On doit reconnaître le racisme systémique et le combattre

La notion de la discrimination systémique est importante, car elle nous oblige à sortir de la problématique individuelle.
Photo: Hubert Hayaud Le Devoir La notion de la discrimination systémique est importante, car elle nous oblige à sortir de la problématique individuelle.

Il ne peut pas y avoir de doutes sur l’existence du racisme au Canada et au Québec. Il se manifeste dans plusieurs domaines, en particulier dans l’accès au logement et sur le marché de l’emploi. Ici, je vais m’en tenir à la discrimination et au racisme en emploi, domaine que j’ai particulièrement étudié. Depuis une trentaine d’années, études après études, il est clairement démontré que les minorités visibles, dont font partie les Noirs, sont nettement désavantagées sur le marché du travail. La méthode est simple : il suffit de choisir certains indicateurs économiques, comme les revenus, le chômage, les types d’emploi, la surqualification (il s’agit en fait de déqualification), et de mesurer les écarts entre les groupes de minorités visibles et les groupes de natifs. Attention : cette comparaison doit tenir compte des autres facteurs qui pourraient expliquer les écarts, par exemple l’âge, le sexe, le capital humain. En tenant compte de tous ces facteurs, on observe que les écarts se maintiennent au détriment des groupes minoritaires. On parle alors de discrimination résiduelle ou statistique. C’est la même approche qui a été utilisée pour étudier les écarts entre les hommes et les femmes sur le marché du travail et qui ont largement démontré les inégalités de genre.

Donc, la réalité de la discrimination est bien démontrée. Maintenant, il faut en comprendre les mécanismes concrets. En d’autres mots, il faut comprendre ce qui se passe concrètement sur le marché du travail. Pour cela, il faut introduire la notion de la discrimination systémique. Cette notion est importante, car elle nous oblige à sortir de la problématique individuelle, comme l’a fait récemment François Legault, qui consiste à dire : « Bien sûr il y a des personnes ou des employeurs racistes, mais il s’agit d’une minorité. » Cette affirmation entraîne des solutions individuelles de type « sensibilisation » générale. Je ne suis pas contre les stratégies de sensibilisation, mais elles sont loin de s’attaquer au véritable problème.

La discrimination ou le racisme systémique est insidieux, car il se passe souvent à huis clos, lors des procédures d’emploi. La recherche et l’obtention (ou non) d’un emploi sont un processus complexe impliquant plusieurs étapes, chacune pouvant posséder des obstacles systémiques spécifiques. La première étape concerne l’accès à l’information sur les emplois offerts. La façon dont les employeurs font connaître les offres d’emploi constitue un facteur clé dans la recherche d’emploi. Or, le problème est que le processus est souvent biaisé dans la mesure où les réseaux, souvent informels, de l’employeur n’atteignent pas les groupes de minorités visibles. Cela est particulièrement le cas des postes temporaires non affichés, très répandus en période de contraction budgétaire et qui favorisent les réseaux d’amis et de connaissances dont sont absents les groupes de minorités visibles récents.

Une deuxième étape est celle de l’évaluation des C.V. Il s’agit de l’obstacle le plus souvent mentionné dans les travaux de recherche et il concerne la non-reconnaissance des diplômes, surtout ceux acquis à l’étranger, de même que la non-reconnaissance de l’expérience antérieure hors Canada. Nous sommes ici en terrain inconnu puisque ce processus d’embauche est confidentiel. Le sort des demandes d’emploi des groupes immigrants en général et des minorités visibles en particulier se voit ainsi remis entre les mains des employeurs et de leurs comités de sélection.

C’est le caractère strictement confidentiel du processus d’embauche qui rend si cruciaux les travaux sur la discrimination statistique ou résiduelle qui mesurent les effets de ces pratiques sélectives et discriminatoires. Plusieurs mécanismes sont à l’œuvre ici. D’abord les préjugés, par exemple en ce qui concerne la valeur des diplômes non canadiens ou québécois, ce qui implique un jugement sur la valeur des universités ailleurs, en particulier celles des pays du Sud d’où proviennent la majorité des minorités visibles. Dans ce cas, la discrimination résulte de l’application inconsciente et non intentionnelle de stéréotypes dont notre environnement culturel nous a imprégnés. On parle ici de structures mentales profondes qui nourrissent la discrimination indirecte à travers les impacts relatifs de pratiques apparemment neutres sur les groupes raciaux, ethniques, de genre ou autres.

Quoi faire alors ? Une piste à privilégier serait de s’attaquer directement à la culture organisationnelle pour la rendre plus sensible à la diversité. C’est en partie ce que vise la stratégie que met présentement en œuvre la Ville de Montréal (voir « Stratégie Montréal inclusive au travail »). C’est certainement un pas dans la bonne direction. On est ici au-delà du blâme individuel (« les mauvais employeurs ») et plutôt dans une stratégie qui s’attaque aux mécanismes concrets qui discriminent les groupes de minorités visibles sur le marché du travail.

La stratégie que vient d’annoncer le gouvernement de M. Legault, compte tenu de ses prémisses que la discrimination systémique n’existe pas et qu’elle n’implique qu’une minorité de personnes, risque d’être complètement à côté de la plaque.


 
36 commentaires
  • Raynald Blais - Abonné 13 juin 2020 07 h 18

    Déni de la science de M. le Premier Ministre

    Pour soutenir qu’il n’y aurait pas de discrimination systémique, M. le Premier Ministre, qui proclamait dans ses conférences de presse sur la pandémie suivre religieusement la science, a affirmé que la lutte contre le racisme ne demande pas de savoir d’où il vient ni comment il se développe. Il suffirait selon lui d’avouer qu’il existe individuellement et de s’engager à tout faire pour l’éliminer. Vos travaux de recherche sont donc bienvenus pour contrer son déni de la science sur la question du racisme.

    J’ajoute qu’il faudrait également étudier les variations de l’ampleur de cette plaie au fil des années. Nous devrions alors démontrer l’hypothèse que le racisme augmente à l’approche d’une crise économique et diminue lors des reprises. Cette découverte ouvrirait un nouveau front contre le racisme, soit celui d’exiger le remplacement de l’anarchie économique du capitalisme qui génère des crises aux dix ans par la planification économique d’un socialisme.

    Toutes mes félicitations pour votre travail.

  • François Poitras - Abonné 13 juin 2020 07 h 38

    La réalité et l'air du temps

    M. Piché identifie deux "mécanismes concrets" affectant l'embauche et qui seraient de l'ordre du "racisme systémique" : le réseautage et la reconnaissance des diplômes étrangers. En réalité la force ou l’absence de réseautage sont des facteurs bénéfiques ou nuisibles à tous les parcours professionnels, sans distinction de race. Alors que la reconnaissance ou la méfiance des employeurs face à la valeur des diplômes et des expériences acquis en sols étrangers sont de l’ordre du rationnel, et non d’aprioris culturels. Si les mécanismes identifiés sont réels, leur association au racisme est fallacieuse. Les solutions proposées par le prof se résumant à de campagnes de sensibilisation, il s’agit de bonifier la culture managériale à l’embauche et non d’entonner l’hymne d’une lutte imaginaire au racisme.

    • Jean Lacoursière - Abonné 13 juin 2020 09 h 32

      Je seconde votre analyse des arguments de ce texte.

      Le réseautage existe même dans les sociétés monochromatiques. Les employeurs préfèreront toujours embaucher une personne recommmandée par l'un de ses employés ou collègues, ces derniers étant bien placé pour jauger la compatibilité entre les deux parties (l'employeur et le candidat).

      L'hésitation des employeurs envers les diplômes de pays étrangers n'a rien à voir avec la couleur de la peau de ses habitants.

      On entend souvent dire que les entrepreneurs aiment prendre des risques. C'est vrai, mais moins qu'on le pense.

    • Cyril Dionne - Abonné 13 juin 2020 10 h 47

      M. Victor Piché devrait lire attentivement l'article de Pierre Cliche « Pour que les mots aient un sens ». C'était un texte rafraîchissant au lieu de nous dire que nous sommes des racistes parce qu'on ne croit pas au racisme systémique au Québec. Oui, misère pour les porteurs d’eau du Canada anglais que nous sommes.

    • Paul-Marie Bernard - Abonné 13 juin 2020 11 h 17

      Monsieur Poitras, je suis tout à fait d’accord avec vous. J’ajouterais que la structuration de la société en «silos» ethno-culturel-religieux par la politique du multiculturalisme rend encore plus difficile, et le réseautage ou métissage professionnel, et la reconnaissance et l’adaptation des diplômes et acquis. Si l'on peut parler de racisme systémique au Québec, je crois que c’est celui engendré par la confrontation de deux systèmes d’accueil des immigrants: le communautarisme du fédéral et l’intégration que prône le Québec.

    • Raynald Blais - Abonné 13 juin 2020 12 h 02

      Si je vous comprends bien, vous me corrigerez si j’erre, il s’agit de prouver qu’une forme de discrimination ne vise pas seulement les gens de couleur pour démontrer qu'il n'y a pas là de racisme systémique. Ce raisonnement me semble basé sur une ancienne vérité scientifique depuis longtemps rejetée à savoir que des conséquences semblables proviendraient nécessairement d’une même cause.

    • André Labelle - Abonné 13 juin 2020 12 h 04

      L'auteur du commentaire écrit : « [...] la reconnaissance ou la méfiance des employeurs face à la valeur des diplômes et des expériences acquis en sols étrangers sont de l’ordre du rationnel, et non d’aprioris culturels.»
      Cette déclaration est très surprenante. Évidemment l'enseignement prodigué en sols étrangers peut très bien ne pas être équivalent à celui d'ici. Par contre, n'oublions pas le processus de reconnaissance des acquis académique, ainsi que les formations de mise à niveau. Malgré ces protocoles existants, un médecin étranger par exemple aura toutes les difficultés du monde à se trouver un stage approprié pour être reconnu par l'ordre professionnel concerné. Il me semble que ce n'est pas très rationnelle comme situation.
      Je crois au contraire que nombre d'employeurs sont très concernés par l'origine du candidat. Si ce qu'affirme l'auteur était si vrai, alors pourquoi ne met-on pas plus de l'avant la proposition de J-F Lisée d'enlever du CV le nom du ou de la candidate ? Affirmer que choisir un CV ou un candidat étranger est un risque en soi que ne sont pas près de prendre tous les employeurs indique bien l'existence un racisme systémique.
      «Le racisme est bien l'infirmité la plus répugnante parmi les diverses laideurs de l'humanité.»
      [Claire Martin]

    • Marc Therrien - Abonné 13 juin 2020 15 h 58

      M. Labelle,

      À lire ce que pense Claire Martin du racisme, on comprend que pour plusieurs « le racisme est une manière de déléguer à l'autre le dégoût qu'on a de soi-même. » comme le disait Robert Sabatier.

      Marc Therrien

    • François Poitras - Abonné 14 juin 2020 00 h 06

      Raynald Blais. Laproximité sociale qui favorise dans une certaine mesure l'embauche n'est pas "une forme de discrimination". Avant de chercher à démontrer "qu'il n'y a pas là de racisme systémique", il faudrait démontrer que le phénomène existe. Ce que le texte de M.Piché n'établit pas.

  • François Beaulne - Abonné 13 juin 2020 08 h 47

    < Si les mécanismes identifiés sont réels, leur association au racisme est fallacieuse.>

    Ce constat énoncé ci-haut par M. Poitras résume avec précision ce qui irrite bon nombre d'entre nous dans ces affirmations sur le <racisme systémique> publiées par différents commentateurs dans ce journal.
    Ce qui me surprend dans ces affirmations c'est qu'elles émanent assez souvent d'auteurs qui se drapent de titres universitaires alors que, selon mon entendement, l'exactitude des faits et les conséquences qu'on leur attribue relève normalement de la tradition et l'éthique universitaire.
    J'en tire la conclusion que ces contributions se veulent davantage un reflet idéologique de leur auteur plutôt qu'un effort d'apporter un éclairage bienvenu dans un débat confus où se mêlent pommes et oranges.

    A la longue ce genre de publication s'avère lassant et, à la fois provocant pour ceux qui souhaiteraient un peu de sérénité et d'équilibre dans ce débat sur le racisme.

    • François Poitras - Abonné 13 juin 2020 12 h 21

      Il est quand même étonnant de constater que tant d'universitaires participent à cette intoxication médiatique. Le joug du "politiquement correct" serait-il à ce point contraignant dans l'avancement des carrières ?

    • Daniel Constantineau - Abonné 13 juin 2020 13 h 04

      Lassant dites-vous ? Il y a de quoi fulminer contre le maelstrom de commentaires et soi-disant analyses exploitant les voies mille fois empruntées de la réaction épidermique et idéologique, ce en place et lieu d'une saine rationalité qui devrait pourtant les animer et qui nous est offerte par le texte de monsieur Cliche. La plupart des choniqueurs, éditorialistes et chroniqueurs échouent à ce chapitre, eux.elles dont c'est pourtant le job de réfléchir correctement à ces différents enjeux. Leurs textes s'apparentent alors à des paroles d'évangile, distillant des évidences qui n'en portent que le nom. Les ornières de la subjectivité se révèlent profondes et lorsque s'y greffe la paresse ou, pis, l'ignorance cognitive, c'en est fait de l'information de qualité que l'on doit retrouver dans un journal comme Le Devoir.

  • Marc Therrien - Abonné 13 juin 2020 09 h 30

    Et comment combattre l'attraction sociale?


    Je n’avais pas lu votre texte avant de commenter celui de M. Lisée. Vous étayez davantage le propos que j’y ai exprimé. Le phénomène de l’attraction sociale est lui aussi systémique et se situe en amont du racisme. Il est plus difficile à combattre ou à transformer parce qu’il est plus près des instincts naturels enracinés.

    Marc Therrien

  • Denis Forcier - Abonné 13 juin 2020 10 h 17

    Remplacer le concept de "racisme systémique " par celui de discrimination hypocrite.

    Le concept de "racisme systémique " est mal reçu et offense les Québécois. Il faut le réserver aux États-Unis et au Canada de Justin Trudeau puisque celui-ci en atteste de ce temps-ci , jour après jour, la réalité . Au Québec , en tout respect pour un peuple qui a longtemps lutté contre le "Speak White " en fait au moins jusqu'en 1978 alors qu'enfin la loi 101 a été adoptée, d'accuser systématiquement les Québécois d'être des racistes instituants est parfaitement injuste et violent. Je suggère donc à tous les partisans de cette accusation donc à l'auteur de ce texte qui nuance quand même un peu ,je le reconnais, d'opter pour l'élimination de la référence à la race dans une définition urgente de notre identité collective , inclusive et rassembleuse , laquelle devrait se retrouver en préambule d'une Constitution nationale pour le Québec , une Constitution qui protège également tout le monde à la fois éthiquement et judiciairement. Donc , je dis , qu'on change de disque et ça presse car autrement, le Québec s'enfoncera davantage au mieux dans le mythe ou le folklore insignifiant, et au pire dans la division sociale dont on n'a surtout pas besoins à ce moment-ci.

    • Claude Bernard - Abonné 13 juin 2020 14 h 41

      M Forcier
      Vous décrivez fort bien la problématique: les Québécois, du moins les francophones ou plus précisément les Québécois qui se décrivent « de souche», se sentent offensés et visés par le mot ¨systémique¨.
      Sont-ils accusés en tant que groupe? Je ne le crois pas ni ne l'ai lu nulle part.
      Où avez-vous pris cette idée?
      Une définition de notre identité collective est souhaitable, mais est-ce bien ce dont on débat?
      Avec la GRC qui rejoint les rangs des corps policiers qui ont reconnu le RS* dans leur fonctionnement, avec les chiffres d'embauche des ministères et des cités et villes, les dés sont joués, les masques sont tombés, rien ne va plus: la vérité est indéniable.

      * racisme systémique