Que savoir et que faire, sinon un acte de foi?

«Une décision de politique publique est avant tout une opinion, une décision morale, une décision fondée sur des valeurs qui permettent de choisir à quelle interprétation sera accordée notre foi», estime l'auteur.
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne «Une décision de politique publique est avant tout une opinion, une décision morale, une décision fondée sur des valeurs qui permettent de choisir à quelle interprétation sera accordée notre foi», estime l'auteur.

Sur quelles bases se fondent les décisions de politiques publiques ? La mouvance actuelle souhaite que ces décisions soient prises sur la base de la science. Parce que la science nous dit… Mais au juste, que dit-elle ? Non. La science ne dit rien, elle ne s’exprime pas. La science n’est pas statique ni clairement identifiable. Elle est un ensemble de méthodes de déconstruction de la réalité pour qu’il soit reconstruit en diverses « vérités ».

Ce que nous connaissons de la réalité du monde n’est que le produit de données acquises par des méthodes dites scientifiques. Ces données sont analysées par des experts qui les traduisent en interprétations généralement fondées sur la raison. Le résultat de ces interprétations est ce que nous comprenons des réalités du monde. Ces interprétations sont parfois consensuelles, plus souvent contradictoires, toujours multiples. La réalité évoquée d’un monde n’en est jamais une compréhension unique, car les « vérités » à son sujet sont souvent multiples et variées.

Ainsi, dans le cadre de la COVID-19 et à propos du mode de confinement proposé, il y a bien un consensus scientifique sur l’interprétation des données permettant de juger de son impact sur l’évolution de la progression infectieuse. Par contre, il n’y a aucun consensus sur l’interprétation de ces mêmes données pour le choix de la meilleure stratégie à adopter pour le déconfinement. Rapide, avec un retour hâtif aux écoles, progressif, avec des commerces qui étalent la reprise de leurs activités sur quelques semaines, ou alors retenu et prudent, avec l’attente d’une décroissance clairement démontrée de la courbe de contagion ? L’une ou l’autre de ces options doit être judicieusement soupesée. C’est aux équipes scientifiques spécialisées de le faire et d’en présenter les résultats aux élus et aux décideurs. Ils se feront une opinion sur l’une ou l’autre des options toutes scientifiquement validées et proposeront le plan qui leur semble le plus approprié. À leur tour, les autorités sanitaires devront valider ces plans en fonction des risques de contagion.

Toujours qu’un acte de foi

Lorsqu’un premier ministre ou une mairesse font le choix d’une interprétation pour guider leurs décisions, ils expriment leur opinion à l’égard de toutes ces « vérités » qui leur sont présentées. La stricte prévalence statistique utilise les fameuses données probantes validées en double aveugle pour affirmer ce que sont les « vérités ». D’autres interprétations proviennent de modèles mathématiques d’explication ou de prédiction de ce que peuvent être les « vérités » du monde. D’autres encore sont construites par des comités d’experts à partir de connaissances et de méthodes multidisciplinaires. Quelle que soit la posture utilisée pour les faire émerger, toutes ces « vérités » sont scientifiques, valables, et ce sont les opinions à leur propos qui déterminent les décisions.

Derrière les points de presse quotidiens se dessinent ainsi des choix de politiques publiques. Elles sont justifiées par des « vérités » construites sur la base de l’une ou l’autre des nombreuses interprétations possibles de toutes ces données collectées à gauche et à droite. Toute « vérité » est cependant bien subjective et la croyance en une « vérité », de quelque manière que la raison puisse la présenter, n’est toujours qu’un acte de foi. Faire le choix d’une « vérité » ne relève pas de la raison qui la présente, mais bien de la morale, de l’expression contextualisée de ce que nous croyons être bien ou mal.

Les décisions de politique publique sont-elles alors vraiment fondées sur la vérité, la seule, la véritable et l’objective ? Bien sûr que non. Une décision de politique publique est avant tout une opinion, une décision morale, une décision fondée sur des valeurs qui permettent de choisir à quelle interprétation sera accordée notre foi. Une décision de politique publique est le résultat d’une conception sociale de ce qui est bien ou de ce qui est mal. C’est une décision qui s’habille d’un argument de raison aux couleurs de la science, mais une décision qui reste essentiellement morale.

Sur quelle interprétation, sur quel argument de raison, sur quelle « vérité », à quel prix et sur quelle légitimité se fondent alors les décisions de politiques publiques relatives à la COVID-19 ? Sur celles qui privilégient la santé, l’équilibre psychologique des individus, la paix sociale, la sauvegarde de l’économie… ? Les gouvernants, en départageant et en priorisant les savoirs, posent un acte de foi envers une « vérité ». Les gouvernés, par leurs réactions, donnent légitimité aux décisions de politiques publiques. Ainsi s’exerce la gouvernance qui n’est jamais affaire de raison, mais affaire de morale, de rapports entre individus et donc, finalement, affaire de confiance. Une affaire mutuelle d’acte de foi. Alors, obligatoire ou pas, le masque ?


 
19 commentaires
  • Irène Doiron Et M. Pierre Leyraud - Abonnée 8 juillet 2020 06 h 37

    Affaire de confiance ou rapports de force ?

    Après avoir justement rappelé que " La science ne dit rien, elle ne s’exprime pas"A Gaudreault continue avec une phrase incompréhensible : "Elle est un ensemble de méthodes de déconstruction de la réalité pour qu’il soit reconstruit en diverses « vérités », puisqu'on ne sait pas à quoi fait référence le "il" de "qu’il soit reconstruit". Commence alors un jeu de cache cache entre "les vérités" et " la vérité, la seule, la véritable et l’objective ?" et aussi "la vérité" sans préciser, bien entendu., ce qu'il entend par vérité ou par "véritès" ou "vérité". Il semble trop simple de dire que les sciences progressent vers la vérité et que leurs résultats sont toujours une étape sur ce chemin.
    De plus A Gaudreault ne semble pas faire de différence entre "l'acte de foi" que nous faisons en pensant que le Soleil va encore briller demain et "l'acte de foi" qui consiste à penser qu'il y a une vie après la mort! On retrouve là les thèmes forts d'une certaine sociologie des sciences pour qui l"électron était qu'une construction sociale!
    Enfin A Gaudreault conclut par "Ainsi s’exerce la gouvernance qui n’est jamais affaire de raison, mais affaire de morale, de rapports entre individus et donc, finalement, affaire de confiance. Une affaire mutuelle d’acte de foi. Alors, obligatoire ou pas, le masque ?" et, d'un coup de tatchérisme, la Société n'existe plus, il existerait que des rapports entre individus et, cerise sur le gateau, des rapports de confiance ! Plus de rapports de force ! Si cela n'et pas un acte de foi c'est, à coup sûr, un rêve !
    Pierre Leyraud

    • Alain Gaudreault - Abonné 8 juillet 2020 10 h 16

      Elle est un ensemble de méthode de déconstruction de la réalité pour qu'ELLE soit reconstruite. Désolé. Erreur de correction de dernière minute.

  • Marc Therrien - Abonné 8 juillet 2020 07 h 43

    Que faire, sinon aussi un acte de consammation?


    « Alors, obligatoire ou pas le masque? » Dans une économie de marché qui évolue avec le monde et les temps qui changent, il ne s’agit que d’en faire un objet de consommation de masse désirable.

    Marc Therrien

  • Raymond Aubin - Abonné 8 juillet 2020 09 h 07

    La science ne parle pas de vérité

    Monsieur Gaudreault nous parle de la différence entre la politique et la science. Nous savions tout cela déjà : l’énoncé des lois de la gravitation universelle par Newton n’a jamais dicté que nous allions sur la Lune ou non. L’argumentaire du Monsieur Gaudreault tourne autour du mot vérité qu’il utilise une dizaine de fois entre guillemets. Or, la science ne parle jamais de vérité, notion qu’elle laisse aux philosophes. La science parle de résultats de recherche. Elle parle de résultats obtenus en appliquant la méthode scientifique. On connait cette méthode : un problème clairement défini, des observations et des mesures effectuées sans biais et l’application de la logique et des mathématiques dans l’analyse de ces données et des conclusions qu’on peut en tirer. La science vise à caractériser la nature des choses le mieux possible. Cette caractérisation permet d’agir le plus efficacement sur elles. Elle ne dicte jamais si cette action est souhaitable ou non. La pensée de Monsieur Gaudreault tombe dans ce relativisme épistémologique si répandu chez nos amis universitaires. Ne voyez-vous pas, chers amis, que votre relativisme défaitiste cautionne tous les démagogues, les complotistes, les populistes et les manipulateurs?

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 8 juillet 2020 12 h 14

      « Or, la science ne parle jamais de vérité, notion qu’elle laisse aux philosophes. »

      Les philosophes ont souvent bien plus de réserves à l'égard de l'idée de vérité que bien des savants qui se comportent comme si elle était encore à portée de la raison, même quand ils n'utilisent pas le vocable.

    • Irène Doiron Et M. Pierre Leyraud - Abonnée 8 juillet 2020 14 h 54

      "La" science ne parle pas oui mais...

      Les sciences ne parle pas, c'est une évidence et donc ne parle pas de vérité cela va alors de soi. Mais de là à dire que la vérité est une notion " notion qu’elle laisse aux philosophes. " il y a une déduction que l'histoire des sciences dément .Lorsque Galilée, Einstein, Newton...proposaien leurs théories de la gravitation ils ne le faisaient pas en tant que philosophes mais en tant que scientifiques interprétant leurs résultats de recherche. Interprétation indispensable à toute théorie scientifique, même dans une version positivistes des sciences, Le fait que dans toute interprétations d'une science interviennent des points de vue philosophiques ne fait pas pour autant d'un scientifique un philosophe.

      Il est aussi évident aussi que si vous voulez dire que la vérité n'est pas un concept scientifique mais une notion philosophique...oui et alors ?
      Pierre Leyraud

  • Jean-Paul Ouellet - Abonné 8 juillet 2020 09 h 07

    Acte de foi ou intérêts stratégiques?

    Pour un parti politique qui prend le pouvoir, gouverner consiste obligatoirement - voire essentiellement - à faire un arbritrage d'intérêts divers et souvent divergents qui tentent d'infléchir le pouvoir en leur faveur. Il est moins question ici de confiance et d'acte de foi que de luttes pour faire valoir des ambitions stratégiques, c'est-à-dire intéressées. Pour ce faire, les groupes en présence ont recours à un maquillage idéologique qui présentent leurs intérêts comme des vérités - ou des vertus - au service du bien commun. Le dit bien commun ne constitue pas une vérité objective et universelle, c'est-à-dire indépassable. Il est le résultat d'un équilibre dynamique, donc susceptible de changer sous l'effet des forces agissantes au sein de la société. S'il y acte de foi et de confiance, c'est ultimement dans le résultat d'une élection qu'il se révèle.
    Jean-Paul Ouellet, abonné

  • François Beaulé - Inscrit 8 juillet 2020 09 h 24

    Confiance, croyance et foi, fondements de toute société

    Bravo ! Voilà un texte intelligent, les adeptes du scientisme sont confrontés à la réalité politique.

    Toutes les sociétés sont fondées sur des croyances. Essayer d'éradiquer celles-ci impliquerait la disparition du lien social et donc de la société. La science elle-même n'exerce un pouvoir qu'à condition qu'on y croie.

    La science ne se suffit pas à elle-même pour définir une morale permettant de faire des choix individuels ou politiques. S'en remettre au marché économique n'est pas non plus la solution.

    Cultiver une morale est du domaine religieux, qui doit être complètement séparé de la politique et de l'économie. Le déni du religieux est la principale erreur de la modernité occidentale.