Nous sommes George Floyd

Je suis un écrivain noir, fondateur de la maison d’édition Mémoire d’encrier dont le mandat est le combat contre le racisme. Poète, la poésie m’a sauvé, en m’exposant à l’expérience de la justice, de la beauté et de la liberté. Chaque fois que j’écris le mot racisme, il y a toujours un ami bienveillant pour me demander de m’excuser.

« Calme-toi, Rodney. Le racisme, c’est pas ton affaire. Laisse ça aux Blancs. Si tu ne veux pas que les portes se ferment, ferme ta gueule. Ici, le mot racisme crée un malaise. Pour être le bon p’tit gars invité à la télé, ne parle jamais de racisme. »

Cela paraît paradoxal, cette omerta, alors que nous vivons dans une société qui a la manie des chartes de valeurs et qui justifie parfois l’exclusion des pauvres, des personnes racisées, des femmes, surtout si elles portent le voile. Cette société où les politiciens, dans un pragmatisme bon enfant, disent : « Des Français, on en prendrait plus. De même que des Européens », tout en diminuant les quotas d’immigration.

La vérité est que les Noirs sont sous surveillance, souvent sans emploi, et plutôt condamnés au confinement, à l’échec ou à la prison, comme le précise Robyn Maynard dans son essai, essentiel.

Tous les jours, nous vivons la dépossession et la déshumanisation des Autochtones, des Noirs, des Arabes, nous continuons pourtant à nous occuper habilement de la vie ordinaire, promenant nos chiens, sortant nos barbecues, mangeant devant la télé.

Tous les jours, je refuse de me censurer, utilisant les mots racisme, racisme systémique, personne racisée, privilège blanc… éditant des livres d’auteurs noirs et autochtones, arabes, ou me défendant face à d’autres pour qui un Noir devrait être assigné à telle place et non à telle autre. J’entends souvent : « Fais attention, ici, c’est pas les États-Unis. » Ou encore : « On te voit partout. » Ce sont des formules et des regards, comme le fameux « D’où viens-tu ? », qui ne s’adressent qu’aux gens racisés. Parce que je suis Noir, si j’interviens une fois dans les médias, je devrai passer l’année à expliquer la visibilité de mon corps noir dans l’espace public.

C’est vrai, en tant que Noir, pour réussir dans la société québécoise, il faut éviter le mot racisme. Éviter l’ardente prophétie de James Baldwin. Éviter l’architecture somptueuse de l’œuvre de Toni Morrison. Éviter la belle incandescence de Christiane Taubira. Bouder l’humour et l’intelligence féconde d’un Jean-Claude Charles. Ignorer la parole décoloniale d’An Antane Kapesh. Se tenir loin de la contrée de lumière de Sindiwe Magona.

Il faut invisibiliser les pensées qui éclairent et défont la parole qui exclut, discrimine, déshumanise.

Pour exister dans la société québécoise, les Noirs ont appris à devenir de brillants causeurs. Ils se font humoristes, pour être tolérés, acceptés et aimés. Il faut rire et faire rire : rire de soi et des autres. Jouer au Nègre, au bon Nègre. Pas méchant. Pas comme les autres Nègres. Les Nègres noirs québécois — je ne parle pas de la métaphore des Nègres blancs d’Amérique de Pierre Vallières — ont longtemps fait silence sur le racisme et la condition noire pour survivre.

Les Nègres noirs ont presque tout accepté. Rien que pour respirer. Et pourtant, le racisme est présent. Dans l’air que l’on respire. Dans les regards. Les formulaires. Les épiceries. Les virus. Les hôpitaux. Les écoles. Les bordels. Les partis. Les salaires. La géographie. Les Parlements. Les cinémas. Les institutions. Les journaux. Les universités. Les radios. Les paroles. Les silences.

La vérité est que nous sommes George Floyd.

Il faut revenir à nous-mêmes afin de créer d’autres narratifs, récits et légendes, qui laissent place à l’altérité, à l’histoire des Noirs, à l’histoire de l’esclavage, à l’histoire du monde musulman, à l’histoire des dépossédés, à l’histoire des Autres. Pour enfin accepter la complexité de nos êtres et les multiples aventures de l’humanité.

Le grand défi : plonger au fond du chaos primal, refonder les histoires, les mémoires et les archives, en évacuant l’arrogance, le mépris, et ces théories raciales qui font des Noirs des subalternes et des Blancs, les maîtres de la terre.

Peut-être qu’au lieu de parler de Donald Trump et de l’arrogance suprémaciste des milliardaires, nous devrions convoquer tous les damnés de la terre (pour citer Frantz Fanon) et récrire ensemble l’histoire d’un monde neuf à venir.

Face à la légitimation et à la reconnaissance du racisme, des inégalités criantes et de la haine raciale, ayons le courage d’un examen critique. Allons plus loin en reconnaissant que « nous sommes George Floyd ».

La colère noire qui explose de partout est juste et justifiée.

Le combat contre le racisme est l’affaire de tout le monde, dans une société où tout le monde s’arrange pour éviter le mot et la chose. Il faut aujourd’hui le clamer :

Fini, le temps où une personne noire devait s’excuser d’exister.

Pas étonnant que le discours sur le racisme supplante la COVID-19. Le racisme est un virus qui dure depuis des siècles et pour lequel nos États n’ont jamais cherché de vaccin. Comme la COVID-19, le racisme nous détruit, nous dégrade et nous tue.

Toutes les personnes exclues, en raison de la couleur de leur peau, reprennent tous les jours, dans leur tête, et dans leur cœur, les mots de George Floyd :

I can’t breathe
Je ne peux pas respirer.
Nous ne pouvons pas respirer.

9 commentaires
  • Marc Levesque - Abonné 10 juin 2020 10 h 43

    M. Dionne

    "Nous ne sommes pas George Floyd. Désolé, mais nous ne sommes pas des George Floyd si cela implique avoir fait de la prison pour des crimes violents"

    Cela ne veux pas dire avoir fait de la prison pour M. Saint-Éloi. Il faisait en premier référence aux gens qui comme George Floyd ont vécu toutes leurs vies les effets négatifs de la discrimination parce qu'ils sont par exemple noir, arabe, ou autochtone. Et en deuxième, je crois que M. Saint-Éloi espérait aussi que tous ceux qui n'ont pas vécu ce genre de discrimination puissent aussi reconnaître ouvertement qu'elle existe.

    • Marc Therrien - Abonné 10 juin 2020 18 h 06

      M. Lévesque,

      Si j'avais pu répondre à M. Dionne comme vous avez eu le temps de le faire, je lui aurais mentionné que je suis surpris de ne pas le retrouver du côté du texte de Dany Laferrière et que j'imagine mal qu'il puisse rester bouche bée devant un intellectuel.

      Marc Therrien

  • Céline Delorme - Abonnée 10 juin 2020 10 h 57

    Qualités selon sa couleur de peau?

    Citation: "Pour exister dans la société québécoise, les Noirs ont appris à devenir de brillants causeurs"

    Quand j'étais enfant, je croyais qu'il était bon de dire, par exemple que les Noirs sont de bons danseurs, ou de bons musiciens et chanteurs car c'étaient des compliments. Par la suite, j'ai appris que le fait de catégoriser les gens et de leur donner des qualités selon la couleur, même en disant des compliments c'était du racisme et très insultants pour les personnes visées. Ma famille et moi avons toujours été profondément anti-racistes.
    Maintenant, un Noir dit que les Noirs sont de brillants causeurs, je veux bien le laisser dire, si ça fait plaisir à M St-Eloi, mais il faut nous expliquer pourquoi ce qui était raciste auparavant devient recommandé maintenant....
    Tous peuvent dire: Les Noirs sont comme ci et comme ça....? Les Asiatiques sont comme ci et comme ça? Les Blancs sont comme ci et comme ça....? Et les Autochtones, comment sont-ils pour Monsieur St Eloi? Très difficile à suivre pour la moyenne des gens.....

  • Yvon Montoya - Inscrit 10 juin 2020 11 h 06

    Merci de tout coeur pour ces vérités que les aveugles ne savent pas voir ni les sourds entendre. Espérons qu'il n'y ait plus même métaphoriquement de ''cimetières des nègres'' comme cela fut le cas à Montréal de 1800 à 1820. Entre autres exemples comme celui de la Petite Bourgogne où de nombreux musiciens afro-américains et autres venaient y vivre (comme porteur à la gare de Windsor) et jouer de la musique . Ils étaient interdits dans les clubs dans les années 20 à 30 de la rue Sainte-Catherine mais le sort du racisme était moindre à Montréal qu'aux USA. Hélas on a détruit le premier club de jazz tenu par Rufus Rockhead en 1928, le Rockhead Paradise, premier club de Montréal tenu par un Noir. Merci parce que vous avez raison nous sommes des George Floyd.

  • Jean-Pierre Mot - Inscrit 10 juin 2020 12 h 50

    :)

    "Il faut invisibiliser les pensées qui éclairent et défont la parole qui exclut, discrimine, déshumanise." est une merveilleuse phrase qui résume bien ce malaise face au racisme systémique. On joue l'autruche, on passe la poussière sous la moquette, on regarde ailleurs, on respire bien fort et on se dit que ça va bien aller. On a peur d'être raciste; c'est une impossibilité qui sème en soi une forme d'inhumanité si horrible qu'on l'occulte sans se questionner, telle une blessure que l'on n'ose regarder par dégoût de peur d'en voir l'ampleur de la plaie et de s'en voir défigurer.

    Merci Rodney

  • André Labelle - Abonné 10 juin 2020 13 h 18

    Vous écrivez : « [...] afro-américains et autres venaient y vivre (comme porteur à la gare de Windsor) » En réalité les choses, sur le fond, n'ont pas tellement changées. En 2020 les noires, sur tout les femmes ne sont plus porteurs à la garre Windsor. Elles vivent à Mtl-Nord ou ailleurs et sont préposées aux bénéficiaires, sous-payées, exploitées par des horaires tellement mal foutus qu'elles doivent avoir 2 ou 3 jobs pour faire un salaire à peine convenable pour vivre. (une des causes de la propagation de la Covid-19 )
    Voila les conditions qui ont été mises en place il y a quelques dizaines d'années et que l'administration publique, les gouvernements, ont acceptées et encouragées. Ça faisait leur affaire et celle du secteur privé de la santé qui mise toujours sur ce scandaleux modèle d'exploitation pour minimiser le plus possible les coûts et maximiser les profits des multinationales et des entrepreneurs privés toujours à la recherche du meilleur rendement financier possible. En cela ce modèle a permis l'existence d'un racisme systémique favorisant les politiciens (leurs réélections) et les promoteurs immobiliers ( leurs profits).
    Si nos politiciens veulent vraiment extirper le racisme systémique de notre société, une des choses à faire, mais pas la seule, c'est de nationaliser toutes les entreprises privées oeuvrant dans le domaine de la santé et adopter des lois empêchant les intérêts privés d'y oeuvrer.