Le patrimoine national, pour mieux s’aimer

La maison construite au XIXe siècle par John Neilson à Saint-Gabriel-de-Valcartier avait suscité l’intérêt des médias en 2017 alors qu’elle était laissée à l’abandon. L’auteur du texte déplore que l’approche de sensibilisation du patrimoine au Québec passe par la consternation plutôt que par la mise en relief de sa richesse.
Photo: Francis Vachon Archives Le Devoir La maison construite au XIXe siècle par John Neilson à Saint-Gabriel-de-Valcartier avait suscité l’intérêt des médias en 2017 alors qu’elle était laissée à l’abandon. L’auteur du texte déplore que l’approche de sensibilisation du patrimoine au Québec passe par la consternation plutôt que par la mise en relief de sa richesse.

Au Québec, la plus grande sensibilisation au patrimoine et à son rôle se vit sur le réseau de TV5 Monde. Chaque semaine, des émissions émouvantes nous présentent la richesse historique et culturelle de notre mère patrie. Des racines et des ailes, Secrets d’histoire, souvent Envoyé spécial et régulièrement aux nouvelles de 13 heures sur France 2, on nous présente une région, un terroir, un monument, une pratique agricole, un artisan, un artiste, une restauration selon les règles de l’art, commune, château, maison, moulin, usine modèle, commerce et industrie, paysages, rivières, état de l’environnement, le discours toujours porté par des passionnés au verbe lumineux.

L’historien photographe Pierre Lahoud, qui a participé à une émission sur le Québec diffusée à l’automne, me racontait que l’équipe de production se résume à trois personnes, un réalisateur, un caméraman et un ingénieur du son. Tout le travail se fait sur le terrain, avec des passionnés locaux ou régionaux qui ont tout déterré sur leur coin de pays et qui nous livrent leur connaissance savante enrubannée dans le langage du cœur.

Le patrimoine demeure avant tout affaire de cœur, d’amour du pays, de fierté d’un passé révélateur de sens. Une bonne partie de la production se fait du haut des airs, sans refuser l’usage de drones. On se promène partout et en vitesse, on s’arrête aux points les plus touchants. Des racines et des ailes est diffusé dans plus de 180 pays, et chaque émission de deux heures atteint 4 millions de téléspectateurs dans l’Hexagone. On nous vend la fierté d’un peuple, son enracinement, son inventivité, son habileté, l’harmonie du paysage naturel aux paysages culturels, on se focalise essentiellement sur la réussite et la beauté, matérielle et immatérielle, toujours liée à des gens ordinaires. Le patrimoine fait la gloire de la France et demeure un élément majeur de son économie, de sa réputation, de sa qualité de vie.

Toujours l’état de crise

L’approche québécoise de la sensibilisation au legs des anciens est bien différente. Les médias nous en parlent toujours en s’attristant sur une démolition de maison vénérée, sur la fermeture d’un dépôt d’archives régionales servant trois MRC qui se fichent de la mémoire collective, sur le vandalisme d’un moulin de 150 ans ou d’un cimetière, sur la négligence d’une municipalité, d’un ministère et plus encore. Toujours l’état de crise, sans arrêt les hauts cris. Ce procédé ternit l’argenterie. Une société avance en montrant le beau, la réussite, le stimulant, comme nous l’enseignent les Français et bien d’autres pays. La protection du patrimoine naît d’un nationalisme, illustre la diversité planétaire et agrémente notre plaisir de vivre.

Nos ancêtres nous ont laissé un fabuleux territoire. Les premiers colons ont relevé le défi des grands espaces en inventant un commode cadastre, en mettant au point une maison chaude et fonctionnelle, en repensant les modes de transport et le costume pour respecter la cadence climatique des étés et des hivers, ils ont réinventé agriculture et élevage, d’efficaces techniques de conservation des aliments et du fourrage.

Quand on additionne tous ces éléments, on se rend compte que nos aïeux ont inventé un pays, le nôtre, original et pédagogique. Dans cet apprentissage, les Autochtones, les Britanniques, les États-Uniens se sont ajoutés à la France pour aboutir à l’espace généreux enraciné que nous offrons au monde.

Et il ne faut jamais oublier, dans ce parcours, la contribution de Saint-Pierre de Rome qui signe partout nos régions et nos villes dans la toponymie, l’architecture, l’éducation, les activités sociales, des clercs qui nous ont maintenus dans la civilisation. Nos églises et leur trésor sont nos châteaux de la Loire, comme je l’écrivais il y a 50 ans, qui expliquent notre âme, notre goût et notre manière. Il faut savoir les faire parler. Le Québec demeure un pays catholique émouvant dans son héritage religieux omniprésent. Notre terre est faite de fierté, d’enracinement et d’ouverture sur le monde. Il faut le montrer comme les autres le font. Et l’été qui vient aurait dû promouvoir la découverte de ce pays de nos amours. Ce pays devrait être actuellement l’objet de mille promotions dans tous nos médias, ce qui n’est tragiquement pas le cas. Passer voir l’autre, découvrir les pays dans le pays avec des guides férus de leur espace et de leur lumière.

Les années 1960 et 1970 ont été des années de patrimoine, le début d’un temps nouveau. Des milliers de passionnés ont alors acquis une maison ancienne et l’ont restaurée, meublée d’un passé inventif, original et habilement fabriqué. Les éditeurs ne fournissaient pas de publier sur des sujets aussi étonnants que l’histoire de la berçante, la typologie des clôtures de perches de cèdre dans le Bas-Saint-Laurent, l’art de tirer une blague à tabac d’une vessie de porc.

Le Québec était un chantier de restauration avec la création d’arrondissements historiques, partout on reconquérait les terres ancestrales, les boutiques d’antiquaires poussaient comme des champignons et le ministère de la Culture bourdonnait du travail de spécialistes dans tous les domaines appliqués à de nombreux inventaires. Les publications en patrimoine étaient des best-sellers. De grandes séries télévisuelles nourrissaient une population affamée de connaissance des anciens et d’un art de vivre simple, autarcique.

Tout cet élan s’est effondré au début des années 1980. La régionalisation de la culture sans véritable direction à Québec n’a pas donné les résultats attendus. Les municipalités n’ont pas vraiment suivi dans la mise en valeur enracinée de leur territoire. Le ministère des Affaires municipales n’a pas été partie prenante dans l’élan de protection et de revitalisation nécessaire, l’Union des municipalités n’a pas été assez proactive dans la sensibilisation des élus. Nos médias, Radio-Canada en tête, ont mis la clé dans la boîte de la diffusion, trop préoccupés à nous vendre un autre pays et une autre culture. Le ministère de la Culture a continué de protéger les biens d’intérêt national. Il faut voir le niveau des investissements de l’État dans le patrimoine religieux. Le rapport récent de la vérificatrice générale nous donne des pistes pour s’aimer comme les Français en explorant notre patrimoine. Notre avenir en dépend.


 
23 commentaires
  • Serge Lamarche - Abonné 23 juin 2020 04 h 18

    Des églises

    oui, le meilleur du patrimoine se trouve dans certaines églises catholiques. Vous devriez aller voir celle proche du trou minier de Malartic.

  • Léonce Naud - Abonné 23 juin 2020 06 h 03

    Le sort de la façade fluviale du quartier historique de Québec

    À Québec, la façade fluviale du quartier historique a été éliminée par Ottawa depuis un demi-siècle. Entre la Vieille Capitale et son fleuve s'impose aujourd'hui un pastiche insignifiant de Waterfronts typiques de la côte Est américaine. Une barrière solide de bâtiments clinquants s’interpose désormais entre le Vieux-Québec et le fleuve Saint-Laurent. Un comportement analogue à Dubrovnik aurait suscité de hauts cris chez les responsables des Sites du Patrimoine mondial. S’agissant du Canada et non de la Croatie, personne ne dit mot. L'esprit de l'Europe est bien loin...
    Réf.: http://www.cpcq.gouv.qc.ca/fileadmin/user_upload/d

  • Pierre Rousseau - Abonné 23 juin 2020 07 h 48

    Un peuple sans histoire...

    Disait Lord Durham dans son rapport suite aux insurrections de 1837-38. Avait-il raison ? Quand on regarde le bâti au Québec on pourrait croire qu'effectivement, nous n'avons pas d'histoire, nos villes étant d'une laideur repoussante, sans véritable plan d'ensemble, un bâti anarchique, au goût du jour.

    Ce n'est pas étonnant puisqu'au Canada l"histoire de la Nouvelle-France se résume souvent à quelques bribes de notre passé et on résume 150 ans d'histoire en quelques heures. On dirait que l'histoire du Canada commence avec la conquête anglaise, ce qui n'est pas étonnant puisque l'histoire est souvent racontée avec la lorgnette du conquérant et pour beaucoup de Canadiens elle commence en 1759.

    Ce qui est inexpliquable, c'est qu'ici, au berceau de l'Amérique française, on se fiche de notre histoire car c'est bien de la nôtre qu'il s'agit. En 150 ans nos ancêtres ont bâti, avec l'appui indéfectible de nos alliés autochtones, un coin de pays chaleureux et d'une grande beauté, profitant des paysages spectaculaires de ce continent. Ils ont bâti des villes et des villages à l'harmonie architecturale indéniable, avec des mobiliers d'une beauté remarquable, comme les belles grandes armoires à pointes-de-diamant.

    Nous devons exiger des autorités qu'ils respectent notre patrimoine, au moins le peu qu'il en reste. Ne donnons pas raison à Lord Durham et récupérons notre patrimoine et notre histoire pour laquelle nous devrions avoir raison d'être fiers. Puis, en réhabilitant notre histoire de relations harmonieuses avec nos alliés autochtones, on pourrait faire d'une pierre deux coups, en cheminant ensemble vers la décolonisation et la réconciliation.

  • Hélène Lecours - Abonnée 23 juin 2020 07 h 48

    Là où est ton trésor, là aussi sera ton coeur

    Des racines et des ailes, "une émission où on se focalise essentiellement sur la réussite et la beauté, matérielle et immatérielle, toujours liée à des gens ordinaires". Je ne vois pas trop où sont les gens ordinaires dans cette émission certes instructive mais aussi extrêmement élitiste. J'avoue que, parfois, le coeur me lève quand je vois toutes ces richesses accumulées par une classe sociale aux dépens des "gens ordinaires" qui ont fini par lui couper la tête. Pourtant la richesse est comme l'Hydre et il en repousse une autre, plusieurs autres en moins de deux cents ans. La différence aujourd'hui et elle est de taille, c'est qu'on n'est plus embastillés pour s'être moqué du roi Trump et de ses semblables ou pour avoir dénoncé les abus du pouvoir et de la religion. (c.f. Voltaire). On perd seulement son emploi à la Maison Blanche.

    • Bernard LEIFFET - Abonné 23 juin 2020 10 h 46

      Chère madame Lecours il y a deux côtés à une médaille! Celle des gens ordinaires et les autres que vous nommez d'élites. Il faut bien connaître l'Histoire de la France et du Québec pour apprécier leur passé sans tomber dans l'exagération. Des élites il y en a partout mais les ranger du côté de ceux qui font des affaires selon notre dire québécois, il y a toute une marge! Si l'éducation et l'instruction font peur où va-t-on? Voir une émission d'un autre pays, la France ici, peut vous affecter, alors changez vite de canal, c'est la mode, ici on pitonne! Elle était destinée aux français qui sont fiers de leur état et de leur patrimoine. L'architecture des églises, des châteaux et des maisons est aux antipodes de la Bastille qui elle, n'est plus là! Vous détestez les abus du pouvoir, ils sont encore là, qu'il soit royal (lSM La Reine si adulée des fédéralistes du Dominion) ou non ( les magouilles de nos gouvernements).
      En conclusion, il est facile de critiquer ce que font les autres, autrement plus difficile de réaliser quelque chose!
      Peut-être que le commentaire suivant (8h03) apportera de l'eau au moulin de votre perception.
      Cordialement.
      Bernard Leiffet.,professeur à la retraite et auteur de plusieurs bouquins édités au Québec.

    • Gilles Théberge - Abonné 24 juin 2020 17 h 37

      On dirait madame Lecours, que vous n'êtes pas consciente du fait, que l'histoire de France, c'est aussi notre histoire...!

  • Bernard LEIFFET - Abonné 23 juin 2020 08 h 03

    Les châteaux de la Loire, mes châteaux, ma maison de 1827 rénovée en Gaspésie.

    Le Patrimoine mondial est celui qui nous est montré le plus souvent par les grands médias guidés par des gens passionnés d'Histoire et de Généalogie entre autres. Il suffit de dire « La Muraille » ou « Le Chemin » pour décoder qu'ils sont respectivement en Chine, en France et en Espagne (Compostelle). Ayant vécu près de nombreux châteaux, ce texte de Michel Lessard m'a replongé près des vieilles murailles dont certaines ont été bien protégées et d'autres ruinées par le temps, les intempéries, les guerres anciennes ayant fait leur oeuvre.
    Avant l'introduction d'Internet, une des maisons d'éditions françaises a publié « Le Patrimoine des Communes de France », véritable bibliothèque en de nombreux volumes dédiés aux communes de la plupart des départements. Dans chacun des tomes de cette collection on y trouve les églises, les châteaux, les maisons, les objets d'arts, le patrimoine agricole ou maritime.
    Les généalogistes y puisent de nombreuses informations où chaque notice est accompagnée de photos en couleur! Retrouver le cadre de ses ancêtres ne se fait plus seulement dans ces tomes depuis que les registres paroissiaux et d'état-civil sont en ligne. Cependant, il demeure que c'est grâce aux publications précédentes que le Patrimoine est encore vivant! Après avoir dressé un arbre généalogique, on peut voyager à l'étranger pour découvrir des lieux magnifiques où ils ont vécu!
    De retour au Québec, l'angle historique des événements, des choses, prend peu de place! On fait peu de cas du passé, de l'art architectural, du patrimoine en général. On change même le cours de l'Histoire en chassant le culte! À la croisée des chemins depuis des décennies, le Patrimoine québécois n'est pas protégé et c'est grâce à ceux et celles qui ont rénové des maisons anciennes, à défaut de les restaurer à cause des coûts, qu'elles sont encore là!. Telle fut nôtre aventure en Gaspésie dont aussi celle d'un jardin, d'un verger et d'un arboretum privé!