Les débrouillards

«Dans certaines écoles de Montréal, il faut voir l’état vétuste des bâtiments où de petits locaux sans fenêtres servent de classe», mentionne l'autrice.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «Dans certaines écoles de Montréal, il faut voir l’état vétuste des bâtiments où de petits locaux sans fenêtres servent de classe», mentionne l'autrice.

Il y a deux semaines, le premier ministre Legault avait suggéré, le plus banalement du monde, la possibilité de rouvrir les écoles au début du mois de mai pour vivre cette fabuleuse expérience d’immunité collective entre les murs, souvent décrépits, de nos institutions scolaires québécoises. On avait pris soin de préciser que cela ne représenterait aucun danger (ou presque) pour les enfants. Nous voulions bien y croire. On pardonnait presque à M. Legault d’avoir omis de mentionner la sécurité des enseignants et autres membres du personnel scolaire. On finit par s’habituer au manque de reconnaissance.

Cette semaine, on ne parle plus d’immunité collective, concept déjà dépassé, mais de protection des enfants à risque lorsque confinés dans des foyers dysfonctionnels et possiblement toxiques. L’école comme laboratoire d’immunité collective, puis comme antichambre de la DPJ, mais jamais comme lieu d’apprentissage. L’école comme bunker pour enfants, en cette période de crise, où les directions d’écoles et les enseignants doivent se débrouiller avec les moyens du bord. Mais puisqu’on a toujours fait preuve de débrouillardise, pour reprendre le terme du ministre Roberge, eh bien, on se débrouillera (avec nos troubles).

Dans certaines écoles de Montréal, il faut voir l’état vétuste des bâtiments où de petits locaux sans fenêtres servent de classe. Il faut voir (ou sentir) l’état d’insalubrité, faute d’entretien et de concierge à temps plein. Il faut constater la surpopulation, qui rend les déplacements laborieux et non sécuritaire dans les corridors. Il faut voir des profs qui lavent le plancher, excédés par la malpropreté des lieux. Dans ce contexte digne d’un pays du tiers-monde, il faudra en effet se débrouiller, sans être appuyés par les autorités, et prendre des décisions en tournant les coins ronds faute de temps et de matériel adéquat. Puisque les enseignants ont l’habitude d’acheter leur propre matériel scolaire, l’achat de gants, de masques, de désinfectant s’ajoutera à la liste de menues dépenses inhérentes à leur profession.

Mais passons outre ces basses considérations matérielles. Comment, dans un tel contexte, pouvons-nous imaginer un climat propice à l’apprentissage ? Les équipes-écoles s’activent et se creusent les méninges en ce moment pour tenter de trouver des stratégies afin de rendre l’expérience (car c’en est une) la plus viable et sécuritaire possible. Le ministre Roberge ne pourrait-il pas également se mettre de la partie ? Par exemple, dans les écoles de milieux défavorisés, ne pourrait-il pas réduire le nombre d’élèves à 10 par classe au lieu de 15 ? En temps normal, le maximum est de 20 élèves par classe compte tenu des nombreux élèves en difficulté qu’on y retrouve.

Il y aurait plein d’autres avenues possibles afin de penser l’école autrement en cette période de crise. Il faudrait pour cela travailler de concert avec le ministre. La débrouillardise, Monsieur le Ministre, ce n’est pas suffisant, et mène bien souvent à des résultats bâclés. Dans le contexte actuel, nous ne pouvons nous le permettre, pour la sécurité de tous.

Cette crise exacerbe les failles de notre société et met en lumière un triste constat : l’éducation, dans le système public québécois, est très mal en point. Elle est atteinte d’un virus qui freine les élans, tire vers le bas et empêche le grand saut dans le XXIe siècle. Tant que l’école ne jouera pas le rôle qui lui est propre, soit d’être un lieu d’apprentissage et de socialisation, elle sera considérée comme une garderie de luxe pour faire rouler l’économie. Le milieu scolaire comprend la nécessité d’un retour graduel à l’école, mais ne veut pas le faire de façon précipitée, ce qui risquerait d’empirer la situation.

Pourrions-nous penser l’école autrement en cette période de crise et travailler de concert avec le ministère de l’Éducation ?

13 commentaires
  • Raymond Labelle - Abonné 5 mai 2020 07 h 14

    Même la Corée du Sud attendra septembre pour rouvrir les écoles.

    La Corée du Sud est dans le bas de la courbe épidémique, ce qui n'est pas notre cas, mais attendra malgré tout septembre pour rouvrir ses écoles. Parce qu'elle est consciente qu'il faut réinventer un modèle pour résoudre la problème de la meilleure interaction possible dans le contexte des contraintes imposées par la pandémie et que les quelques mois d'ici septembre pour ce faire ne serons pas de trop.

    Dans ce mode de conceptualisation et de préparation intense, elle consulte parents, enseignants et experts.

    Topo du Téléjournal de la SRC à ce sujet (moins de deux minutes): https://ici.radio-canada.ca/tele/le-telejournal-avec-pascale-nadeau/site/segments/reportage/168502/coree-sud-covid-coronavirus-ecole-fermeture

    • Raymond Labelle - Abonné 5 mai 2020 12 h 29

      " la meilleure interaction possible" pour faire progresser les enfants dans la socialisation et l'apprentissage, bien entendu.

    • Hélène Lecours - Abonnée 6 mai 2020 07 h 43

      Monsieur Labelle, tout se passe comme si nous ne voulions pas nous comparer aux pays d'Asie qui son mieux organisés que nous. On s'en tient à l'Europe et aux USA pour se consoler de nos moins piètres résultats, nous dit-on. Tout se passe comme si le ministre de l'Éducation n'avait plus rien à dire, ni à faire sur la place publique, depuis son accession au "trône". C'est très décevant car il apparaissait prometteur. Manque total de créativité dirait-on...formé dans nos écoles. On nous a parlé de beaux bâtiments neufs, éclairés, modernes, comme si le problème était là. On nous parle ouvertement ou en catimini de "faire rouler l'économie", notre économie. Toujours pas de créativité réalisable. Words, words, words.

  • Cyril Dionne - Abonné 5 mai 2020 08 h 26

    N’est stupide que la stupidité, prise 2

    Il n’a jamais été question des enfants dans ce retour à l’école. C’était pour remettre les parents au travail afin qu’ils paient taxes et impôts pour regarnir les coffres de l’état qui se vide à la vitesse de la lumière. Alors, soyez honnête et lâchez-nous avec les sempiternelles fausses raisons. Mais si un groupe a perdu beaucoup de crédibilité dans toute cette affaire, c’est bien l’Association des pédiatres du Québec.

    Ceci dit, encore une fois, il n’y aura aucun apprentissage. La plupart des enfants qui font bien à l’école resteront à la maison. Ceux qui viendront, en occultant les élèves ordinaires, seront ceux qui ont des problèmes de comportement et d’apprentissage. Or, avec tous les problèmes dont les solutions devront être improvisées, le potentielle de classes désorganisées où l’enseignant.e a perdu le contrôle sera vite décuplé. Beaucoup de pédagogue se demanderont s’ils ont fait le bon choix de carrière et plusieurs risques d’abandonner à la fin de ce parcours. Si vous pensez que c’était difficile de retenir des enseignant.e.s au Québec, attendez dans un an puisque que nous allons vivre longtemps avec ce virus.

    La mission de l’école a toujours celui de l’apprentissage, de socialisation et non pas celle d’une garderie. Ceci fait partie de la dévalorisation des enseignant.e.s et de l’école au point de vue sociétal. L’école est devenue un bouche-trou pour satisfaire les aspirations économiques de certains de la chambre de commerce. Pardieu, on va à l’école pour apprendre des choses qu’on ne sait pas, pas pour apprendre les choses qu’on sait déjà.

  • Jacques Bordeleau - Abonné 5 mai 2020 09 h 11

    Odieux

    Braillage, jérémiades et dérision. À qui est dû l'état des écoles montréalaises? Demandez aux Libéraux, à la CSDM, à Mme Harel-bourdon, grande pourfendeuse du gouvernement et du ministère de l'éducation, Demandez aux commissions scolaires anglophones, dont la plus importante est sous tutelle, qui se complaisent dans l'obstruction hypocritement raciste.
    Votre texte suinte la mauvaise foi.

    Jacques Bordeleau

  • Denis Beauchemin - Abonné 5 mai 2020 10 h 11

    Il est vrai qu'avec plus de 5 semaines de suspension des cours, il était impossible à la CSDM et à plusieurs autres CS ( commissaires payés jusqu'au 15 juin et consultés), de profiter de cette alcamie pour procéder à un bon «ménage» du printemps dans leurs écoles.

    Un conscierce/local à mon avis cela respectait le 2 mètres. Mais non, il semble que beaucoup ont mis leur «cerveau» à pause durant cinq semaines et maintenant on réalise qu'il y a un retour au travail et on n'est pas prêt!!!! Quelle surprise et surtout quelle déception!!!!

  • Clermont Domingue - Abonné 5 mai 2020 10 h 20

    Danger !

    Quand il faut sortir des enfants de la maison parce qu'ils y sont en danger, il me semble que la petite société famille a un grave problème.

    • Daniel Gendron - Abonné 5 mai 2020 17 h 32

      «Tant que l’école ne jouera pas le rôle qui lui est propre, soit d’être un lieu d’apprentissage et de socialisation, elle sera considérée comme une garderie de luxe pour faire rouler l’économie.»

    • Hélène Lecours - Abonnée 6 mai 2020 07 h 54

      Et on n'entend plus parler de la Commission Laurent. Est-elle en pause elle aussi? Ça va trop mal pour s'occuper de la DPJ? Il n'est plus question que du virus, sérieux je l'admet, mais quelques rappels ici et là permettraient de parler d'autre chose. Les frontières du journalisme sont-elles fermées à l'état du monde? Tout est-il mis sur pause quand les commerces sont fermés? L'ONU existe-t-il encore? Les Commissions d'enquête font-elles du télétravail? Des informations sortent-elles du Moyen-Orient, de la Chine, de l'Inde ? Les radios poubelles font-elles encore des dommages considérables dans la région de Québec? Et mille autres questions qui pourraient se poser à Radio-Canne...