par une meilleure santé. Au départ, c’est l’idée d’une coupure radicale entre la vie active et la retraite qu’il faudrait mettre au rancart.

Toutes sortes d’avenues s’offrent à nous. L’une d’elles pourrait être la participation des aînés à l’éducation des jeunes, ce qui contribuerait sûrement à faire baisser le taux de décrochage scolaire. Dans le domaine de la santé, si le maintien à domicile semble être une avenue profitable pour tous, les soutiens requis pour certains aînés pourraient aussi être assumés en partie par d’autres aînés. À peu près tous les organismes publics, gouvernementaux ou autres auraient un grand profit à retirer de la participation des aînés dans leurs structures. Il en va de même dans pratiquement tous les secteurs d’activité.

Au départ, ce sont les aînés eux-mêmes qui doivent prendre la parole, comme les femmes l’ont fait à une époque pas si lointaine. Ils peuvent le faire de différentes façons, notamment par un engagement politique. Pourquoi pas une aile vieillesse dans chacun des partis politiques ? Pourquoi pas un Conseil du statut du vieux et de la vieille ?

Si une prise de conscience de cette réalité doit donner lieu à un mouvement social, il faudrait aussi songer à lui trouver un nom. Les femmes (et les hommes) se sont progressivement ralliées à un mouvement féministe. Pour la libération des vieux, il serait possible de trouver mieux que l’étiquette de vieillisme. Et pourquoi pas un mouvement âgiste, en inversant simplement la valeur attribuée à ce terme ?

7 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 10 juillet 2020 05 h 45

    Les vieux peuvent faire une contribution valable à la société.

    Vous avez tellement raison, monsieur Denis Blondin, l'exclusion de nos ainés a un effet néfaste sur toute la société. On se prive de leur expérience, de leur sagesse, de leurs connaissances et de leur contribution à la société qui les rejettent.
    Il faudrait s'inspirer des sociétés orientales qui vénèrent leurs vieux en les mettant sur un piédestal.

  • Germain St-Pierre - Abonné 10 juillet 2020 08 h 54

    La force des aînés...

    Article très inspirant en ce vendredi. Tout à fait s'accord avec vos propos et on garde espoir que les choses changent pour les aînés dans un avenir prochain!

  • Johanne Archambault - Abonnée 10 juillet 2020 11 h 08

    Texte remarquable

    Rien à ajouter. En peu de mots vous dites l'essentiel et faites de lumineuses distinctions entre les facteurs d'exclusion. Devrait être affiché et médité dans tous les lieux où vivent des vieux, où on s'occupe d'eux, ou encore où des vieux sont susceptibles de prendre des responsabilités (d'avoir une raison d'exister).

  • Francine Richer - Abonnée 10 juillet 2020 11 h 56

    Oui, nous sommes toujours vivants!

    Avec toutes ces restrictions imposées aux 70 ans et plus dans le cadre de cette pandémie, je me suis soudainement sentie vieille, si vieille! Je suis autonome, en santé. Je vis chez moi, seule. J'ai des enfants et des petits-enfants avec lesquels je communique à distance et sur écran. Je travaille encore si j'en ai l'occasion. Je me suis battue pour que l'on n'exclue pas les 70 ans et plus des jardins communautaires de ma ville, et j'ai gagné, pour mon bonheur et celui d'autres jardiniers de mon âge. J'en ai assez que le gouvernement s'entête à nous imposer un seul modèle de vie : celui des maisons des aînés. Je veux rester dans la vie, dans la proximité des gens et des commerces que je fréquente. Je veux qu'on me consulte et qu'on m'écoute. Je peux vous apporter beaucoup. Et j'ai 76 ans. Maintenant, faut que je trouve la bonne façon de vous envoyer mon commentaire. Je signe où?

  • Christian Roy - Abonné 10 juillet 2020 16 h 38

    Une culture du prêt-à-jeter à dépasser

    Régime de surconsommation oblige... je ne suis pas surpris de l'engrenage qui exclue nos concitoyens vieillissants. C'est culturel. La valeur marchande d'un "vieux" domine la valeur d'être qu'une société humaniste privilégie. C'est dans le cadre de cette "Grande noirceur spirituelle" que les voilà relégués à n'avoir d'attrait que par leur pouvoir d'achat, ce qui est dans l'ordre des choses. Au plan collectif les Boomers vieillissants sont - comme ils l'ont été depuis leur naissance - en position de force. Toujours au centre. ils ont dicté le cours des révolutions tranquilles, à leur profit. Le temps passe... et les rattrape au tournant. Au plan individuel, reste à savoir s'ils ont cru bon développer une intériorité suffisante leur permettant d'affronter avec sérénité l'inéluctable perte de contrôle de leur existence.

    Il serait intéressant de voir les positions d'une "aile vieillesse" de chacun des partis politiques. Ses orientations seraient-elles tournées vers le dépassement d'intérêts immédiats et nombrilistes (corporatistes) ou vers le don de soi-même, le détachement afin que le "grain de blé produise (une fois transformé) beaucoup d'épis..."

    Mes questions aux "vieux" d'aujourd'hui: quand on fut les architectes d'une société fondée sur l'Avoir et la performance, comment arrive-t-on, tout en gardant espérance, à passer à l'Autre étape ? Que laisserez-vous derrière ? Une planète; dans quel état ? Quel modèle de vieillissement laisserez-vous à ceux qui vous suivent (Avoir, Faire ou Être) ? Ne serait-il pas temps de faire bilans et examens de conscience ?

    Les Boomers viellissants n'ont à obtenir la permission de personne pour demeurer au coeur du débat public. Leur conversion collective ferait même grand bien. Le grand décentrement serait porteur d'une rémission. Mais voilà... ils ont depuis longtemps mis le curé à la porte !

    • Simon Pelchat - Abonné 11 juillet 2020 08 h 15

      Votre point de vue complète admirablement bien le texte de M. Blondin. La place que nous devrions occuper dans la société est la promotion de la vieillesse comme un facteur d'équilibre dans celle-ci. Pour ce faire, il nous faut apprivoiser la vieillesse comme une étape de notre vie qui est bien différente de l'étape précédente où comme vous le soulevez, le développement de l'Être prend la place du développment de l'Avoir et du Faire. Nous avons su développer une société au mille défauts mais aussi mille améliorations de vie. Je nous souhaite de continuer en développant une façon nouvelle de vivre la vieillesse centré sur l'Être et sur l'apprivoisement de la mort notre prochaine étape de vie. Il me semble que cela serait une belle contribution à la société actuelle.